Communisme et décommunisation: à propos du livre du père  Georges Mitrofanov
Ces dernières semaines le net et la presse russes sont saturés de textes polémiques consacrés au livre du père Mitrofanov.
Voici une contribution de Xenia Krivochéine

A la télé le camarade Ziouganov (secrétaire du P.C. russe) nous expose sans la moindre gêne les exploits du peuple et nous chante les louanges du grand Staline. Il n’est pas le moins du monde troublé par le souvenir des crimes commis par son parti de concert avec la Tcheka et le KGB. N’exagère-t-il pas les facultés d’oubli des Russes ? Ou mise-t-il sur leur pardon chrétien ? Ziouganov s’adresse à la génération non avertie de ceux nés après 1990 et qui sont dans l’ignorance des camps de concentration. Or sont encore de ce monde leurs pères, leurs grands-parents qui savent parfaitement ce que signifiaient les locutions « ennemi du peuple » ou « enfants d’un ennemi du peuple ». Il induit les jeunes âmes en tentation, il s’agit de sa part d’une manipulation coupable au regard d’un chrétien. On nous apprend dès l’enfance à s’en tenir à la vérité. La notion de « devoir de mémoire » est reconnue depuis la fin de la guerre dans tout les pays civilisés, ce devoir fait l’objet de mille soins de la part des victimes du national-socialisme, surtout par les Juifs du monde entier. Le génocide qu’ils ont eu à souffrir se traduit en une séquelle sans fin de revendications et d’exigences à l’égard de la nation allemande. Il y a longtemps que les Allemands ont apporté leur repentir pour Hitler, leur compatriote dégénéré. Mais le souvenir des atrocités qu’il a commises est toujours là, il nous immunise d’un retour ce ces horreurs à l’avenir.

Qui aurait l’idée de diviniser Hitler ? Alors que le Führer a, dans les années trente, relevé son pays des ruines, le niveau des vie des Allemands s’était considérablement amélioré, l’économie était prospère. Le monde craignait et respectait l’Allemagne. Les Allemands avaient à nouveau conscience d’appartenir à une grande nation, ils se mirent à défiler au pas, à entonner des chants patriotiques, arborer des cravates, à exposer des sculptures relevant du réalisme socialiste et à tourner des films chauvins.
L’espionnite se généralisa rapidement, la délation était devenue la norme. Les dissidents se retrouvèrent derrière les barreaux. Chercheurs, gens de théâtre, écrivains émigraient en nombre. Les Allemands étaient devenue une glaise dont il fallait sculpter « le surhomme ». Je pourrais continuer. Mais la propagande soviétique nous a beaucoup appris sur les crimes de l’hitlérisme…
Des associations ne viennent-elles pas à l’esprit ? Le camarade Ziouganov serait-il naïf au point de ne pas savoir qu’il ne peut y avoir de victimes sans bourreaux ? Voilà que nous venons de proclamer saints les Nouveaux Martyrs, nous nous sommes mis à parler à haute voix du régime athée. Mais ne ce sont-ils pas Lénine et Staline, la Tcheka et le KGB qui ont torturé à mort ces victimes. N’y avait-il pas des Russes parmi les bourreaux ?

Nous dissertons à propos de patriotisme et de trahison. Mais est-ce que nombre de patriotes russes fait prisonniers par la Wermacht et retournés dans leurs pays n’ont pas été passés par les armes et déportés dans le camps ? Pouvons nous dire qu’ils avaient été trahis par Staline et les siens ?
Les tortionnaires de la Tcheka invoquaient les sentiments patriotiques en forçant un fils à signer des dépositions contre son père, une épouse à dénoncer son mari. Délations réciproques entre voisins, entre collègues. L’exemple de Judas était largement suivi. L’homme est faible, il aspire à vivre et aimer, à protéger ses enfants : c’est sur tout cela que se fondait l’école de Judas. Que de Russes ont été brisés. Pour de nombreuses générations ils ont été immergés dans la terreur et l’épouvante. Ceux qui avaient survécu aux tortures et aux camps s’étaient vu intimés l’ordre de se taire, sinon les membres de leurs familles connaîtraient leur sort… Et ils gardaient le silence.

