Jean-Marie Guénois - Envoyé spécial à Nice

La justice française doit dire aujourd'hui si l'édifice appartient à la Fédération de Russie ou à une association cultuelle fondée par des familles fuyant le bolchevisme au début du XXe siècle. Un bras de fer judiciaire mais aussi politique, diplomatique et religieux.

Il ne lui manque que la neige. Regardez la cathédrale orthodoxe de Nice, puis fermez les yeux, et vous êtes en Russie… Rien d'étonnant, c'est l'un des joyaux de l'architecture religieuse russe, bâtie en 1903. Même la semaine dernière, quand la France était blanche de neige, Nice, unique enclave, échappait aux flocons et les bulbes torsadés et colorés de l'église, insolents, semblaient se jouer du temps.

Pourtant, vue de Moscou, cette carte météo et sa petite poche niçoise ressemblaient ce jour-là plutôt à la carte de France des albums d'Astérix ! Avec un empire, la Fédération de Russie, en conflit avec une poignée de résistants. Ce ne sont pas les redoutables Gaulois, mais des Français, de religion orthodoxe, pour une part, issus à deux ou trois générations, de l'immigration «blanche». Ils quittèrent leur patrie avec la révolution d'Octobre 1917. Leurs familles finirent par s'installer durablement dans cette cité fétiche, et favorite, de l'élite russe. L'objet du conflit ? Rien de moins que la propriété de la cathédrale ! L'association cultuelle qui utilise la cathédrale depuis 1923 récuse la volonté de la Fédération de Russie de reprendre la propriété du bâtiment. Le bail emphytéotique de 99 ans, signé le 9 janvier 1909, est pourtant arrivé à terme le 31 décembre 2007. Mais il y a désaccord frontal et sur sa validité, et son autorité juridique.

La magie du climat niçois n'y peut rien. Entre les deux parties, la glace s'est installée. Seul le tribunal de grande instance de Nice pourra les départager. Mais quel que soit le résultat annoncé ce matin, les deux parties ont déjà décidé qu'elles feraient appel. Il faudra donc attendre pour que l'affaire soit définitivement tranchée. Banale histoire de bulbes et de clochetons ? Pas vraiment. L'énergie investie dans cette apparente querelle de sacristie niçoise tient à plusieurs enjeux majeurs, directement affectés par son dénouement.

«David contre le Goliath russe»


Il y a, tout d'abord, le rayonnement international de la Russie nouvelle. Après un siècle d'histoire, tsariste, soviétique, puis démocratique, ce pays attache le plus grand soin aux symboles de sa culture nationale et religieuse. Et la cathédrale de Nice en est un, éminent. Il y a aussi la dynamique de la diaspora russe. Ancienne ou récente, elle est souvent divisée sur l'attitude à adopter face au Kremlin et tout aussi partagée sur le patriarcat orthodoxe de Moscou. Autre contexte, une sourde concurrence entre les deux grands patriarcats de l'Église orthodoxe, Constantinople et Moscou, pour le leadership international de l'orthodoxie mondiale. Grandeur des enjeux, mais étroitesse des réalités terrestres. Sur le terrain, le conflit est très dur. Il a vraiment explosé le 7 février 2006. Ce jour-là, un huissier s'est présenté à la porte de la cathédrale pour réaliser un inventaire. Mandaté par la Fédération de Russie, il anticipait l'échéance du bail emphytéotique. Mais le recteur de la cathédrale, Jean Gueit, refusa l'accès au sanctuaire et fit boucler les portes pour empêcher l'homme de loi d'y pénétrer.

L'affaire prit aussitôt de l'importance puisque l'Association cultuelle orthodoxe russe de Nice (Acor), se considérant propriétaire, refusa toute négociation. «Imaginez, explique Jean Gueit au Figaro, vous êtes propriétaire d'un appartement, un matin, un huissier sonne chez vous pour vous dire non seulement que vous n'êtes pas propriétaire, mais qu'il va faire l'inventaire du lieu.» Présentée à la manière «David contre le Goliath russe», la cause gagna, dans un premier temps, un soutien régional. Celui de Christian Estrosi notamment, maire de Nice, qui défendit sa cathédrale, même s'il a pris de nettes distances depuis. Mais le blocage s'est à ce point durci que la Russie finit par saisir la justice. Le recteur, l'archiprêtre Jean Gueit, par ailleurs professeur de droit, n'a pas la réputation d'être un homme facile.

Deux faits récents l'illustrent : l'ancienne secrétaire de la cathédrale, descendante de Russes blancs, qui exprime publiquement sa divergence s'est retrouvée «excommuniée» en bonne et due forme pour calomnie par un décret, signé le 15 avril 2008, par l'archevêque Gabriel, autorité de tutelle. Le gardien de la cathédrale, lui, vient de gagner un procès aux prud'hommes à la suite d'une mise à pied illégale. Il était sanctionné par le recteur pour n'avoir pas signalé aussitôt la visite à la cathédrale, en mai 2008, de l'ambassadeur de Russie en France, Alexandre Avdeev. Le gardien ne connaissait pas l'illustre visiteur, venu incognito en visite privée avec sa famille avant de rentrer en Russie.

