Le pèlerinage du patriarche en Ukraine: pasteur et diplomate
Venant après le succès de la rencontre avec le patriarche Barthélemy, cette visite pastorale de patriarche Cyrille de Moscou en Ukraine revêt une importance essentielle pour faire progresser l'unité de l'orthodoxie, que le patriarche Cyrille considère comme l'un de ses deux objectifs principaux(1). L'Église orthodoxe Ukrainienne constitue bien évidement une donnée essentielle dans ce processus: majoritaire dans le pays et comprenant autant de paroisses et de monastère qu'en Russie "intra muros", elle est divisée en 3 juridictions(2) – l'Église orthodoxe d'Ukraine (EOU), autonome au sein du patriarcat de Moscou, est très largement majoritaire (environ 9-10 000 paroisses), le "patriarcat de Kiev" (PK) autoproclamé, est une dissidence minoritaire (environ 1-2000 paroisses. Enfin "l'Église orthodoxe autocéphale ukrainienne" (EOAU) est une réimplantation de l'Église ukrainienne émigrée qui compte 2-300 paroisses … Le rassemblement de cette Église disloqué est donc un objectif majeur pour le Patriarche de Moscou.

Un article d'Alexis Makarkin (3) donne une analyse de ce voyage après la fin de sa première étape – Kiev.

Le pèlerinage du patriarche en Ukraine: pasteur et diplomate
D'après lui, cette visite devait combiner action pastorale et politique… et il insiste sur ce dernier point: il lui semble en effet impossible de séparer la religion de la politique en Ukraine, pays ultra politisé qui entre en pré-campagne électorale pour les présidentielles prévue en janvier prochain. A l'exclusion du président V. Iouchtchenko, tous les principaux leaders politiques, à commencer par V. Ianoukovitch, leader de l'opposition favorable au rapprochement avec la Russie que les sondages donnent favori pour la présidentielle, et I. Tymochenko, premier ministre et adversaire déclaré du président avec qui elle avait fait la "Révolution orange" en 2004, que les sondages donnent en deuxième position. Contrairement à 2004, où le patriarcat avait ouvertement soutenu Ianoukovich à la présidentielle, le patriarche Cyrille n'a pas pris position cette fois et la portée politique de sa visite est ailleurs.

C'est lors du dépôt de gerbes aux victimes du Holodomor (4), avec Iouchtchenko, que le patriarche Cyrille a fait un geste politique. "L'establishment politique russe … considère le Holodomor soit comme un point secondaire(5) exagéré par les ennemis de la Russie, soit comme un phénomène bien triste mais inévitable pour créer ce puissant potentiel militaire et industriel qui a permis de gagner la guerre" écrit Alexis Makarkin. Le patriarche n'a évidement pas emboité le pas de ces néo-staliniens, ni suivi la version ukrainienne du génocide; il a simplement parlé du drame de sa famille, qui a failli mourir de faim, montrant ainsi que c'était bien le drame commun des Russes et des Ukrainiens. L'auteur fait ici le lien avec la position de l'Église sur le stalinisme: il rappelle les récentes déclarations de Mgr Hillarion (Alfeev), comparant Staline à Hitler, que le patriarche a édulcorées sans les renier en précisant que "ce n'est la même chose: le nazisme est anti-humain alors que le stalinisme est répressif", et aussi que le patriarche a renvoyé dos à dos ceux qui, dans chaque camp, essayent de réécrire l'histoire "mais, question simple: à quoi tout cela à mené? A l'effondrement. A l'effondrement de ces écoles historiques et de ces régimes." … "Ainsi ce n'est pas seulement la version soviétique de l'histoire qui est rejetée par le patriarche, conclu l'auteur, mais il fait de façon évidente le parallèle entre ces deux régimes…" C'est évidement quelque chose de très fort et de très nouveau dans le discours politique russe! Cela rappelle les années 1960 en Allemagne Fédérale, quand la classe politique et les intellectuels ont réellement condamnés le nazisme…

L'opposition du patriarche à l'autocéphalie ukrainienne était attendue et n'a pas attiré l'attention: après la cérémonie au monument aux victimes du Holodomor, il a déclaré au président Iouchtchenko: "l'Église locale existe en Ukraine. Si elle n'existait pas il n'y aurait pas d'Ukraine… Elle existe depuis plus de 1000 ans" (cf. Interfax). "Par contre ce qui a frappé l'opinion ce sont ses invectives contre le "libéralisme" (6), écrit Alexis Makarkin. "Dans la philosophie libérale on évacue l'idée même du pêché; chacun est autonome est crée son propre système de valeurs. Mais s'il n'y a plus de différence entre le pêché et la sainteté, alors il n'y a pas de différence entre la vérité et le mensonge". Pour autant, ajoute l'auteur, il n'y a rien là de nouveau car Mgr Cyrille disait la même chose étant métropolite…(7) mais là c'est le patriarche qui parle, et sa parole s'impose à toutes ses ouailles, y compris celles qui confessent des idées "libérales", même si, à l'évidence elles constituent une minorité!

