Une interview de Serge Tchapnine: Guerre d’information contre l’Eglise ?
Une interview de Serge Tchapnine, rédacteur en chef de « La revue du patriarcat de Moscou » (Журнал Московской Патриархии»), professeur à l’université orthodoxe Saint Tikhon, à "Pravoslavie i mir"

La machine à écrire du métropolite Serge (Starogorodsky), le premier rédacteur de la Revue du patriarcat de Moscou (Журнал Московской Патриархии)trône sur le bureau de Serge Tchapnine l’actuel tenant de cette fonction. Nous l’avons rencontré au tournage du documentaire consacré au 80 anniversaire de la revue.

Question : - Comment définir les changements survenus au cours des derniers neuf mois dans les relations entre l’Eglise et la société ?

S.T. : -Nous avons, en novembre 2011, essayé de dresser le bilan de ces vingt années de renaissance qu’a vécu notre Eglise. L’exposition « Rus orthodoxe » a pour ainsi dire parachevé cette période. Hasard ou effet de la Providence ?

Une interview de Serge Tchapnine: Guerre d’information contre l’Eglise ?
Mais une page a été tournée dans l’histoire de cette renaissance des XX-XXI siècles. Comment désigner l’étape qui commence ? Je ne le sais. Tout porte à croire que cette nouvelle étape a vocation à durer pour le moins aussi longtemps. Comme cela est de mise à l’ère numérique il est proposé à l’Eglise de se « re-identifier ». Il nous faut montrer à tous ce qui compte le plus aux yeux des chrétiens, laïcs, clercs, évêques, paroisses et monastères. L’heure du débat est venue.

Au sein de l’Eglise ce débat peut être conduit dans le cadre, récent, de l’Assemblée interconciliaire. Ce projet que nous devons au patriarche Cyrille nous a permis d’instaurer un dialogue en profondeur. L’ouverture et la franchise des discussions en étonnent plus d’un.

Mais il nous faut maintenant pouvoir amorcer un véritable dialogue avec la société. Même les forces libérales dont la disposition à l’égard de l’Eglise est plus que critique ne posent pas que des questions piégées. Il y à des interrogations honnêtes auxquelles on s’attend à des réponses tout aussi honnêtes.
Pourquoi ne pas comparer la situation actuelle à ce qui se produit lorsque quelqu’un éprouve subitement le désir de faire la connaissance de son voisin de pallier ? Une personne avec laquelle nous cohabitons depuis longtemps et que nous connaissons parfaitement d’aspect. Mais nous n’avons pas échangé. Si jusqu’à présent il suffisait d’un « Bonjour », il nous faudrait nous attarder et parler de soi-même. Nous sommes, pour commencer, irrités, voire effrayés. Le souhait de connaître son voisin n’a rien de répréhensible. La rencontre doit donc se faire dans un esprit de bienveillance. Si l’on compare le dialogue Eglise-société avec cette première conversation de voisinage comment ne pas remarquer que nous nous sommes retrouvés dans une situation plus que délicate. « Eux » ont des questions à nous poser alors que, pour l’instant, nous ne sommes pas équipés pour donner des réponses. L’irritation réciproque ne fait que s’en exacerber et les forces nécessaires à la bienveillance mutuelle nous viennent à manquer.

Comment ne pas voir que l’action publique de nombre de ceux qui ont suffisamment d’arrogance pour s’annoncer « orthodoxes » est perçue comme brutale et repoussante. L’agressivité des « activistes orthodoxes » est une réaction symétrique à la brutalité des happenings dirigés contre l’Eglise. Or, l’Evangile ignore la symétrie, tout y est asymétrique à l’extrême.

Question : - Que direz-vous de la perception qu’ont actuellement les médias de l’Eglise russe ?

S.T. : -Rien d’imprévisible dans ce que l’on peut constater. Cette vision témoigne de la crise morale et existentielle de la société laïque ainsi que chez nombre d’orthodoxes.

Question : - Peut-on parler d’une guerre de l’information contre l’Eglise ?

S.T.
: - Question difficile. D’une part la séquence de certains évènements laisse penser que l’on a affaire à une sorte de préméditation. De l’autre, pour conduire une telle guerre il faut qu’il y ait un donneur d’ordres. C’est-à-dire ceux pour lesquelles ces actions sont à leur profit et qui sont disposés à y investir beaucoup d’argent. Or, il m’est aujourd’hui difficile d’identifier ce donneur d’ordre. Jamais je n’ai été enclin à accepter la théorie du complot.

Mais il est triste de voir que la simple constatation « une guerre de l’information est menée contre l’Eglise » devient pour les orthodoxes une sorte de passe-droits, d’excuse à un comportement brutal, haineux à l’égard de ceux qui sont étiquetés comme des ennemis. Ces derniers temps je repense souvent à ce qu’avait dit Saint Silouane l’Athonite « Celui qui a l’Esprit Saint en soi s’attriste nuit et jour pour tout le genre humain et son cœur s’apitoie à la vue de toute créature de Dieu, surtout des personnes qui ne connaissent pas Dieu ou qui Lui résistent.

Ces personnes vont dans les flammes et la souffrance, il faut tout le temps prier pour elles, bien plus que pour soi même. Afin qu’elles se repentissent et apprennent à connaître le Seigneur. Dieu confère une grâce immenses à Ses élus : ils sont à même d’embrasser toute la terre de leur amour. L’âme des élus de Dieu brûle du désir de voir tous les hommes atteindre le salut et contempler le Seigneur dans sa gloire ».

