Arcady Mahler :"Orthodoxie et idée nationale"
V. GOLOVANOW

"La Russie actuelle aspire à devenir un pays démocratique. Dans le même temps, depuis 1988, symbole de la fin des persécutions envers les religieux en URSS, l'orthodoxie russe est devenue un élément-clé: parce qu'elle est omniprésente dans le discours politique. Depuis 1991, elle sert de référence à la construction d'une "nouvelle identité" russe." Agnieszka Moniak-Azzopardi. "La Russie orthodoxe: Identité nationale dans la Russie post-communiste"

La Russie se cherche en fait une identité depuis l'effondrement de l'idéologie communiste et la thèse présentant l'Orthodoxie comme base pour cette "Idée nationale" ("Национальная идея") est souvent mise en avant par les milieux orthodoxes conservateurs. Le jeune chercheur et publiciste Arcady Mahler, particulièrement représentatif de cette mouvance, donne une approche synthétique de cette thèse dans un article intitulé "Orthodoxie et russicité" publié par le journal en ligne du "Concile mondial du peuple russe". J'en propose une version largement résumée mais qui, à mon sens, en garde l'essentiel, pour illustrer la pensée de courant qui joue un rôle particulièrement important dans l'Eglise russe.

NB: notons qu'Arcady Mahler a soutenu en 2004 sa maitrise sur le thème "Théologie orthodoxe et élitisme philosophique dans les travaux de V. Lossky" Il est professeur d'histoire de la philosophie métaphysique à l'Université des Sciences humaines, membre de la commission biblique et théologique du Saint Synode et de la Commission Interconciliaire du Patriarcat depuis 2009.

Arcady Mahler :"Orthodoxie et idée nationale"
L'orgueil du paganisme

"Peut-on être Russe sans être Orthodoxe?" 'Arcady Mahler annonce la couleur en précisant que "Russe" n'a pas de sens ethnique mais fait référence à une "identité nationale" que chacun acquiert par son éducation, son environnement et ses choix personnels. Ce concept contient obligatoirement un certain nombre de valeurs spécifiques qui font qu'aucune "identité nationale" ne peut pas se combiner avec une religion sans en être modifiée, précise-t-il. "Le Christianisme, en particulier, exige une transformation totale puisqu'il demande de devenir "semblable à Dieu"; "Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi ; celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n'est pas digne de moi." (Mt 10: 37-38). … Ainsi, si "l'identité nationale" d'un Chrétien entre en contradiction avec son christianisme, il devra abandonner cette "identité" comme Lot avait abandonné ses habitude et son confort à Sodom; et si il voulait se retourner sur son ancienne "identité", il pourrait connaitre le destin de la femme de Lot, transformée en statue de sel parce que, malgré la volonté de Dieu, elle s'était retournée sur sa ville maudite" écrit Mahler.

Arcady Mahler :"Orthodoxie et idée nationale"
"Tout conflit entre le Christianisme et une "identité nationale" provient du fait que cette dernière va immanquablement inclure des éléments contraires au Christianisme, continue-t-il. Aux premiers siècles il s'agissait d'éléments païens et, en fait, cela reste valable aujourd'hui… car il y a un élément du paganisme toujours présent dans nos sociétés - l'orgueil. C'est l'orgueil qui pousse les peuples chrétiens à cultiver leur histoire préchrétienne et à s'extasier devant leurs phases de reniement du Christianisme durant la période du sécularisme révolutionnaire… De même que l'orgueil pousse l'homme à se mettre à la place de Dieu en se fabriquant soi-même comme objet d'adoration, de même, par orgueil, tous les peuples s'érigent eux-mêmes et érigent leur pays en divinités qui ne demandent pas moins de sacrifices que leurs anciennes idoles païennes. …

Un magnifique exemple de retour orgueilleux à ses traditions païennes nous est donné par les grecs, continue Mahler: ce peuple à de quoi être fier dans l'histoire du Christianisme, puisque tout la Nouveau Testament a été écrit en grec et la majeure partie des écrits chrétiens du premier millénaire étaient grecs. Mais l'orgueil n'a pas de limites, de nombreux Grecs ont voulu mettre sur le même plan leur culture chrétienne et leur passé préchrétien et voilà qu'aux derniers siècles de Byzance ils ont voulu "revenir à leurs racines nationales". Bien entendu ils avaient à quoi revenir: Platon, Plotin, Proclus, Homère, Esiode, etc. et cette "Renaissance" grecque inspira un autre grand peuple, les Italiens, qui eux aussi ont voulu remettre en valeur leur Antiquité et faire renaitre leur culture préchrétienne. D'autres peuples ont su trouver le roi Arthur, Beowulf, les Nibelungen… et quand, après les Romantiques allemands du XIXe siècle, les Nazis du XXe ont voulu jouer avec ils ont trouvé de quoi s'amuser!