Dernier point important de cette visite à Kiev, pour Alexis Makarkin, la mise en place effective de l'organe interconciliaire par le Saint-Synode qui siégeait exceptionnellement à la Laure des Grottes. L'auteur rappelle qu'il s'agit de palier la rareté des réunions des Conciles locaux, 2 en 20 ans, tous deux consacrés à l'élection du patriarche, en créant cet organe sensé préparer les décisions des conciles épiscopaux et locaux, comme ce fut le cas au début du XXe siècle. Présidé par le patriarche, cet organe inclut des membres du clergé et qui représentent différents courants d'opinions: le P. Tikhon (Chevchukov), auteur du filme controversé sur la chute de Byzance, et l'historien de l'Église Vladimir Burega, qui avait qualifié le film de "pur produit de propagande", la très patriote ex-députée Nathalia Narotchinskaia (8) et le P. Georges Mitrofanov (9) qui célébra un office à la mémoire du général Vlasov et de ses compagnons en 2006 et osa dire dans son homélie que "c'était de vrais patriotes"… Bien que ce soit le patriarche et le Saint-Synode qui désignent les membres de ce nouvel organe, sa mise en place montre le rôle accru des laïcs dans la vie de l'Église voulu par le patriarche (comme aussi la nomination d'un laïc, V. Legoïda, à la tête d'un département synodal du patriarcat).

Telles sont les conclusions tirées de la première étape de ce voyage historique. Mais le voyage continue: le patriarche Cyrille a visité le Donbass et la Crimée, régions majoritairement peuplées de Russes, et devait se rendre à Rovno, en Ukraine occidentale. Mais nous apprenons que ce voyage est annulé "pour raisons de sécurité"… Il est néanmoins arrivé au monastère de Korets (région de Rovno) et à appelé à prier pour surmonter les divisions… Affaire à suivre.

Que Dieu garde notre patriarche!

Le pèlerinage du patriarche en Ukraine: pasteur et diplomate
(1) L'autre étant l'approfondissement de la pratique religieuse, dont nous parlons ailleurs.
(2) Sans parler des dissidents de l'Église Hors Frontières, qui ont des ramifications et rassemblent aussi quelques dizaines de paroisses dans le pays
(3) Premier vice président du "Centre des technologies politiques", spécialiste des analyses politiques dans l'espace post-soviétique
(4) Nom donné à la grande famine des années 1932-1933, largement organisée par le pouvoir bolchévique, qui fit selon des sources aujourd'hui incontestables, plus de 6 millions de victimes (cf. Le livre noir du communisme, sous la direction de R. Courtois, Robert Laffont, Paris 1997, p.178-188). Les autorités ukrainiennes présentent cette famine comme une tentative de génocide du peuple ukrainien par les Russes mais s'il est indéniable que la paysannerie ukrainienne a été la principale victime et qu'on peut parler, avec André Sakharov, de "l'ukrainophobie de Staline" (mais N. Kroutchev, Ukrainien de souche, y a personnellement participé!), nombre d'autres régions de l'URSS ont été touchées (pays cosaques, basse Volga, Caucase nord, Kazakhstan…). En réalité (…) la famine apparaît comme l'ultime épisode de l'affrontement, commencé dans les années 1918-21, entre l'État bolchevique et la paysannerie (op. cité p.188)
(5) Commentaire VG: M. Le Pen dirait "un détail"…
(6) Le mot "libéralisme" n'est pas pris dans son sens économique, le plus répandu chez nous, mais dans le sens que lui donnent certains théologiens protestants pour qualifier les tendances doctrinales qui cherchent à mettre l'Église en accord avec ce qu'on croit être les nécessités de l'époque. Équivalent du modernisme chez les catholiques…
(7) Commentaire VG: en effet, il suffit de lire les 2 livres que le métropolite Cyrille avait publiés en français.
(8) Auteur de Que reste-t-il de notre victoire? Paris édition des Syrtes, 2007. Cet ouvrage est classé texte de nature propagandiste par Marie Mendras dans Russie. L'envers du pouvoir, édition Odile Jacob, 2008.
(9) Professeur de l'académie de théologie de Saint-Pétersbourg

Rédigé par Vladimir Golovanow le 3 Août 2009 à 09:31 | 1 commentaire | Permalien



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