Le 3 août 2008 Alexandre Soljenitsyne était rappelé à Dieu
La mort d’un z/k Никита Кривошеин «На смерть одного з/к»

C’était à Moscou, Izmaïlovo, une soirée entière à m’immerger dans le cahier de « Novy Mir » avec « Ivan Denissovitch », puis des nuits blanches à déchiffrer de médiocres copies du « Pavillon des cancéreux » et du « Premier cercle ». De retour à Paris, le choc de « L’archipel ».

Pour moi ce sont là des évènements d’ordre existentiel. Les communistes, eux, avaient perçu dans les textes d’Alexandre Issaevitch que le glas s’était mis à sonner pour eux.

Tous ceux qui, comme moi, avaient séjourné derrière les barbelés, pour les Russes, pour le monde, ont senti que la délivrance était là.

En tandem avec le défunt prince Constantin Andronikof il m’a été donné d’interpréter en simultanée la première émission de Bernard Pivot « Apostrophes » avec Alexandre Soljenitsyne. La portée de sa voix prophétique, le rayonnement qui émanait de sa personnalité, tout ceci, a apporté des résultats tangibles : les communistes et les socialistes perdirent avec fracas les élections nationales qui suivaient de peu l’émission. L’agonie des ces formations avait commencé.

On peut gloser autant que l’on veut sur « le rôle de la personnalité dans l’histoire », il n’en reste pas moins que sans Alexandre Issaevitch « la doctrine d’avant-garde » aurait continué à prospérer en Occident et que la Russie n’aurait pas connu son 21 août 1991. La statue de Félix Dzerjinsky se dresserait toujours dans le centre de Moscou.

L’écrivain a vu sa prédiction de retour en Russie se réaliser, seulement en 1994, malheureusement.

Peu avant son retour en Russie Soljenitsyne était à nouveau présent sur le plateau d’Apostrophes, à nouveau interprété par Constantin Andronikof et moi-même. Pas une ombre d’amertume chez l’interviewé, au contraire, une liesse à peine contenue.

Ne pas croire en la sélectivité de la grâce qui touche les peuples, les personnes c’est ne croire en rien et c’est ce qui est si bien montré dans le recueil « Sous les décombres » : il est évident que le défunt Alexandre Issaevitch avait été choisi par la Providence.
Peu avant de regagner sa géhenne le camarade Staline disait à ses complices : « Sans moi, vous serez comme des chatons aveugles ! ». Pardonnez moi la périphrase : saurons nous, sans Soljenitsyne, « Comment réaménager notre Russie » ?

Le destin a fait que notre famille a connu une présence d’Alexandre Issaevitch : mon père était parmi les détenus de « la charachka » à Marfino (« Le premier cercle »), il s’y est lié d’amitié avec Nerjine, Roubine et Sologdine. Alors que la tchéka cherchait fébrilement à mettre la main sur le manuscrit de « L’archipel » le défunt Alexandre Ougrimov (l’un des personnages des « Invisibles ») se présenta dans le deux pièces de mes parents avec deux épais dossiers : « ça restera sous votre sommier une dizaine de jours… ». Accepter ces textes en consigne était un risque de vie.

En février 1974 mon père fut convoqué au service des passeports le lendemain de l’arrestation de Soljenitsyne pour y obtenir les papiers permettant d’émigrer. Une fois à Paris ma mère entendit l’appel lancé par Soljenitsyne aux Russes exilés d’écrire des mémoires et de les lui envoyer. Agée de 77 ans, elle se mit à l’écriture pour éditer « Les quatre tiers d’une vie » dans la série « Bibliothèque de mémoires russes ». Alexandre Issaevitch lui envoyait des lettres pour l’encourager à persévérer.

L’une des derniers cadeaux que Soljenitsyne nous a laissé, la monographie « Deux siècles ensemble » avait été rédigée avec l’aide de l’un de mes meilleurs amis de camp, Vladimir Telnikov.

Il est difficile d’évoquer la mémoire de l’écrivain sans s’exposer d’une manière personnelle : mais chaque Russe conscient de l’être, chaque chrétien est concerné par Soljenitsyne au plus profond de son être. En tant qu’ancien z/k comment ne remercierai-je pas le couple Soljenitsyne d’avoir institué un Fonds d’aide aux anciens déportés ? Ils sont encore fort nombreux en Russie à connaître de vieux jours plus que difficiles.

Nikita Krivocheine,2008, Paris

RELIGARE
Le 3 août 2008 Alexandre Soljenitsyne était rappelé à Dieu

PRIERE

Comme il m'est aisé de vivre avec Toi, Seigneur !
Comme il m'est aisé de croire en Toi !

Quand mon intelligence s'écarte stupéfiée
ou se décourage,
quand les plus intelligents
ne voient pas plus loin que ce soir
et ignorent ce qu'il faut faire demain

Tu m'envoies la claire certitude
que Tu es
et que tu prendras soin
que toutes les voies du bien ne restent pas bouchées.

Parvenu à la crête de la gloire humaine,
je me retourne avec étonnement sur le chemin parcouru
à travers la désespérance à ce point
d'où j'ai pu renvoyer à l'humanité
un reflet de Tes rayons.

Et tant qu'il sera nécessaire
que je les reflète encore
Tu me donneras de le faire.
Quant à ce que je n'aurais pas le temps d'accomplir –
C'est que tu l'auras imparti à d'autres.

A. Soljénitsyne

"PRIERE" traduite par Daniel Struve, forum ACER-MJO

Rédigé par Nikita Krivochéine le 3 Août 2017 à 22:33 | 7 commentaires | Permalien



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