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La situation de l'Église orthodoxe ukrainienne, indépendante ou rattachée au patriarcat de Moscou, est en débat politique plus que religieux depuis plus de 25 ans que l'Ukraine est un état indépendant; les politiques s'en préoccupent régulièrement, le parlement (Rada) et le président Porochenko demandant au patriarcat de Constantinople d'instituer une Église autocéphale en Ukraine, alors que celui-ci renvoie à l'Église orthodoxe d'Ukraine canonique qui est autonome dans l'obédience du patriarcat de Moscou. La métropole de Kiev est en effet rattachée à ce patriarcat depuis plus de 450 ans mais la question revient dans l’actualité (1). Il est donc intéressant de revenir sur les circonstances de ce rattachement, qui fut aussi le résultat de considérations politiques bien plus que religieuses à la fin du XVIIе

Contexte historique

La métropole de Kiev, fondée après le baptême de St Vladimir en 988, occupait la 60e place dans les dyptiques du patriarcat de Constantinople. Après la conquête tatare (XIIIe siècle) le métropolite suivit le Grand Prince à Vladimir (1354), puis à Moscou, devenue capitale du principal état russe, tout en gardant le titre de "métropolite de Kiev et de toute la Rus" jusqu'à l'obtention du titre de "patriarche de toute les Russies" en 1589. La métropole de Kiev ne faisait alors plus partie de son obédience.

EGLISE RUSSE: LA REUNION DU SIEGE METROPOLITAIN DE KIEV
En effet, le territoire de Kiev fut abrité des Tatars par les princes lituano-polonais dès le XIVe siècle (occupation de Kiev en 1361) et la métropole de Kiev, autonome de fait, se rattacha à Constantinople en 1458 malgré les protestations du métropolite et du Grand prince de Moscou. Elle jouissait d'une grande autonomie de la part de Constantinople mais elle fut quasiment annihilée quand la majorité du clergé passa dans l'Église catholique-uniate à la suite de l'Union de Brest-Litovsk (1596; c'est l'origine de l'actuelle Église gréco-catholique d'Ukraine).

La métropole orthodoxe ne se rétablit qu'à partir de 1632 avec nomination du métropolite orthodoxe de Kiev Pierre Moghila par le patriarche de Constantinople. C'est donc une métropole qui a retrouvé son autonomie mais affaiblie par la concurrence de l'Église uniate qui fait face à l'union politique avec la Russie qui se met en place.

Les croyants sont restés majoritairement fidèles à l'Orthodoxie, en particulier dans les territoires contrôlés par la cosaques Zaporogues; les cosaques étaient totalement acquis à leur foi ancestrale et ce fut l'une des causes de leur révolte. Le "Zaporoguie" terme signifiant « au-delà des rapides », est un territoire situé le long du Dniepr, en aval de Kiev, ou fut implantée à partir du XVIe siècle une "armée cosaque" destinée à défendre contre les incursions tatares le territoire de l'ancienne Rus de Kiev soumis à l'état lituano-polonais, (ces territoires furent alors dénommés "Ukraina", terme polonais signifiant limite ou bordure). Les cosaques étaient principalement des paysans fuyant la domination des seigneurs, des aventuriers de toutes sortes, voire des repris de justice; en s'installant dans ce territoire autoadministré ils devenaient des paysans-soldats au service de l'état lituano-polonais.

Mais une révolte éclata en 1648 sous la conduite de l'hetman (général en chef cosaque) Bogdan Khmelnitski (il est considéré comme un héros en Russie et un traitre en Ukraine… Après six ans de résistance à une féroce répression par l'armée polonaise, les cosaques demandaient l'assistance de la Russie et signaient le traité de Periaslavl (1654) par lequel l'hetman et les anciens des Cosaques juraient fidélité au tsar de Moscou

Une subordination de fait

Le traité de Periaslavl ne parlait pas du statut de l'Eglise, mentionnant simplement la garantie des droits immobiliers du clergé, et le métropolite titulaire de Kiev refusa de reconnaître l'autorité du patriarche de Moscou en revendiquant l'obédience canonique de Constantinople.

