Monseigneur Nestor: "il faut se sentir libre pour être pasteur"
L’évêque Nestor a accordé une interview à Marie Svechnikov " Vesti.ru" En voici le texte abrégé

Le diocèse de Chersonèse, patriarcat de Moscou, comprend la France, la Suisse, l’Espagne et le Portugal. C’est l’évêque Nestor (Sirotenko) qui en assume l’administration. Il nous parle de l’entraide interconfessionnelle, des relations qui existent entre l’évêque et le clergé ainsi que du dialogue qui s’est instauré avec les paroisses regroupant des émigrés.

- Monseigneur, votre diocèse comprenait auparavant l’Italie. Pourquoi tant de pays européens ont été regroupés ?

- Depuis les années vingt du siècle dernier Paris est devenue le centre spirituel de la diaspora russe. Des personnalités très connues au sein de l’Eglise russe tels que le métropolite de Sourozh Antoine (Bloom) et l’archevêque de Belgique Monseigneur Basile (Krivochéine) avaient commencé à Paris leur vie en Eglise. La capitale française était devenue le centre de la « Russie à l’étranger ». Notre diocèse est le successeur de cette tradition. Jusqu’en 1974 le métropolite Antoine de Sourozh a été à Paris pendant plusieurs années. l’exarque du patriarcat de Moscou. Monseigneur Basile était notre hôte fréquent. Nous avons accueilli des exarques venus de Moscou. Le métropolite Nicodème (Rotov) venait régulièrement à Paris.

Monseigneur Nestor: "il faut se sentir libre pour être pasteur"
- L’un des évêques du diocèse était français. Je pense à Monseigneur Pierre L’Huillier

- Il a été évêque de Chersonèse mais il n’a pas administré l’exarchat. Par la suite Monseigneur Pierre s’est installé aux Etats-Unis.

- Quelles sont vos relations avec les paroisses relevant de l’archevêché des églises russes en Europe occidentale /patriarcat de Constantinople/ ? Est-il exact que ces paroisses se situent essentiellement en France et en Suisse ?

- Il n’y en a plus en Suisse. Ces paroisses existent en France, en Belgique, en Grande Bretagne ainsi que dans les pays scandinaves. Il faudrait parler longuement des relations qui existent entre nous.

- Vous avez été invité en mai dernier par le Congrès de la Fraternité orthodoxe en Europe occidentale. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?

- Je me suis rendu à cette invitation et j’y ai conduit un atelier consacré à la vie paroissiale. Il ne faut pas confondre la Fraternité avec le patriarcat de Constantinople car la Fraternité se considère suprajuridictionelle. Elle est dirigée par un laïc, d’ailleurs paroissien d’une église relevant du patriarcat de Moscou, précisons le. J’entretiens d’excellentes relations personnelles avec Monseigneur Job de Telmessos, l’exarque du patriarcat de Constantinople, élu à cette chaire il y a deux ans. Nous nous connaissons depuis longtemps. Il faut préciser que l’ensemble des juridictions russes à l’étranger peut être comparées à une équation à trois inconnues. L’Eglise aspire à l’unité. Il ne s’agit pas seulement d’obéir aux canons mais aussi tout simplement du bon sens. Il est devenu tout à fait évident que substantiellement rien ne distingue nos paroissiens des fidèles du patriarcat de Constantinople. Nos paroisses se sont constituées à la même époque, l’organisation des unes comme des autres était similaire. Dans les deux cas se sont regroupés les émigrés de la première vague de l’émigration russe ainsi que ceux de toutes « les vagues » d’exilés qui ont suivi.

Il était admis de croire que l’archevêché était pour ainsi dire plus démocratique et que ses statuts conféraient plus d’indépendance et d’autonomie aux paroisses et que les laïcs y participaient plus à la vie de l’Eglise. Nous constatons cependant que de nos jours tout ceci a fortement changé.

