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Par Georges Nivat
Voici un premier grand texte d’un Européen orthodoxe occidental.
Le Journal du père Schmemann furète, réfléchit, se réjouit de la vie et de sa beauté
Pourquoi le Journal d’un prêtre orthodoxe intéresserait-il? Or celui-ci captive parce que tout nous devient compréhensible dans cette lumière paisible qui émane de ce prêtre surchargé, pourtant souvent découragé, fatigué par les intrigues ecclésiales, les confessions qui sont un fardeau de broutilles, d’états d’âme relevant plus du thérapeute.
Rien d’ecclésiastique dans ces huit cahiers de notes écrites chaque soir ou presque depuis l’âge de 52 ans jusqu’à la mort, en 1983, à l’insu de ses proches. Rien de scandaleux, de clandestin non plus. Le cahier est un compagnon pour mieux vivre sa joie de prêtre, mais aussi ses irritations de prêtre, de doyen de la faculté de théologie de Saint-Vladimir à New York. Il note le succès grandissant de ses livres (sur le baptême, la mort, le mystère pascal), ses impressions de lecture.
Né en Estonie, il a été élève au lycée Carnot à Paris, il est Français, comme tant d’enfants de l’émigration russe, et il aime Léautaud (étonnant!), Valéry, Clavel, et réagit à tout ce qui agite le monde littéraire hexagonal. Il habite l’Amérique, a une maisonnette au Canada, et n’aime pas trop son pays d’adoption, où le bonheur est obligatoire, et bien superficiel. Heureusement que ses séminaristes ont tous les petits péchés sexuels à confesser, sinon ils se prendraient pour des saints!
Voici un premier grand texte d’un Européen orthodoxe occidental.
Le Journal du père Schmemann furète, réfléchit, se réjouit de la vie et de sa beauté
Pourquoi le Journal d’un prêtre orthodoxe intéresserait-il? Or celui-ci captive parce que tout nous devient compréhensible dans cette lumière paisible qui émane de ce prêtre surchargé, pourtant souvent découragé, fatigué par les intrigues ecclésiales, les confessions qui sont un fardeau de broutilles, d’états d’âme relevant plus du thérapeute.
Rien d’ecclésiastique dans ces huit cahiers de notes écrites chaque soir ou presque depuis l’âge de 52 ans jusqu’à la mort, en 1983, à l’insu de ses proches. Rien de scandaleux, de clandestin non plus. Le cahier est un compagnon pour mieux vivre sa joie de prêtre, mais aussi ses irritations de prêtre, de doyen de la faculté de théologie de Saint-Vladimir à New York. Il note le succès grandissant de ses livres (sur le baptême, la mort, le mystère pascal), ses impressions de lecture.
Né en Estonie, il a été élève au lycée Carnot à Paris, il est Français, comme tant d’enfants de l’émigration russe, et il aime Léautaud (étonnant!), Valéry, Clavel, et réagit à tout ce qui agite le monde littéraire hexagonal. Il habite l’Amérique, a une maisonnette au Canada, et n’aime pas trop son pays d’adoption, où le bonheur est obligatoire, et bien superficiel. Heureusement que ses séminaristes ont tous les petits péchés sexuels à confesser, sinon ils se prendraient pour des saints!
Il découvre Soljénitsyne avec le monde entier, écrit sur lui, puis le rencontre, invité à Zurich où il confesse la famille, et se rend dans le refuge montagnard du lutteur. Commence alors une étrange relation, d’admiration réciproque, d’enthousiasme pour le prophète, d’irritation causée par l’idéologue. Schmemann dit son hésitation grandissante devant les saintes colères de Soljénitsyne envers l’Occident, il évoque avec justesse la lutte entre le prophète et l’idéologue de la Russie, et naturellement se fait sermonner par Soljénitsyne. Il en ressort, tout au long du livre, un Soljénitsyne infiniment présent, jeune, candide, tendu comme un arc, stupéfiant.
Il fait également la rencontre de la «troisième émigration» venue d’URSS, celle qui afflue à partir du règne de Brejnev, tous les talents envoyés en «punition» vers l’Occident: Siniavski, Maximov, Brodsky, tous ont leur portrait, juste, précis, mais Schmemann est étonné par leur intolérance réciproque. Lui ne se sent pas émigré, il est plutôt un Russe envoyé dans le monde, eux se chamaillent sans fin…
Peu importe, il y a la beauté du monde, celle de Paris où vit sa mère, où il déambule avec Soljénitsyne et sa femme, celle de l’Amérique et ses intempéries énormes, ses hivers cristallins. Une beauté gage d’une autre beauté!
«La rouille ronge l’or, et l’acier se corrompt/Le marbre s’effrite, pour la mort tout est prêt./ Ne résiste sur terre que le chagrin./Ne demeure que le Verbe souverain.» (Akhmatova)
Le plus passionnant dans ce texte, c’est le débat intérieur toujours recommencé, sur la nature de l’orthodoxie. Seul un prêtre orthodoxe pouvait se permettre tant de dureté, et même de vacheries. Si elle n’a pas bougé depuis Byzance, si elle est restée «archétypale», au sens que Mircea Eliade donne au mot dans son histoire des religions, alors l’orthodoxie est dans le faux: la vie continue, et elle stagne. Lui, père Schmemann, se refuse à être un «chamane», un gourou aux formules «laquées de slavon», un thérapeute de petites blessures d’amour-propre, comme tous le lui demandent. Il préfère les athées, les vrais, car, comme le note Maurice Clavel, grand catholique de gauche, «pour les athées, les grands athées, Dieu, c’est Dieu». Toute une culture française de l’époque renaît, qui s’intéressait à Dieu: Frossard et son «Dieu existe, je l’ai rencontré», Pierre Daix et son «J’ai cru au matin». Comme aujourd’hui chacun est recroquevillé dans sa petite case (ou son clocher)! Tel un papillon de Nabokov bien épinglé, bien classé.