Question : - A quoi la société s’attend aujourd’hui de l’Eglise ?

S.T. : -Les questions que la société s’emploie à formuler risquent de paraître brutales. Aux yeux des orthodoxes elles peuvent paraître inconvenantes, primitives, voire provocatrices. Mais ce sont des questions honnêtes et il convient de leur trouver des réponses honnêtes. La société s’efforce d’appréhender correctement l’Eglise et de comprendre quelles sont les sources du prestige dont elle bénéficie. Qui parle au nom de l’Eglise ? Que dit-il ? Il nous faut trouver de nouveaux arguments, de nouvelles images, une tonalité nouvelle pour pouvoir donner les bonnes réponses. Les questions et les réponses telles qu’elle ont été formulées il y a 100 ans ou même dix ans demandent à être repensées et reformulées. L’essentiel est le sens de ce que l’on dit et non le statut ou la dignité de celui qui parle. La société a vu que les porte-parole galonnés de l’Eglise profèrent parfois des sottises.


Une interview de Serge Tchapnine: Guerre d’information contre l’Eglise ?
Question : - Qu’est-ce qui vous a le plus attristé et le plus réconforté dans les évènements de ces derniers temps ?

S.T. : -Il m’est très triste de voir à quel point les relations entre orthodoxes se sont détériorées. C’est avec amertume que je vois des fidèles chercher des ennemis parmi les autres fidèles : délations publiques, blogs véhiculant l’hystérie et rédigés dans l’espoir que d’être lus par le patriarche qui châtiera « les coupables ». On a le sentiment, comment s’en retenir, de voir émerger une « nouvelle inquisition » orthodoxes. Tout ceci est plus que triste. C’est tout simplement répugnant.

L’éveil de l’attention et de l’intérêt à l’égard de l’Eglise ma semble être très positif. Ces dernières années avaient été sereines et comme assoupissantes. Les choses allaient comme de soi et personne n’éprouvait le désir de « scruter » l’Eglise. La situation a changé et nous voyons venir à l’Eglise des personnes qui depuis longtemps ne s’étaient pas confessées et n’avaient pas communié. C’est précisément au cours de ces derniers mois qu’elles en ont ressenti le besoin.

Question : - Quelles sont les questions auxquelles l’Eglise devrait selon vous donner aujourd’hui des réponses ?

S.T. : -Je n’ai pas d’attentes particulières. Ma vie en Eglises ces vingt dernières années a été remplie d’évènements, de découvertes, de réflexions. Je suis reconnaissant au Seigneur pour les rencontres qu’Il m’a fait faire. Les personnes auxquelles je pense ont joué dans ma vie un rôle important : l’archimandrite Sophrony Sakharov, le métropolite Antoine (Bloom), le protopresbytre Vitali Borovoï, l’archiprêtre Basile Ermakov, Anastasie Ivanovna Tzevateva et de nombreux autres. Ce qui comptait dans ces contacts n’étaient pas les questions et les réponses mais la simple possibilité d’être à coté d’elles. La notion même de « réponse » est teintée de pragmatisme. Or, ce qui importe à mes yeux n’est pas la réponse mais l’exemple. J’aspire à être le témoin et le participant d’une vie en Eglise où il n’y ait pas de hargne et d’agression.

Question : -Faut-il ou ne faut-il pas défendre l’Eglise ? Nous pensons aux calvaires mis à bas, aux scènes répugnantes qui se sont produites à proximité de la cathédrale du Christ Sauveur, etc. ?

S.T. : -Pour défendre ce qui est sacré il faut avant tout comprendre que ce sacré n’est pas « païen » ou ne relève pas de la « magie » du New Age. Seul un chrétien croyant est à même de comprendre la nature du sacré. Il ne pense qu’à être proche de Dieu et ce qui est de ce monde ne doit pas l’en empêcher.
Il y a un an et demi le ministre des Minorités du Pakistan, Shahbaz Bhatti (1968-2011), un chrétien, a été assassiné.
Il avait laissé un testament dans lequel il confessait sa foi d’une manière admirable : « On m’a proposé des postes de haute responsabilité au gouvernement, on m’a demandé d’arrêter mon combat. En y risquant ma vie mais j’ai toujours décliné ces propositions. Je ne cherche ni le pouvoir, ni la notoriété. Je n’aspire qu’à pouvoir me tenir aux pieds de Jésus-Christ pour que ma vie et mes actes témoignent en ma faveur. Ce désir est si fort en moi si que je me serai considéré heureux si Jésus accepterait le sacrifice de ma vie dans la lutte pour aider les chrétiens pauvres et persécutés de mon pays. Je veux vivre et mourir pour le Christ ».

Que ces paroles inspirent tous ceux qui défendent la foi et le sacré.

Traduction Nikita Krivocheine
"Православие и мир" Сергей Чапнин : Мне дороже всего пример радостной жизни во Христе
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"Parlons d'orthodoxie"
L’Eglise, la culture et le nationalisme en Russie
La vie chrétienne en Russie : un nouveau souffle?


Rédigé par Parlons d'orthodoxie le 1 Octobre 2012 à 10:07 | 4 commentaires | Permalien



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