A propos de patriotisme et de trahison:
Dans le recueil « La patrie des gens heureux » le poète Sergueï Mikhalkov (auteur de hymnes soviétiques et d’un hymne russe) fait part de sa joie : « Tu seras effacé de la surface de la terre pour que puissions vivre en paix ». Dans sa pièce « Je veux rentrer chez moi » le poète pour enfants Mikhalkov appelle les émigrés blancs et « les personnes déplacées » à réintégrer l’URSS.
La famille des Krivochéine s’est confiée à cette fable et est rentrée au pays en 1947. Un Oukase de 1946 déclarait le pardon des « ci-devant ». Bien sûr ! Les Krivochéine, de même des que des milliers d’autres Russes blancs souhaitaient prendre part à la reconstruction. Dans la chambre de leur fils Nikita ils avaient après la guerre remplacé un portrait de Nicolas II par une photo de Staline… Igor Krivochéine avait connu la torture de la gestapo rue des Saussaies, puis Buchenwald et Dachau. Médaillé de la Résistance il fût appréhendé dès son arrivée en URSS et condamné à dix ans de camp de rééducation par le travail pour « collaboration avec les bourgeoisie internationale ». Le tour de son fils Nikita vint en 1957. Tout ceci est narré dans les souvenirs de Nina Krivochéine « Les quatre tiers d’une vie » (Albin Michel, 1987).
Cette famille était mue par son patriotisme. Résistance et retour en Russie ! Ces personnes courageuses ont été dupées et trahies. Nombreux, bien sûr, étaient ceux qui croyaient que Staline n’était pas le moins du monde au courant de tout cela (cf.Xenia Krivochéine « Staline toujours et aujourd’hui », revue « Zvezda », N° 11, 2008).

« L’âme russe » est en errance, sans pouvoir trouver son héros : Léon Tolstoï ou Saint Alexandre de la Neva ? Pourquoi pas Staline ? Quelles sont les références fiables ? Le sol vacille sous nos pieds et nos enfants n’ont pas lu Soljenitsyne et sa « Roue Rouge », l’histoire de notre pays par excellence. Nos enfants ne font plus crédit à leurs parents, de croire en la Russie, ils se moquent de la morale. Ils fument, ils boivent, ils sniffent, ils s’amusent, ne pensent qu’à l’argent et à l’Occident pourri ! Oui, bien sûr, c’est l’Occident qui est fautif de tout cela, l’Occident qui dévoie nos enfants, qui nous déprave nous-mêmes ! Tout cela n’existait pas à l’époque de l’URSS.
La vérité est que c’est bien en URSS que tout ceci a commencé, à ne prendre que Beria, ses méfaits et son dévergondage. Lisez les aveux passés par, le camarade Ejov, un grand ami de Staline (« Сталинский питомец – Николай Ежов», Никита Петров, Марк Янсен, Moscou, 2008). De quelle influence pernicieuse de l’Occident pouvait-on alors parler ? Ejov, fils du peuple et non le produit de la classe des exploiteurs, à peine un certificat d’études, bourreau et criminel de masse patenté.
Un mensonge en entraîne un autre : nous entendons dire aujourd’hui que si la crise économique n’était pas venue « de là-bas », nous n’en serions pas là où nous sommes… Ce n’est pas de notre fait, notre économie est plus saine que la leur. Cessez de raconter ces sornettes, elles ne sont entendues que par des semi patriotes mal instruits dans les provinces reculées. Voila la vieille antienne soviétique de retour : « nous sommes encerclés, on veut notre fin ». Espionnite, russophobie, vocabulaire appartenant au passé. Une chose est vraie : le monde veut voir une Russie forte et amicale.
N’est-il pas temps de faire un peu d’introspection, de remplacer nos vieux robinets rouillés qui débitent une eau saumâtre ? De réfléchir à à la nécessité d’une justice plus juste, de mettre fin à la concussion à tous les niveaux, de châtier le vol conformément au Code pénal et non à la loi du milieu ? Publions pour la jeunesse des manuels fiables.
Les statistiques publiées en Russie nous disent que 24 millions de ses habitants vivent en deçà du seuil de pauvreté. Ceci alors que nous dissertons pour savoir qui est le traître de la pièce, invoquant des notions dont « les simples gens » comme on disait en URSS ont étés aliénés, « honneur et patrie ».
Les intervenants de cette polémique se sont même référés à Berdiaev, un homme qui, jusqu’à la fin de ses jours, était à gauche. Pourquoi aller chercher des parrains parmi les émigrés, ou dans « l’école de Paris », solliciter la bénédiction de Maïakovski ou Volochine, ce serait un débat sans fin… L’intelligentsia russe n’a-t-elle pas par ses errances amenées la Russie au putsch de 1917. Soljenitsyne en a fait une rigoureuse démonstration.
Mais comment trouver le juste milieu : accéder à une qualité de vie acceptable sans perdre son âme ? Seule l’Eglise nous donne cet espoir par son intelligente action pastorale. Ces espoirs sont dubitatifs. Bien que résidant à Paris je reste très attachée à la Russie. Je m’emploie à essayer de ne pas lui être inutile. De tout cœur je lui souhaite intelligence et prospérité, d’être susceptible de revenir sur ses erreurs et de les abjurer.
Le père Basile Ermakov , un ancien déporté, recteur de la paroisse du cimetière ou repose Mgr Basile (Krivochéine)avait envoyé à Ziouganov une admirable lettre dont voici le texte
Mgr. Basile, officier blanc, moine à la Sainte Montagne, éminent patrologue, s’en est toujours tenu au principe « La vérité. Rien que la vérité ! Rien que la vérité ! »


