L'archevêque Michel de Genève: "La Russie est toujours vivante dans le cœur des hommes"
Ce texte a été proposé et traduit du russe par Marie et André Donzeau

L'archevêque Michel de Genève et d'Europe occidentale pour l'Eglise orthodoxe russe hors frontières parle de la foi, du monde russe et du Donbass.

Svobodnaya pressa (SP) Alexandre Sivov avec l' Archevêque Michel

L'Eglise orthodoxe russe hors frontières (EORHF) représente le peuple russe dans le monde et, en particulier, dans une Europe occidentale qui n'est guère bienveillante à l'égard de notre pays. A la lumière du «printemps russe» en Ukraine, la position de l'EORHF est particulièrement intéressante en ce qui concerne l'unité nationale et la guerre en Donbass.

SP : Vous appartenez au milieu de l'émigration russe en Europe. Pouvez-vous nous en parler ?

AM: - Je suis né à Paris dans une famille russe pendant la Seconde Guerre mondiale et l'occupation allemande, qui était très cruelle en particulier à l'égard des Russes. Je suis né un jour où les Américains bombardaient Paris. J'ai grandi à Paris. Le monde russe est très présent chez nous, ma famille était russe, ainsi que l'Église et la société russe dans toutes ses nuances. Nous avions des organisations russes, une école russe, un lycée russe, des organisations de jeunesse russe. Nous avions nos orchestres russes, des groupes de théâtre et de sport. Autrement dit, nous vivions dans une société russe à Paris.

Les gens qui avaient quitté la Russie, c'est à dire l'Empire russe, les Cosaques du Don, en particulier, étaient imprégnés du mode de vie russe, qui est très différent de celui avec lequel ils furent confrontés en Occident. Ils étaient partis "russes" et "russes" ils restèrent pour le reste de leur vie. Lorsque les nôtres se rencontraient dans un pays étranger, c'était une fête. Et notre tournure d'esprit restait russe. Les relations avec les Français étaient très bonnes, d'autant plus que la guerre réduisait les inégalités : tous étaient réduits à la misère. On peut dire que les Français aimaient les Russes, bien qu'ils eussent du mal à les comprendre. On me disait toujours : "mais toi tu es russe !", cependant cela n'avait jamais un sens péjoratif. Nous vivions bien dans le milieu français, mais notre milieu à nous était russe à tous les égards. À l'école, nous essayions de ne pas nous faire remarquer, mais on nous distinguait par nos noms de famille. Nous ne nous considérions pas comme étrangers ou bannis.

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Lorsque nous devînmes plus âgés, au lycée et à l'université, on faisait la différence entre le mot "russe" et le mot "soviétique". Et on expliquait toujours que ce n'était pas la même chose. Dans ces années-là nous pensions que nous ne verrions jamais la Russie, et que nous avions notre propre Russie, celle de l'étranger. Les Français nous demandaient : "comment pouvez-vous si bien comprendre la Russie, alors que vous ne l'avez jamais vue ?".

Nous-mêmes, dans notre jeunesse, ne pouvions pas vraiment répondre, mais avec le temps, il devint clair pour nous que dans nos familles et dans notre société nous vivions selon nos traditions.

Nous sommes allés pour la première fois en Russie en tant qu'étudiants, dans deux voitures, en camping. Cela était devenu possible en 1967. Auparavant (avant 1965), l'URSS ne pouvait être visitée que par les membres du Parti communiste et leurs sympathisants, ou simplement par des touristes fortunés.

Et nous vîmes cette Russie, que, comme il apparut, nous connaissions bien. Cette Russie, qui était la nôtre, était encore en vie dans les hommes, dans les églises et dans la nature.

SP :- Comment vit l'Église orthodoxe russe hors frontières que vous représentez ?

AM: - L'Église orthodoxe russe à l'étranger s'est constituée après une terrible guerre civile. Alors, une partie du peuple russe a dû quitter sa patrie. Nous soulevions souvent la question, nous, les enfants : pourquoi ? La réponse des parents et de la génération plus âgée se réduisait à peu près à ce qui suit :
- pour sauver notre vie ;
- pour sauvegarder la vraie Russie. Car contre la Russie s'était levée une force hostile en même temps qu'un régime athée ;
- pour se préparer au retour.

Il y avait à l'étranger environ trente évêques russes. La plupart des émigrés avaient quitté la Crimée avec Wrangel. Une partie se trouvait en Estonie. Sept évêques de Sibérie et d'Extrême-Orient restèrent en Chine. Les canons de l'Église disent que si le lien se perd avec la direction de l'Église, il faut alors créer en ce lieu une église : ce processus fut placé sous l'autorité du métropolite Antoine Khrapovitsky. En 1921, le patriarche serbe Dimitri nouvellement élu invita le métropolite Antoine, et le premier Concile hors frontières fut convoqué à Sremski Carlowitz, en Yougoslavie, du 8/21 Novembre au 20 Novembre / Décembre 3, 1921.

Tout l'épiscopat russe se trouvant à l'étranger fut invité, ainsi que les représentants de l'armée et de la société russe (des personnes qui occupaient une position élevée dans la vie de l'État : d'anciens membres de la Douma, des savants, en tout plus de 150 personnes). Et c'est ainsi que fut fondée, en 1921, l'Église orthodoxe russe hors frontières.

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L'archevêque Michel de Genève: "La Russie est toujours vivante dans le cœur des hommes"

En 1921 apparut la notion de Russie à l'étranger : l'Église, l'Armée et la Société. Il se fait que jusqu'en 1924 le monde reconnaissait comme l'Armée russe celle qui était commandée par le général Piotr Nicolaïevitch Wrangel. Jusque-là, la communauté internationale ne reconnaissait pas les bolcheviks. C'est pourquoi, jusqu'en 1924, continuaient d'exister à l'étranger des ambassades russes avec l'aigle à deux têtes. Après cela, il ne resta plus que l'Église orthodoxe russe hors frontières, comme image de la Russie pour tous les pays du monde, comme un organisme vivant, dans lequel se fondait l'émigration russe.