L'Ukraine fut alors le théâtre d'une guerre civile sanglante qui dura vingt an (voir "Taras Boulba" de Gogol): Un nouveau traité d'allégeance à la Russie fut signé en 1659 et là il était spécifié que "le Métropolite de Kiev et tout le clergé de la "Petite Russie" seront sous la bénédiction du patriarche de Moscou" alors même que les cosaques ne contrôlaient que les deux diocèses bordant le Dniepr (Kiev et Tchernigov), les 5 autres diocèses ukrainiens, plus à l'ouest, restant sous le contrôle de la Pologne qui était toujours en guerre avec la Russie. La chaire métropolitaine subit plusieurs péripéties et vacances jusqu'en 1684, quand l'hetman décida avec Moscou de convoquer un concile pour élire un nouveau métropolite de Kiev. Le patriarche de Moscou et les coempereurs de Russie (2) écrivirent au patriarche de Constantinople pour demande l'autorisation d'introniser le métropolite et un concile fut convoqué à Kiev en 1685 sans attendre la réponse définitive.

Ce fut un curieux concile où les représentants de l'hetman étaient plus nombreux que les membres du clergé qui provenaient pratiquement tous du diocèse de Kiev … Le concile élit malgré tout un évêque qui avait fui le territoire sous contrôle polonais car il s'opposait à la politique de "polonisation" qu'y menait le royaume: Il était évidemment favorable au passage de la métropole sous l'omophore du patriarcat de Moscou et il fut intronisé à Moscou où il prêta serment "au futur patriarche (la chaire était alors vacante) et à tous l'épiscopat de Russie".

Le transfert de la métropole de Kiev était réalisé "de facto" mais pour le légaliser canoniquement il fallait obtenir un congé canonique de Constantinople…

L'accord de Constantinople

Les pourparlers durèrent six mois et donnèrent lieux à des péripéties pour le moins surprenantes.

La Turquie avait de bonnes relations et même un traité de paix avec la Russie à ce moment-là (les deux empires n'avaient pas de frontière commune, car ils étaient séparés par les territoires ukrainiens sous domination polonaise et le khanat de Crimée qui occupaient toute la rive nord de la mer Noire). Beaucoup de contacts passaient par les patriarches orientaux, dont les charges dépendaient du Sultan; ils résidaient à Istanbul, avaient de nombreux contacts avec le pouvoir impérial russe, se rendaient fréquemment à Moscou et servaient d'agents d'information auprès de la Sublime Porte, comme l'écrit le patriarche de Jérusalem Docifèe. Ces contacts n'était évidemment pas très bien vu par le gouvernement du sultan: les patriarches d'Antioche et d'Alexandrie furent destitués après des séjours à Moscou et le patriarche Parfenius fut même pendu pour trahison… A la fin du XVIIe siècle l'ambassadeur de Russie ne pouvait rencontrer les patriarches qu'après accord du Grand Vizir.

Les patriarches orientaux étaient en principe favorables à la réunification de la métropole de Kiev avec Moscou car ils espéraient que l'intégration de l'Eglise d'Ukraine à l'Eglise russe serait un premier pas vers celle des duchés Danubiens puis la libération de la Grèce (en 1655 les patriarches de Jérusalem et d'Antioche demandaient au tsar Alexis I de "prendre la Moldavie sous sa protection"…). Ainsi Il y avait eu des contacts entre les patriarches de Jérusalem et de Constantinople et l'hetman zaporogue dès le commencement de la révolte cosaque contre le pouvoir polonais.