Arcady Mahler :"Orthodoxie et idée nationale"
Que vont chercher les Russes?

Les Russes ont-ils aussi quelque chose à opposer au Christianisme? Bien qu'il y ait actuellement un bon nombre d'affirmations d'une soi disant glorieuse culture russe védique, du "grand empire des anciens slaves", il faut admettre que nous n'avons aucune source sérieuse sur la période préchrétienne puisque c'est justement le Christianisme qui a amené l'écriture en Russie et dans l'ensemble du monde slave rappelle A.Mahler."Et la langue elle même a été façonnée par le Christianisme puisque Cyrile et Méthode ont artificiellement crées le slavon au IXe siècle pour que les aborigènes d'Europe centrale et orientale puissent lire la Bible et les autres livres religieux... De fait toutes les sources dont nous pouvons disposer sont donc chrétiennes, qu'elles soient russes ("Chronique des temps passés") ou étrangères, et leur objectif n'est pas tant de rapporter des faits que de donner une instruction religieuse au lecteur. Il en découle donc que, pour les Russes comme pour tous les Slaves d'ailleurs, toute tentative honnête d'aller chercher nos véritables racines, le plus ancien socle de notre culture, ne peut mener ailleurs qu'aux Saintes Écritures de l'Église du Christ, traduites par deux moines de Byzance dans un alphabet crée à partir des lettres grecques. Cela peut être considéré comme un défaut gênant de la culture slave – mais c'est une qualité du point de vue orthodoxe: le Seigneur n'a pas laissé les Russes avoir d'autre tradition que chrétienne!"

"Bien entendu, il y eut une histoire préchrétienne en Russie et la Chronique des temps passés en parle (elle commence à Noé, comme une continuation de la Bible), mais ce n'est alors qu'une principauté barbare parmi d'autres dont on ne peut valablement tirer aucune alternative culturelle. Ce n'est qu'après le baptême que la Rus kiévienne se forge une culture commune, une idéologie commune et, dans le même temps, une écriture et une architecture religieuse, c'est-à-dire très exactement tous les artefacts qui nous permettent d'avoir une représentation de notre passé. Et c'est pour cela que l'histoire du peuple russe se confond avec l'histoire de l'Eglise russe et que le Russe qui rejette l'Orthodoxie perd justement cette assise fondamentale qui fait de lui un Russe" affirme l'auteur.

Arcady Mahler :"Orthodoxie et idée nationale"
Prendre la tête du monde orthodoxe

"Historiquement, il n'y eut donc d'autres Russes que les Orthodoxes et ni les deux cents ans du joug mongol, ne les réformes de Pierre le Grand, ni même les soixante dix ans de pouvoir soviétique n'ont pu tirer cette base sous nos pieds. Et le libéralisme postmoderniste actuel n'y fera rien non plus. Mais la mission des Orthodoxes n'est pas simplement de conserver ce fondement, mais de construire dessus une grande maison de plusieurs étages et n'importe quelle force pour qui l'Eglise russe et la Russie ne signifient rien peut y faire obstacle" assène-t-il.

Soulignant que la Russie se libère du joug mongol au XVe siècle, quand tombe Byzance, et "la Moscovie devient alors le seul pays orthodoxe libre, ce qui lui confère la mission de troisième Rome ", Arcady Mahler conclut: "bien entendu, la Russie aurait pu ne pas devenir chrétienne, et elle aurait alors été un tout autre pays, mais elle peut aussi perdre son Christianisme, comme cela a failli se produire sous le pouvoir soviétique, et c'est pour cela qu'on appelle la renaissance de l'Orthodoxie en Russie après 1988 le deuxième baptême de la Russie.

Aujourd'hui, quand l'Eglise russe est devenue la plus grande et la plus influente des Eglises orthodoxes, devenant de fait le point focal du christianisme véritable dans toute l'Europe, et que la Russie elle-même devient le dernier rempart de l'identité européenne traditionnelle, il devient parfaitement claire pourquoi le Seigneur n'a pas donné aux Russes d'autre histoire que chrétienne et pourquoi c'est la mission de la Russie de prendre la tête du monde orthodoxe."


Arcady Mahler :"Orthodoxie et idée nationale"

Rédigé par Vladimir GOLOVANOW le 11 Août 2013 à 07:47 | 26 commentaires | Permalien



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