NOTES

Photo: polygone de Boutovo.... une simple croix de bois sur le lieu des exécutions.

Pour compléter le texte qui précède, voici, en russe, un article de Nikita Krivochéine paru dans "Ejednevny Journal":

Voici quelques chapitres du livre:
Archiprêtre Georges Mitrofanov
«La tragédie de la Russie : les sujets interdits de l’Histoire du XXe siècle»

Rédigé par l'équipe rédaction le 23 Septembre 2009 à 09:48 | 12 commentaires | Permalien


Commentaires

1.Posté par vinika le 23/09/2009 11:00
merci pour ce texte si juste et qui respire totalement la vérité. Ce n'est pas à nous de juger ,seul Dieu le fait et le fera mais je crois qu'il ne faut pas oublier. Il me semble tout de même que dans tous les pays à base communiste les dirigeants ont détruits leur propre peuple avec cruauté et démesure. et présomption orgueilleuse. Et ont laissé des ruines, des désolations spirituelles, physiques, psychiques et humaines. les bourreaux ont disparu mais si on oublie d'autres prendront leur place ! et en plus leur empreinte dans le monde est encore permanent et on la ressent...

2.Posté par vinika le 23/09/2009 11:03
il ne faut jamais oublier que l'armée "rouge " a libéré les camps et Berlin ! mais qu'elle a aussi utilisé les camps de concentration déserts pour en faire des goulags ! du moins pour Buchenwald!

3.Posté par Gabriel le 23/09/2009 14:04
Pas uniquement pour Buchenwald.

http://picasaweb.google.com/gabriel.kevorkian/Germania09#5371381323649476898

4.Posté par vinika le 23/09/2009 18:01
désolée il m'est impossible de visionner ces photographies, dommage... mais merci pour la confirmation

5.Posté par Nikita Krivocheine le 27/09/2009 10:31
INTERFAX-religion
Ci-joint la transcription d'une interview de Nikita Krivochéine consacrée à la situation de l'Eglise en Russie ("RADIO LIBERTY").
Lien

6.Posté par vladimir le 27/09/2009 15:30
Bien cher Nikita,
Un grand merci pour cette extraordinaire interview. Il m'est physiquement impossible de traduire, ni même de résumer, ce monument, et je le regrette pour nos lecteurs qui ne maitrisent pas le russe (pour les consoler, j'expliquerais que ce que vous dites est assez bien connu ici, bien mieux qu'en Russie, à qui le texte est destiné). Je voudrais néanmoins soulever quelques points de détail qui, pour moi, posent question.
• Philarète Denisenko: vous dites qu'il était soutenu par le Comité Central du PC lors de la désignation du Patriarche en 1990. Pourtant dans une interview à "KP Ukraine" du 28 août dernier (http://www.interfax-religion.ru/?act=print&div=10352), citée par Interfax (http://www.interfax-religion.ru/?act=print&div=10352), le chef du service de presse de l'Église Autonome d'Ukraine, V. Anisimov précise que Philarète, alors locum tenens du siège patriarcal, avait exigé de A. Loukianov (alors président du Soviet Suprême) que le Bureau Politique organise son soutien. Mais M. Gorbachev (alors Secrétaire Général du PC) avait déclaré "s'il y a la liberté en Russie, il faut qu'il y ait des élections libres dans l'église aussi". Il semble donc que, si soutien du Comité Central il y avait néanmoins, ce n'était ni officiel ni au plus haut niveau; moyennant quoi ces élections libres furent un pas décisif vers la libération de l'Église.
• Concernant le libéralisme, je pense que M. Sokolov a raison: Sa Sainteté Cyrille I emploi ce mot dans un sens spécifique, différent du sens économique le plus répandu . Au sens théologique, en effet, ce mot fait référence à la "théologie de la libération" et, plus exactement, à un équivalent du "modernisme" catholique pour certains théologiens protestants. Il qualifie ces tendances doctrinales qui cherchent à mettre l'Église en accord avec ce qu'on croit être les nécessités de l'époque et je pense que c'est bien dans ce sens là que Sa Sainteté Cyrille I utilise ce mot, tant dans ses livres que dans ses prêches, et en particulier dans le prêche qu'il prononça en Ukraine (http://www.egliserusse.eu/blogdiscussion/Le-pelerinage-du-patriarche-en-Ukraine-pasteur-et-diplomate_a327.html).
• Enfin, dernier détail, je pense qu'il y confusion pour Sviatopolk: le fils de Saint Vladimir, surnommé le Maudit (окаянный) pour avoir massacré ses frères Boris et Gleb, na pas été canonisé. Vous deviez parler d'un autre prince de Kiev ou Novgorod (cf. http://www.vehi.net/fedotov/svyatye/05.html)