Il fait également la rencontre de la «troisième émigration» venue d’URSS, celle qui afflue à partir du règne de Brejnev, tous les talents envoyés en «punition» vers l’Occident: Siniavski, Maximov, Brodsky, tous ont leur portrait, juste, précis, mais Schmemann est étonné par leur intolérance réciproque. Lui ne se sent pas émigré, il est plutôt un Russe envoyé dans le monde, eux se chamaillent sans fin…
Peu importe, il y a la beauté du monde, celle de Paris où vit sa mère, où il déambule avec Soljénitsyne et sa femme, celle de l’Amérique et ses intempéries énormes, ses hivers cristallins. Une beauté gage d’une autre beauté!
«La rouille ronge l’or, et l’acier se corrompt/Le marbre s’effrite, pour la mort tout est prêt./ Ne résiste sur terre que le chagrin./Ne demeure que le Verbe souverain.» (Akhmatova)
Le plus passionnant dans ce texte, c’est le débat intérieur toujours recommencé, sur la nature de l’orthodoxie. Seul un prêtre orthodoxe pouvait se permettre tant de dureté, et même de vacheries. Si elle n’a pas bougé depuis Byzance, si elle est restée «archétypale», au sens que Mircea Eliade donne au mot dans son histoire des religions, alors l’orthodoxie est dans le faux: la vie continue, et elle stagne. Lui, père Schmemann, se refuse à être un «chamane», un gourou aux formules «laquées de slavon», un thérapeute de petites blessures d’amour-propre, comme tous le lui demandent. Il préfère les athées, les vrais, car, comme le note Maurice Clavel, grand catholique de gauche, «pour les athées, les grands athées, Dieu, c’est Dieu». Toute une culture française de l’époque renaît, qui s’intéressait à Dieu: Frossard et son «Dieu existe, je l’ai rencontré», Pierre Daix et son «J’ai cru au matin». Comme aujourd’hui chacun est recroquevillé dans sa petite case (ou son clocher)! Tel un papillon de Nabokov bien épinglé, bien classé.
«Qu’est-ce que la prière? C’est le souvenir de Dieu, sa présence, la joie née de cette prière.» Cette prière seule le protège de la mélancolie mallarméenne: «La chair est triste, hélas! Et j’ai lu tous les livres» («Brise marine»). L’orthodoxie est donc bien malmenée, mais pour son bien! Quelle splendeur ruisselle aussi dans la liturgie! «Un sentiment aigu, l’effet de la miséricorde divine, l’abolition de la mort en nous.» La vie, comme don, don de la création divine, don incorruptible. Sans le sens de ce don, la religion devient «barbare», y compris l’orthodoxie…
Schmemann se sent parfois proche des «modernistes» catholiques, ceux du début du XXe comme Loisy, ceux d’aujourd’hui comme Hans Kung. Il lit avec passion le tempétueux Bloy, ou le biblique Claudel, qui s’opposent à la sagesse grecque du «Connais-toi toi-même». Car ce qu’on connaît alors n’est qu’une momie!
Le superbe poème de saint André de Crète, que l’on récite pendant le grand Carême, Schmemann y voit l’essentiel de l’orthodoxie, tressaillant à l’appel «Mon âme réveille-toi!». Un des derniers, un des plus beaux poèmes de Pouchkine ne dit rien d’autre.
Au fond voici un premier grand texte d’un Européen orthodoxe occidental. Un témoignage sur ce grand moment qu’a été la rencontre en exil de l’église russe avec l’Occident, sa double inscription dans le destin russe et dans le destin occidental. On connaissait la brillante page d’histoire et de théologie écrite par les théologiens de l’émigration, le père Serge Boulgakov, Nicolas Berdiaev, Vladimir Lossky, pour ne citer que les plus importants. Voici, pour le lecteur français, une porte plus large pour entrer dans l’orthodoxie vécue, dans le quotidien d’un prêtre hors du commun, infatigable lecteur, confesseur, professeur, découvreur. Pour ceux qui le liront c’est une rencontre «en altitude», mais d’une parfaite simplicité.
Source "Le Temps"
Schmemann se sent parfois proche des «modernistes» catholiques, ceux du début du XXe comme Loisy, ceux d’aujourd’hui comme Hans Kung. Il lit avec passion le tempétueux Bloy, ou le biblique Claudel, qui s’opposent à la sagesse grecque du «Connais-toi toi-même». Car ce qu’on connaît alors n’est qu’une momie!
Le superbe poème de saint André de Crète, que l’on récite pendant le grand Carême, Schmemann y voit l’essentiel de l’orthodoxie, tressaillant à l’appel «Mon âme réveille-toi!». Un des derniers, un des plus beaux poèmes de Pouchkine ne dit rien d’autre.
Au fond voici un premier grand texte d’un Européen orthodoxe occidental. Un témoignage sur ce grand moment qu’a été la rencontre en exil de l’église russe avec l’Occident, sa double inscription dans le destin russe et dans le destin occidental. On connaissait la brillante page d’histoire et de théologie écrite par les théologiens de l’émigration, le père Serge Boulgakov, Nicolas Berdiaev, Vladimir Lossky, pour ne citer que les plus importants. Voici, pour le lecteur français, une porte plus large pour entrer dans l’orthodoxie vécue, dans le quotidien d’un prêtre hors du commun, infatigable lecteur, confesseur, professeur, découvreur. Pour ceux qui le liront c’est une rencontre «en altitude», mais d’une parfaite simplicité.
Source "Le Temps"
Rédigé par l'équipe de rédaction le 19 Décembre 2009 à 14:28
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