- Je ne vis pas en France mais quand je m’y trouve je vois que, en effet, la situation est en train de changer. D’autre part, comment comprendre que votre diocèse porte le nom de Chersonèse alors qu’il se situe au cœur de l’Europe ? Quel est le nom du diocèse qui regroupe la Belgique et les Pays-Bas ?

- L’ancienne tradition a fait que, par respect pour les chrétiens du pays, essentiellement catholiques, il a été décidé de nommer les diocèses en Europe par des noms d’évêchés traditionnels et ayant cessé d’exister. L’Eglise grecque comporte plus d’une centaines de ces diocèses. Nous en avons peu et ils sont pour la plupart nommés en la mémoire de de diocèses ayant existé en Crimée. En Angleterre c’est le diocèse de Sourozh et en France celui de Chersonèse.

Les Pays-Bas sont un pays à majorité protestante. C’est l’archevêque d’Utrecht qui y est à la tête de l’Eglise catholique. En Belgique l’Eglise catholique est dirigée par l’archevêque de Malines et de Bruxelles. Lorsque dans les années trente du siècle dernier un diocèse de l’Eglise russe s’y est constitué on le nomma « de Belgique » alors que l’évêque russe a le titre d’archevêque de Bruxelles et de Belgique. Un décret royal a validé ces noms. Le diocèse sis à Vienne se nomme « de Vienne et d’Autriche ».

Monseigneur Nestor: "il faut se sentir libre pour être pasteur"
-Vous êtes le vice-président de AEOF - l’Assemblée des évêques orthodoxes de France. Que pouvez-vous dire de cette entité ?

- Il y a en France neuf évêques orthodoxes qui représentent les Eglises locales. Ce sont eux qui constituent cette Assemblée. La Commission interorthodoxe de Chambésy a décidé dans les années 90 que pour coordonner les Eglises orthodoxes de la diaspora situées en dehors de leurs territoires canoniques d’installer des Assemblées d’évêques par pays. Conformément aux dyptiques et à la tradition historique les évêques grecs sont à la tête de ces Assemblées. Ils réunissent les évêques des Eglises locales afin de débattre de la situation en cours. Les sujets sont nombreux. Nous réagissons de concert à ce qui se passe dans le monde, nous élaborons des communiqués. Nous restons en contact avec les medias ainsi qu’avec les autorités laïques. Nous organisons la coopération interchrétienne et interreligieuse. Les évêques roumain, grec, russe et serbe sont la voix de l’Eglise orthodoxe. Ils doivent parler de concert pour être entendus. Ces Assemblées existent dans de nombreux grands pays d’Europe. Celle qui est en France est la plus active, nous nous réunissons tous les mois.

- De même que mon propre père devenu prêtre vous avez, Monseigneur, eu des activités professionnelles laïques. Comment s’est opéré votre choix, celui de vous consacrer entièrement à l’Eglise ?

- Etant donné les difficultés des années 90 il m’a fallu travailler dès l’âge de 17 ans. Notre famille est nombreuse, j’ai quatre frères et sœurs. J’ai poursuivi mes études à la faculté du soir.

Une perspective nouvelle s’est ouverte à moi, je n’ai pas attendu, je me suis entièrement consacré à des objectifs devenus pour moi évidents.

- Vous vous êtes pourtant inscrit dans une grande école laïque et non au séminaire ? Pourquoi ?

Monseigneur Nestor: "il faut se sentir libre pour être pasteur"
- Après le secondaire j’ai poursuivi mes études supérieures. Je ne savais même pas comment faire pour être admis dans un séminaire. A cette époque je n’étais pas définitivement entré en religion. Nous habitions Peredelkino, non loin de Moscou. Nous y allions prier à l’église de la Transfiguration. C’était le père Cyrille (Pavlov) qui était le confesseur de tous les membres de notre famille. Ma foi était très forte. Mais je n’envisageai pas alors de me faire séminariste. Lorsque j’ai eu 21 ans j’ai senti qu’une porte, celle dont j’avais tellement besoin, s’était largement ouverte devant moi. Pendant longtemps j’ai aidé aux offices dans l’autel, je n’étais pas encore lecteur mais il m’arrivait de lire les prières de la première heure.