7.Posté par Nikita Krivochéine le 28/09/2009 17:33
Cher Vladimir,
Merci pour ces précisions, surtout en ce qui concerne l'élection du patriarche. Je crois cependant avoir droit aux circonstances atténuantes de l'oral en spontané....
NK

8.Posté par vladimir le 28/09/2009 18:15
Cher Nikita,
Pour moi vous avez les félicitations...
Mais je crois surtout importante la précision concernant le "libéralisme": j'ai constaté que nombre de commentateurs n'en connaissent pas le sens théologique!

9.Posté par wormwood le 29/09/2009 10:05
Je ne connais pas, moi non plus, le sens proprement théologique du mot "libéralisme". Je sais que "laxisme" et le "tutiorisme" (du comparatif latin tutior : plus strict) sont les mots consacrés en théologie (du moins occidentale) pour qualifier des attitudes opposées par rapport aux dogmes, aux sacrements et à la discipline. "Libéralisme" n'évoque rien dans ma mémoire théologique ... et encore moins en relation avec le théologie de la libération proprement sud-américaine. Il s'agit là probablement d'un rapprochement aussi approximatif qu'inutile. L'explication donnée n' est cependant pas dénuée de sens. Lequel semble apparenté à ce que le P. Séraphim (Rose) appelait en anglo-américain "Renovationism", ( "Not of this world", première édition, chapitre 61, p. 464-476.)
[Notons que cette critique de l'orientation des réformes du P. Schmemann s'accompagne aussi (chapitre 64 du même livre, p. 496-509) de la critique du "Renovationism from the right", en clair : le traditionalisme proche du fanatisme.]
On notera (en élargissant au fanatisme de gauche, ce que le P. Séraphim appliquait au fanatisme de droite) que leur caractéristique commune est de se constituer en partis politiques à l'intérieur de l'Eglise et d'utiliser les moyens de la politique mondaine pour parvenir à leur fin : la conquête du pouvoir. Ceci n'est pas une spécifiquement américain. On le voit actuellement à l'œuvre en Europe occidentale.
Pour ceux qui n'auraient pas compris, rappelons qu'en son temps, l'ECOF (Eglise Catholique Orthodoxe de France), mouvement initialement liturgique, s'était constitué en Eglise, avec le sectarisme que l'on sait, et qui l'a menée au schisme et à la dissolution dans une multitude d'ecclésioles. Plus récemment la Fraternité, à l'origine mouvement de spiritualité d'une orthodoxie renouvelée et ré-inventée, a pris le relais et s'est constituée, de fait, en parti politique ecclésiastique opaque qui, sous couvert de sobornost' a phagocité par les moyens de la politique politicienne (pour ne pas dire plus) une structure ecclésiale déjà existante mais moribonde du fait de l'incurie pastorale. Je veux parler de l'Archevéché des paroisses russes en Europe occidentale, réduit volontairement par une sorte d'aveuglement (ou d'ignorance) canonique à l'état d'Exarchat du patriarcat œcuménique. On voit, après le refus franc, à défaut d'être massif, de reconnaître ses origines russes et de tirer les conséquences logiques de la liberté retrouvée de l'Eglise-Mère, que l'Exarchat diffuse aujourd'hui des signaux ambigus à destinations des autres juridictions russes en Europe occidentale, probablement pour gagner de l'apaisement dans sa propre communauté. Elle n'en maintient pas moins fermement son ambition, elle qui se pense comme le vrai socle et le vrai ferment d'une orthodoxie proprement occidentale moderne, entité ecclésiale seule légitime au sens strict. Ce projet, fondé sur une estime de soi déraisonnable, est évidemment, comme celui de l'ECOF, voué à l'échec à plus ou moins long terme.