Les envoyés de Moscou chargés de négocier le congé canonique de la métropole de Kiev en 1686 durent commencèrent donc par obtenir l'autorisation du Vizir puis s'adressèrent au patriarche de Jérusalem qui servait généralement d'intermédiaire rétribué… Mais celui-ci leur opposa une fin de non-recevoir, leur reprochant la consécration anti canonique du métropolite de Kiev sans l'accord de Constantinople. Il qualifia cela de "rapt d'un diocèse" et traita la proposition d'une "généreuse aumône" de "tentative flagrante de simonie qui humilie l'Eglise orientale" écrit le professeur Volodymyr Bureha (3)… Il refusa de soutenir la demande de transfert de la métropole bien que dans sa lettre aux empereurs de Russie il avait déclaré approuver l'ordination du nouveau métropolite de Kiev. Dans le même temps, un émissaire du patriarche de Constantinople s'était directement adressé à l'envoyé de Moscou lui demandant carrément de l'argent pour l'obtention du congé canonique de Kiev; mais le représentant de Moscou répondit en substance "le congé d'abord, l'argent ensuite".

Alors les délégués de Moscou décidèrent de rencontrer le Vizir et les affaires s'arrangèrent. L'empire Ottoman était en effet en pleine déconfiture: l'armée turque avait été battue devant Vienne par les armées de l'empire austro-hongrois et de la Pologne en 1863, venait d'abandonner Budapest, tenue pendant 140 ans, et battait en retraite. La Russie, en conflit avec la Pologne, était vue comme un allié potentiel de la Porte et le vizir décida de satisfaire la demande de rattachement de la métropole de Kiev pour se concilier Moscou. Quand il reçut l'envoyé du patriarche russe, il lui annonça qu'il "allait convoquer le patriarche de Jérusalem pour lui ordonner de satisfaire la demande du gouvernement russe."

Après cela l'attitude du patriarche de Jérusalem changea du tout au tout. Il annonça que, canoniquement, tout patriarche pouvait laisser partir un évêque dans un autre patriarcat et qu'il allait donc soutenir la demande russe auprès du patriarche de Constantinople. Pour cette compréhension du problème le patriarche reçut 2000 roubles or (sic).

Le siège de Constantinople était alors occupé par le patriarche Denis, qui fut élu et déposé cinq fois dans sa vie…

En 1686 il venait d'être élu pour la quatrième fois et n'avait pas encore reçu ses pouvoirs du vizir; il exécuta donc sa décision en écrivant en ce sens aux coempereurs de Russie, au patriarche de Moscou et à l'hetman en mai 1686. Cette décision fut confirmée par un concile local du patriarcat convoqué un mois après, dont le Тomos fut signé par le patriarche et 21 métropolites. Un autre Тomos confirmait la nomination du métropolite de Kiev élu à Moscou.

Les envoyés de Moscou remercièrent le patriarche avec 200 roubles or et 120 peaux de zibelines (4) (dont le reçu personnellement signé par Denis est conservé).

Deux mois plus tard, alors que Moscou avait signé une "paix perpétuelle" avec la Pologne par laquelle la Russie s'engageait à rompre son traité avec la Turquie et à attaquer le khan de Crimée, allié des Turcs, le patriarche Denis fut accusé de collusion avec Moscou, accusation confortée par la transmission de la métropole de Kiev, et démis par le saint synode… Mais le tomos ne fut pas révoqué et il est reçu et appliqué depuis plus de 330 ans, ce qui constitue un critère essentiel de sa canonicité conformément au droit canon (5).

EGLISE RUSSE: LA REUNION DU SIEGE METROPOLITAIN DE KIEV
Conclusion

L'autonomie des cosaques fut progressivement réduite puis supprimée par Catherine II (1775) et les territoires de la "Petite Russie", complétés par le reste des territoires orthodoxes (sauf la Ruthénie et la Galicie, au sud-ouest, attribuées à l'Autriche-Hongrie) après les partages de la Pologne (1795), furent divisés en plusieurs gouvernorat intégrés à l'empire russe.