- Pourquoi avez-vous choisi Saint Nestor en tant que protecteur céleste lorsque vous apporté vos vœux monacaux ?

- Mais celui qui se fait moine ne choisit pas son nouveau prénom, ce prénom lui est donné. Parfois l’on est consulté mais ce n’est pas la règle. Je ne savais pas quel sera mon nouveau prénom. Lorsqu’au séminaire, je collaborais à l’élaboration de la revue de l’établissement intitulée « Rencontre ».

Monseigneur Eugène, recteur de l’académie orthodoxe de Moscou, s’en souvint et pensa à Saint Nestor le Chroniqueur. Deux médecins ont été tonsurés en même temps que moi. L’un reçut le nom de Panteleimon, le second fut nommé Agapit, ces deux saints avaient été des docteurs.

- Dans quelle paroisse célébrez-vous depuis votre arrivée en France ?

- Actuellement la paroisse qui m’est la plus proche est celle des Trois Saints Hiérarques. J’ai commencé dans l’église du Christ Sauveur à Asnières, dans la banlieue de Paris. C’était ma première paroisse, un lieu devenu très important dans ma vie. Jeune prêtre débutant, il m’a fallu trouver de bons contacts avec ses paroissiens. Cela n’a pas été facile. Chaque paroisse émigrée a ses propres traditions. Certains des fidèles venaient dans cette église depuis 70 ans. L’église a été consacrée en 1932.

- Vous a-t-il fallu pour ainsi dire vous adapter à ces paroissiens ?

- Non, pas du tout. Aucune divergence d’ordre conceptuel. J’ai trouvé un accueil très chaleureux. Certains paroissiens parmi les plus âgés me demandaient où j’avais appris à célébrer d’une manière « non soviétique ». Ma réponse était : mais comment savez-vous ce que signifie « célébrer d’une manière soviétique » ? Ces rencontres avec la première émigration m’ont enrichi. Cet intérêt était réciproque. Les émigrés ont toujours vécu dans l’espoir de rencontrer une Russie telle que celle dont ils rêvaient. Mais ils étaient loin du pays réel. Et voilà que j’arrive. Pour moi, c’était une rencontre avec la Russie d’avant la révolution, une Russie qui n’existe plus. Cela m’a aidé à comprendre bien des choses dans l’histoire de mon pays.

Monseigneur Nestor: "il faut se sentir libre pour être pasteur"
A partir de 2004 j’appartiens à la paroisse des Trois Saints Hiérarques, j’y suis très fortement attaché, cette église a un destin particulier. Les liturgies y sont depuis 70 célébrées quotidiennement. Les Trois Hiérarques sont à Paris un important centre spirituel.

- Vous êtes évêque depuis peu, il vous faut avoir de bonnes relations avec des prêtres bien plus âgés et expérimentés que vous. Avez-vous réussi à créer un climat de bonne entente ?


-J’ai en grande estime mes ainés. Mais votre question laisse entendre que, indépendamment de l’âge, des rapports hiérarchiques supposent la subordination de l’un à l’autre.

- L’Eglise orthodoxe a des structures administratives très strictes. Cela se concerne d’ailleurs également les autres confessions chrétiennes. Tout manque d’obéissance suscite le mécontentement de l’évêque. Vous êtes « un nouveau », un jeune évêque. Les paroisses ont des traditions établies, les prêtres y ont pour ainsi dire leurs habitudes. Comment réagissez-vous si quelque chose vous déplait ?

- Il ne doit pas au sein de l’Eglise orthodoxe y avoir des situations dans lesquelles « quelque chose déplait et l’on ne parvient pas à trouver de solutions ». Les structures administratives de l’Eglise sont en effet strictes mais se fondent sur l’amour et la compréhension mutuelle. Deux personnes, j’en suis persuadé, trouveront toujours le moyen de s’entendre.