10.Posté par wormwood le 29/09/2009 16:28
Les aimables lecteurs du post ci-dessus voudront bien excuser les défauts du texte proposé: il faut lire ligne 14 non pas : "Ceci n'est pas une spécifiquement américain." mais : "Ceci n'est pas spécifiquement américain." De même à la ligne 20, le lecteur corrigera : phagocité par "phagocyté" ! Ligne 26 : on voudra bien supprimer le "s" terminal inopportun de "destination". Quant aux autres fautes qui m'échapperaient encore, le lecteur aura la charité de penser qu'elles sont d'inattention.

11.Posté par Svetlana Milko le 02/10/2009 14:23
Mikhaïl Gorbatchev, qui reste aujourd'hui encore à Strasbourg, a donné une interview aux DNA et à ARTE, où il revient sur les débuts du dégel entre l'URSS et les USA, sur la réunification allemande et sur l'Union européenne.
Strasbourg.- Conseil de l'Europe

« La Russie a besoin de temps »

- Le 6 juillet 1989, vous plaidiez au Conseil de l'Europe pour une "maison commune européenne"...
- Je suis très heureux de cette visite, j'ai réussi à dire beaucoup de choses qui me tenaient à coeur : que l'Europe était notre maison commune et que je ne voulais pas qu'elle soit à nouveau le théâtre d'opérations militaires.
Malheureusement, après la fin de la guerre froide, une guerre a eu lieu (1991/95, en Yougoslavie, ndlr). Pourtant les Européens avaient en leurs mains tous les instruments de la paix. Donc on ne pouvait pas encore les considérer comme des partenaires sérieux.
Maintenant c'est autre chose. Il me semble qu'il y a eu beaucoup de changements. Beaucoup de mérites reviennent au Conseil de l'Europe et aux autres institutions européennes. Mais tout ne va pas si bien que ça.
Je suis un Européen convaincu et je pense que la Russie est un partenaire sûr, qui fait partie intégrante de l'Europe. Aujourd'hui, je suis dans le même état d'esprit que lors de ma visite de 1989. Notre préoccupation est que la Russie et l'Europe gardent des relations amicales pour qu'il y ait entre nous une compréhension absolue. Mais pour l'instant, on en est toujours à chercher à se comprendre.

Un pape exceptionnel

- En 1989, vous rencontrez Jean Paul II, qui a joué un rôle unificateur pour l'Europe. Lui aussi est venu s'exprimer au Conseil de l'Europe.
- Le pape était un Slave éminent, un grand serviteur de l'Église, un humaniste hors pair. Comme il l'a dit à ce moment-là : l'Europe doit respirer avec ses deux poumons. Ça veut dire que les Européens de l'Est comme de l'Ouest doivent se sentir européens et assumer la responsabilité du sort général de l'Europe et du monde.
Lui et moi nous avions de bonnes relations, humanitaires et humaines. Nous entretenions une correspondance. J'apprécie beaucoup une de ses phrases : « Nous avons besoin d'un nouvel ordre mondial, plus stable, plus juste, plus humain ». Personne n'a réussi à dire ça mieux par la suite. Je me souviens de ce pape et m'en souviendrai toujours ; c'était une personne extraordinaire.
- En octobre 1989, vous êtes à Berlin pour le 40e anniversaire de la RDA alors que la contestation populaire grandit. On se souvient surtout du « baiser de la mort » avec Erich Honecker, qui sera poussé à la démission dix jours plus tard. Comment avez-vous vécu cette visite ?
- C'était un moment très intéressant. Ce n'était pas simple de choisir d'aller en RDA ou non. A l'époque, nos relations avec Berlin-est étaient tendues. Mais je pensais quand même, comme la majorité du politburo, qu'il fallait y aller. Qu'il faille traiter avec Honecker ou un autre, il s'agissait de nos amis allemands.
La foule m'a beaucoup impressionné. Rakovski, Premier ministre polonais, était à côté de moi sur la tribune avec Honecker, il m'a demandé : « Est-ce que vous connaissez la langue allemande ? » Je lui ai répondu que j'avais assez de connaissances pour comprendre les slogans ; ça me suffisait pour saisir le mécontentement de la population. Les gens avaient besoin de changement et l'exigeaient. Et ces changements ont commencé.
En principe Honecker était une personnalité très fidèle à son peuple. C'était un communiste convaincu. On avait tous deux de très bonnes relations, surtout à l'époque de Brejnev. Je ne peux pas dire que ces relations se sont dégradées mais il a laissé passer le bon moment. Parmi les pays du Pacte de Varsovie, la RDA était le pays le plus développé. En suivant la voie des réformes, elle aurait pu se réunifier avec la RFA dans de meilleures conditions.