La métropole de Kiev perdit de son importance: les diocèses de la rive gauche furent directement rattachés au patriarcat, de même que les nouveaux diocèses crées dans les steppes de l'est après le démantèlement du Khanat de Crimée aux XVIII-XIXe siècles. Après la suppression du patriarcat sous Pierre le Grand, le métropolite fut remplacé par un archevêque nommé par l'empereur sur proposition du synode, les spécificités ukrainiennes furent progressivement nivelées et l'archevêché de Kiev devint, jusqu'après la révolution, un diocèse de l'Eglise russe parmi d'autres. C'est toutefois l'archevêque de Kiev Vladimir qui fut le premier néomartyr de l'Eglise russe en 1917.

La situation changea avec le traité de Versailles (1919) qui attribuait à la Pologne la partie occidentale de l'Ukraine actuelle où se situent deux diocèses orthodoxes. Privés de liens avec le patriarcat de Moscou après la guerre civile et la guerre russo-polonaise de 1921, ces diocèses s'érigèrent en " L'Église Orthodoxe autocéphale d'Ukraine (UAOC)". Ces territoires furent annexés par l'URSS après la deuxième guerre mondiale, l'Eglise gréco-catholique sur ces territoires fut absorbée de force par l'Eglise russe et subit à nouveau les repressions staliniennes.

Après l'indépendance de l'Ukraine (1991), la métropole de Kiev fut renommée Eglise Orthodoxe Autonome d'Ukraine et retrouva son autonomie du XVIIe siècle dans le cadre canonique du patriarcat de Moscou en ayant son propre synode et convoquant son propre concile local et élisant son métropolite qui est simplement confirmé par Moscou. Bien qu'elle ait subi le schisme du pseudo-patriarcat de Kiev (1992), elle est actuellement la plus importante juridiction d'Ukraine en nombre de paroisses.

Malgré tout, la canonicité du tomos de 1686 est parfois contestée bien qu'il ne fut jamais abrogé et que les patriarches de Constantinople continuent à le respecter. Le schisme de l'EOU en 1924, mentionné plus haut, et comme celui du pseudo-patriarcat de Kiev, en 1992, se fondent sur la non-canonicité de la réunification de 1686 et, en 2008, le patriarche de Constantinople Bartholomée qualifiait les évènements de 1686 d'annexion en faisant le parallèle avec l'attribution de l'autocéphalie aux Eglises des Balkans au XIXème siècle: tous ces actes, a-t-il dit, "ont été faits sous la pression des autorités politiques auxquelles le patriarcat avait dû se plier".

Mais il a depuis affirmé à plusieurs reprises que la seule Église canonique d'Ukraine était l'Eglise Orthodoxe Autonome d'Ukraine du patriarcat de Moscou. Toutefois, la dernière déclaration du métropolite de Pergame affirmant que "cette transition avait dès les départ un caractère provisoire", contredisant la position de l’Église russe pourtant clairement documentée (ibid 1) remettent en avant le débat historique.

Les événements de 1686 doivent nous servir de leçon historique, conclu le professeur Bureha. Ils rappellent que, quelle que soient les circonstances politiques, l'Eglise du Christ doit s'efforcer de respecter ses fondements canoniques. "Les transgressions des hommes politiques et des hiérarques du XVIIe siècle nous reviennent en boomerang et nous obligent à faire un choix critique. Mais saurons nous répondre à ce défi?"

Source: Volodymyr Bureha (ibid. note 2)

Notes
(1) "PO"
(2) Les tsars Pierre et Jean, fils d'Axis 1er, régnèrent ensemble de 1682 à 1696 sous la régence de leur sœur ainée la princesse Sophia
(3) Volodymyr Bureha, docteur en histoire et en théologie, professeur et vice-recteur chargé de la recherche de l'Académie théologique et séminaire de Kiev; les citations proviennent du texte du professeur Bureha sur bogoslov.ru http://www.bogoslov.ru/text/315141.html (en russe, traduction de l'auteur).
(4) Les peaux de zibeline avaient une grande valeur et étaient des cadeaux diplomatiques traditionnels des princes russes
(5) Canon 4 du quatrième Concile Œcuménique confirmé par la règle 25 du concile in Trulio.

Rédigé par Parlons D'orthodoxie le 5 Juillet 2018 à 05:17 | 6 commentaires | Permalien



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