- Voulez-vous dire qu’un prêtre peut se permettre de ne pas être du même avis que vous ?

Monseigneur Nestor: "il faut se sentir libre pour être pasteur"
- Bien sûr. Quel que soit le sujet. L’évêque doit veiller au bon ordre des choses mais il ne lui appartient pas de ne faire qu’à sa guise. L’évêque fait de sorte à ce que les fidèles soient spirituellement pris en charge. La mission pastorale est inconcevable sans liberté intérieure. Les prêtres sont très différents et ne se ressemblent pas l’un à l’autre. Des conflits se produisent mais ils sont très rares. Des incompatibilités peuvent survenir entre le prêtre et les paroissiens. En l’occurrence, s’il s’agit de prêtres venus de Russie ou d’autres pays, leur affectation peut être modifiée. Il est vrai que nombre de nos prêtres sont locaux et ceux-ci sont bien sûr plus indépendants.

- Qu’entendez-vous par « l’indépendance des prêtres » ?

- Je pense aux prêtres qui sont propriétaires du lieu où ils célèbrent ou à ceux qui officient dans des locaux loués par l’association cultuelle. Ces prêtres ne sont pas salariés. Ils peuvent, bien sûr, devenir l’objet d’interdits canoniques. Il faut cependant réfléchir à deux fois avant de prendre de telles décisions. Il n’existe pas dans ces cas de solutions d’ordre administratif.

- Est-il exact que ceux des prêtres et des diacres du diocèse qui ne sont pas salariés par l’Eglise doivent travailler de par ailleurs dans divers métiers afin de gagner leur vie ?

- Presque tous doivent travailler « dans le civil ». Aucune paroisse orthodoxe en France, qu’il s’agisse du diocèse de Chersonèse ou de l’exarchat du patriarcat de Constantinople n’est à même de verser aux prêtres ne fut-ce que le SMIC. Il y a dans les paroisses la tradition de la quête ainsi que celle des cotisations aux associations cultuelles. Les sommes collectées permettent d’aider le clergé. Il s’agit de sommes modestes, souvent versées en signe de gratitude aux prêtres. Il en est de même dans les paroisses catholiques. Ces sommes, conformément à la loi, ne sont pas imposables. Il s’agit souvent de quelques centaines d’euros, c'est-à-dire bien moins que le SMIC. Il est impossible dans ces conditions de nourrir une famille.

- Est-ce que vous faites fréquemment le tour des paroisses du diocèse ?

- Notre diocèse est immense, il englobe quatre pays et compte 70 paroisses. L’une de nos églises se situe très loin de Paris, dans la Martinique, elle compte une centaines de paroissiens. Les orthodoxes martiniquais se rendent en pèlerinage en Russie et en Ukraine. Ce sont tous des insulaires convertis à l’orthodoxie. Le prêtre est également un martiniquais ayant fait ses études à Paris. Il a réussi, de retour chez lui, à construire une église et à fonder une communauté orthodoxe.

Je fais de mon mieux pour m’imprégner des traditions et de la mentalité des pays où nous célébrons. J’ai très peu de loisirs. J’aime les vieux maîtres et dans la mesure du possible je visite les musées lors de chacun de mes voyages. Parfois je suis astreint à visiter les musées « par bribes ». Il m’arrive de me limiter à un seul peintre, voire à un seul tableau. Je m’efforce de les appréhender au mieux.

- Etes-vous accessible aux paroissiens, aux prêtres ?

- Je reste, bien sûr, tout à fait ouvert et accessible. J’essaye de soutenir les gens. Mais il est rare de réussir à aider quelqu'un pour de bon. Je fais de mon mieux pour être attentif à tous ceux qui ressentent le besoin de mes conseils. Les fidèles peuvent m’appeler ou venir me voir pour faire part des difficultés auxquelles ils se heurtent dans leurs vies.

Vesti ru Traduction Nikita Krivochéine





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Rédigé par Parlons D'orthodoxie le 3 Novembre 2015 à 21:02 | 3 commentaires | Permalien



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