« Les Allemands
de l'Ouest n'étaient pas
nos Allemands à nous »

- Le 9 novembre, le Mur de Berlin tombe...
- La question allemande était importante ; elle était le symbole du déchirement de l'Europe et du monde. En URSS, nous avions une attitude positive envers nos Allemands à nous, ceux de la RDA. Les Allemands de l'Ouest n'étaient pas nos Allemands à nous. C'est comme ça que la situation se présentait.
A un moment nous avons compris que la réunification allemande était inévitable et que ce problème devait être résolu. Et bien que nous, dirigeants russes, ayons des opinions divergentes, notre point de vue était basé sur la notion de peuple allemand.
- Aujourd'hui, quel est votre regard sur votre propre pays ?
- Pendant 70 ans il y a eu en Russie un système concret, organisé, qui a beaucoup influencé la population, sa psychologie, sa culture, sa vie quotidienne. Et ce pendant trois générations. Actuellement, nous sommes en période de transition. Si on parle de nos conquêtes et de nos réussites, elles sont vraiment importantes, parce qu'actuellement le pays réfléchit autrement, il a des priorités, des valeurs qui différent de l'époque soviétique, la liberté d'expression, la liberté de croyance... C'est un pays très différent de celui d'il y a 25 ans.
Ce chemin parcouru, nous pouvons en être fiers, mais nous en avons seulement parcouru la moitié. Nous sommes encore loin du jour où nous pourrons nous autoriser à dire que nous sommes arrivés. Tout le malheur de nos partenaires, de nos bons amis d'Europe occidentale, c'est qu'ils veulent que nous soyons complètement à la hauteur, que nous soyons une économie de marché forte, que nous ayons toutes les institutions démocratiques pour que nous sachions exploiter la liberté, etc. Mais ça ne marche pas comme ça ! Vous, les Occidentaux, vous n'êtes pas capables de comprendre que pour parcourir ce chemin, il faut des années, des décennies, des siècles. Mais nous suivons cette voie et nous allons continuer.

Le début du dégel
avec les Etats-Unis

- Avant 1989, vous aviez déjà essayé de jeter des bases avec les Etats-Unis, au temps de Reagan.
- J'ai connu George Bush quand il était encore le vice-président de Reagan ; le début des années 80 a été le pic des tensions entre nos deux pays. Il faut se souvenir que Brejnev et Reagan ne s'étaient pas rencontrés ! C'était anormal, irresponsable. Il fallait se mettre d'accord pour se rencontrer. Ma rencontre avec Reagan a eu lieu en novembre 1985 à Genève. Mes collègues m'ont demandé mon impression sur Reagan, j'ai dit que c'était un vrai dinosaure. Et Reagan a déclaré que Gorbatchev était un bolchevique convaincu, à tête dure. Néanmoins en deux jours ces deux personnes si différentes ont fait un long chemin. Nous avons adopté une déclaration selon laquelle la guerre nucléaire était inadmissible, disant qu'il ne pouvait y avoir de vainqueur. C'était déjà beaucoup si le président des États-Unis et le secrétaire général du parti communiste de l'URSS le disaient ! C'est ainsi que le processus de pourparlers et de contacts a commencé.
Propos recueillis par

Anne-Camille Beckelynck
et Dominique Jung (DNA),
et Vladimir Vasak (ARTE)
Traduit du russe par
Marina Schultheiss

12.Posté par Michel le 01/02/2010 02:35
Que pense l`Église orthodoxe des secrets de Fatima?

Lors de l`apparition de la vierge dans les années 40 a Fatima au Portugal celle-ci avait demandé la conversion de la Russie. Ces évenements ont finalement eu lieu en 1989 et la Russie retrouve ses racines chrétiennes - la Sainte Russie comme dans la prédiction.

N`est-ce pas un signe incroyable....

Nouveau commentaire :