L'Église traversa des épreuves pénibles et se trouvait constamment sous la pression hostile du pouvoir soviétique, mais elle a survécu jusqu'à nos jours. Notre église est aujourd'hui représentée dans le monde entier. En 2007, fut signé l'Acte d'Unité de l'Église orthodoxe russe. Depuis 2007, toute l'Église orthodoxe russe commémore son premier hiérarque, le Patriarche de Moscou et de toute la Russie. Aujourd'hui l'EORHF est une partie autonome de l'Église orthodoxe russe.

SP : - Parlez-nous de votre cathédrale à Genève...

AM: - Jusqu'en 1848, dans le canton de Genève, il n'était pas autorisé de construire des églises d'autres confessions que calviniste (protestante). Puis il fut permis de construire des églises d'autres confessions. Ce fut une décision historique, la ville fournit le terrain. La cathédrale orthodoxe de Genève a été construite dans les années 1863-66 à l'initiative des russes qui vivaient là. Ils fondèrent pour cela une association (la Société de la Chapelle Russe). À Saint-Pétersbourg, le Saint Synode approuva et soutint la construction, qui fut entreprise avec la bénédiction du métropolite de Saint-Pétersbourg (qui dirigeait alors toutes les institutions ecclésiastiques à l'étranger).

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Le financement fut assuré principalement par la communauté russe à l'étranger et un soutien important vint de donateurs de Russie. L'église fut construite sur un grand terrain près du centre de Genève, qui est visible sur une vieille photo. Aujourd'hui, tout l'espace autour de la cathédrale est bâti. Dès sa construction, aucun office, aucune liturgie ne furent manqués. C'est précisément à Genève que se trouvent aujourd'hui la chaire de Genève et du diocèse d'Europe occidentale.
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SP : - Qui sont les paroissiens à Genève?

AM - Avant la révolution, l'essentiel des paroissiens étaient des ressortissants russes, principalement de l'aristocratie, de la communauté diplomatique et de la haute société. Notre église a reçu la visite de Dostoïevsky et de beaucoup d'autres personnalités de la culture et de l'art russe. Après la révolution (il y a déjà près de 100 ans) la composition de la paroisse a changé, beaucoup de réfugiés russes sont arrivés. Des ressortissants suisses, qui vivaient en Russie depuis l'époque de Pierre le Grand, retournèrent en Suisse. C'est à dire des Russes avec des noms suisses.

Nous avons aujourd'hui dans la paroisse, outre les Russes, de nombreux Serbes, Roumains, Ethiopiens, Bulgares, Géorgiens et Suisses orthodoxes résidant à Genève. Et, bien sûr, de nouveaux arrivants avec leurs enfants. Nous voyons clairement que la fréquentation de la cathédrale s'est multipliée par cinq au cours des dix dernières années. Autrefois on disait qu'après le départ de l'ancienne génération tout s'achèverait, mais ce n'est pas le cas. Aujourd'hui, parmi les paroissiens, il y a beaucoup d'enfants et d'adolescents, et on célèbre de nombreux mariages et baptêmes.

SP : - Parlez-nous de l'attitude de l'EORHF à l'égard du "printemps russe" en Ukraine et de l'insurrection dans le Donbass.

AM- À l'étranger, et en particulier en Europe occidentale, on a l'expérience de l'émergence progressive d'institutions supranationales qui régissent de plus en plus les pays. Ce phénomène suscite de l'inquiétude chez presque tous et parfois même l'anxiété de voir s'écrouler les fondements étatiques nationaux. À ceci est liée toute une série de réformes, qui entraînent des lois à caractère contre-nature, comme par exemple la négation de la famille comme fondement de l'État, le droit à la mort assistée et la reconnaissance des mariages homosexuels. Tout cela est mis en œuvre complètement à l'encontre de l'opinion générale. Pas moins de 85% de l'opinion se considèrent comme offensés. Ajoutons à cela la crise économique, organisée on ne sait par qui.
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C'est pourquoi, non seulement nous sympathisons avec le Donbass, mais voyons là une des manifestations d'un processus d'échelle mondiale qui commence à conquérir le monde entier. Le plus important aujourd'hui est de garder la foi orthodoxe et d'orienter la plénitude des forces de chaque famille au renforcement de l'état spirituel et moral du peuple tout entier. Seul Dieu décide de tout, à condition que tout le peuple vive avec le Christ.

Dans notre prédication, nous appelons à apporter toute l'aide possible au Donbass, et nous la diffusons par nos canaux ecclésiastiques à Moscou. Nous faisons cela afin que dans le Donbass on sache qu'ici nous comprenons bien la situation et que nous ne nous contentons pas d'exprimer de la sympathie ou du regret. Nous versons beaucoup de larmes et prions Dieu que tout ceci, premièrement, cesse. Et, deuxièmement, nous souhaitons que toute cette situation se retourne pour le bien du peuple russe. Nous sommes un seul peuple, et après le Kosovo et la Serbie l'ennemi s'en prend de nouveau à nous. Cela perturbe non seulement nous, mais également toute la Russie.

À chaque liturgie célébrée par nous et par tout notre clergé, non seulement dans notre diocèse, mais dans l'ensemble de l'Église orthodoxe russe hors frontières, nous adressons une prière instante à Dieu pour que cessent ces souffrances.
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Rédigé par Parlons D'orthodoxie le 17 Août 2016 à 14:26 | 11 commentaires | Permalien



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