Alexandre Avdeev est aujourd'hui ministre de la Culture de la Fédération de Russie. Il explique au Figaro les motivations de son pays : «J'ai proposé une entente à l'amiable, et elle n'a pas abouti. En aucun cas nous ne voulons transformer une discussion juridique en discussion religieuse. Et, sur ce plan, il n'est pas question de remplacer les religieux qui sont sur place par des religieux venus de Moscou ! L'État Russe demande simplement le retour de cette propriété selon l'échéance du bail emphytéotique. Une fois cela confirmé, nous maintiendrons ce qui est à Nice. La seule chose que nous supprimerons est le prix d'entrée actuel. La gratuité de l'entrée est dans la tradition des Églises orthodoxes.»

Effectivement, il faut payer aujourd'hui trois euros pour visiter la cathédrale. Multipliée par des milliers de visiteurs, cette somme alimente un budget confortable pour une paroisse. Il a été de 580 784 euros en 2008, selon les comptes approuvés en assemblée générale. Cela en fait l'une des paroisses orthodoxes les mieux dotées en France. Elle a la charge de neuf salariés dont les prêtres, et une dizaine d'appartements de fonctions. Autant d'éléments matériels qui entrent dans l'équation du conflit. Cette aisance, qui donne son indépendance à l'association - les visites rapportent un peu moins de la moitié du budget -, cesserait le jour où la Russie serait confirmée dans la propriété du lieu.

En attendant, le débat tranché ce matin par la justice française est avant tout juridique. Pour l'aborder, les deux avocats parisiens, Me Alain Confino pour la Fédération de Russie et Me Antoine Chatain pour l'association cultuelle, ont dû manier les subtilités du droit et visiter les dédales d'une histoire très complexe. Celle de l'orthodoxie russe hors frontière : animée par ceux qui avaient fui la révolution communiste, celle-ci s'est défiée du patriarcat orthodoxe russe, considéré sous contrôle. En 1931, elle a fini par s'abriter, provisoirement, sous la protection du patriarcat de Constantinople. Quant à l'histoire politique, elle a aussi son importance. Le régime tsariste a fait construire la cathédrale, boudée ensuite par l'Union soviétique, puis devenue un enjeu symbolique pour la Fédération de Russie.

Se réconcilier avec les racines russes

Me Chatain, lui, part du principe que l'association est pleinement propriétaire puisqu'elle occupe les lieux légalement depuis 1923, date de la création effective de l'association cultuelle. Elle n'a pas formellement signé le bail emphytéotique litigieux. N'a rien signé non plus avec l'Union soviétique. Il estime que c'est à la Fédération de Russie de faire la preuve de la «continuité de propriété» par l'État russe. Me Confino répond, pièces en main, qu'il s'agit d'une propriété de l'État russe et non d'une propriété personnelle du tsar. Tous les actes signés, dont le bail emphytéotique de 99 ans, fondent «sans conteste», pour lui, la propriété à l'État russe.

Au-delà de la querelle judiciaire, ce conflit s'inscrit dans l'histoire de la lente et difficile réconciliation de la Russie avec son passé ! Le 17 mai 2007, le synode de l'Église orthodoxe russe hors frontières - la plus anticommuniste qui soit -, dont le siège est à New York, a signé un «acte de communion canonique» avec l'Église russe du patriarcat de Moscou ! Ainsi les familles orthodoxes, qui avaient fui la Russie en 1917 et qui avaient coupé les ponts avec le patriarcat de Moscou l'accusant d'être aux mains des Soviétiques, sont symboliquement revenues au bercail après un petit siècle d'indépendance forcée. Épisode qui a entraîné des turbulences dont l'affaire de Nice et sa communauté orthodoxe ne sont pas indemnes. Partout en France ou en Europe, ceux qui se méfiaient de Moscou jugent que le temps est venu de se réconcilier avec les racines russes perdues. Ils regardent donc favorablement vers Moscou. D'autres, au contraire, restent foncièrement méfiants. Ils considèrent que l'Église orthodoxe russe est encore trop proche du pouvoir, ou vice versa.

Une autre catégorie - c'est le cas de l'actuel recteur de Nice - travaille à une troisième voie. Souvent accusé de «russophobie», ce courant minoritaire, mais qui détient un pouvoir réel dans les instances orthodoxes, est uni par la «fraternité orthodoxe». Ce réseau peu connu a pourtant l'ambition de créer une orthodoxie sui generis, occidentale et européenne. Et cherche donc à gagner son autonomie, tant vis-à-vis du patriarcat de Constantinople que de celui de Moscou.

Source Le Figaro

Rédigé par l'équipe rédaction le 22 Janvier 2010 à 11:06 | 1 commentaire | Permalien



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