Les photos sont mises par V.G. Les vidéos proviennent de P.O.

La situation de l'Église orthodoxe ukrainienne, indépendante ou rattachée au patriarcat de Moscou, est en débat politique plus que religieux depuis plus de 25 ans que l'Ukraine est un état indépendant; les politiques s'en préoccupent régulièrement, le parlement (Rada) et le président Porochenko demandant au patriarcat de Constantinople d'instituer une Église autocéphale en Ukraine, alors que celui-ci renvoie à l'Église orthodoxe d'Ukraine canonique qui est autonome dans l'obédience du patriarcat de Moscou. La métropole de Kiev est en effet rattachée à ce patriarcat depuis plus de 450 ans mais la question revient dans l’actualité (1). Il est donc intéressant de revenir sur les circonstances de ce rattachement, qui fut aussi le résultat de considérations politiques bien plus que religieuses à la fin du XVIIе

Contexte historique

La métropole de Kiev, fondée après le baptême de St Vladimir en 988, occupait la 60e place dans les dyptiques du patriarcat de Constantinople. Après la conquête tatare (XIIIe siècle) le métropolite suivit le Grand Prince à Vladimir (1354), puis à Moscou, devenue capitale du principal état russe, tout en gardant le titre de "métropolite de Kiev et de toute la Rus" jusqu'à l'obtention du titre de "patriarche de toute les Russies" en 1589. La métropole de Kiev ne faisait alors plus partie de son obédience.

EGLISE RUSSE: LA REUNION DU SIEGE METROPOLITAIN DE KIEV
En effet, le territoire de Kiev fut abrité des Tatars par les princes lituano-polonais dès le XIVe siècle (occupation de Kiev en 1361) et la métropole de Kiev, autonome de fait, se rattacha à Constantinople en 1458 malgré les protestations du métropolite et du Grand prince de Moscou. Elle jouissait d'une grande autonomie de la part de Constantinople mais elle fut quasiment annihilée quand la majorité du clergé passa dans l'Église catholique-uniate à la suite de l'Union de Brest-Litovsk (1596; c'est l'origine de l'actuelle Église gréco-catholique d'Ukraine).

La métropole orthodoxe ne se rétablit qu'à partir de 1632 avec nomination du métropolite orthodoxe de Kiev Pierre Moghila par le patriarche de Constantinople. C'est donc une métropole qui a retrouvé son autonomie mais affaiblie par la concurrence de l'Église uniate qui fait face à l'union politique avec la Russie qui se met en place.

Les croyants sont restés majoritairement fidèles à l'Orthodoxie, en particulier dans les territoires contrôlés par la cosaques Zaporogues; les cosaques étaient totalement acquis à leur foi ancestrale et ce fut l'une des causes de leur révolte. Le "Zaporoguie" terme signifiant « au-delà des rapides », est un territoire situé le long du Dniepr, en aval de Kiev, ou fut implantée à partir du XVIe siècle une "armée cosaque" destinée à défendre contre les incursions tatares le territoire de l'ancienne Rus de Kiev soumis à l'état lituano-polonais, (ces territoires furent alors dénommés "Ukraina", terme polonais signifiant limite ou bordure). Les cosaques étaient principalement des paysans fuyant la domination des seigneurs, des aventuriers de toutes sortes, voire des repris de justice; en s'installant dans ce territoire autoadministré ils devenaient des paysans-soldats au service de l'état lituano-polonais.

Mais une révolte éclata en 1648 sous la conduite de l'hetman (général en chef cosaque) Bogdan Khmelnitski (il est considéré comme un héros en Russie et un traitre en Ukraine… Après six ans de résistance à une féroce répression par l'armée polonaise, les cosaques demandaient l'assistance de la Russie et signaient le traité de Periaslavl (1654) par lequel l'hetman et les anciens des Cosaques juraient fidélité au tsar de Moscou

Une subordination de fait

Le traité de Periaslavl ne parlait pas du statut de l'Eglise, mentionnant simplement la garantie des droits immobiliers du clergé, et le métropolite titulaire de Kiev refusa de reconnaître l'autorité du patriarche de Moscou en revendiquant l'obédience canonique de Constantinople.

L'Ukraine fut alors le théâtre d'une guerre civile sanglante qui dura vingt an (voir "Taras Boulba" de Gogol): Un nouveau traité d'allégeance à la Russie fut signé en 1659 et là il était spécifié que "le Métropolite de Kiev et tout le clergé de la "Petite Russie" seront sous la bénédiction du patriarche de Moscou" alors même que les cosaques ne contrôlaient que les deux diocèses bordant le Dniepr (Kiev et Tchernigov), les 5 autres diocèses ukrainiens, plus à l'ouest, restant sous le contrôle de la Pologne qui était toujours en guerre avec la Russie. La chaire métropolitaine subit plusieurs péripéties et vacances jusqu'en 1684, quand l'hetman décida avec Moscou de convoquer un concile pour élire un nouveau métropolite de Kiev. Le patriarche de Moscou et les coempereurs de Russie (2) écrivirent au patriarche de Constantinople pour demande l'autorisation d'introniser le métropolite et un concile fut convoqué à Kiev en 1685 sans attendre la réponse définitive.

Ce fut un curieux concile où les représentants de l'hetman étaient plus nombreux que les membres du clergé qui provenaient pratiquement tous du diocèse de Kiev … Le concile élit malgré tout un évêque qui avait fui le territoire sous contrôle polonais car il s'opposait à la politique de "polonisation" qu'y menait le royaume: Il était évidemment favorable au passage de la métropole sous l'omophore du patriarcat de Moscou et il fut intronisé à Moscou où il prêta serment "au futur patriarche (la chaire était alors vacante) et à tous l'épiscopat de Russie".

Le transfert de la métropole de Kiev était réalisé "de facto" mais pour le légaliser canoniquement il fallait obtenir un congé canonique de Constantinople…

L'accord de Constantinople

Les pourparlers durèrent six mois et donnèrent lieux à des péripéties pour le moins surprenantes.

La Turquie avait de bonnes relations et même un traité de paix avec la Russie à ce moment-là (les deux empires n'avaient pas de frontière commune, car ils étaient séparés par les territoires ukrainiens sous domination polonaise et le khanat de Crimée qui occupaient toute la rive nord de la mer Noire). Beaucoup de contacts passaient par les patriarches orientaux, dont les charges dépendaient du Sultan; ils résidaient à Istanbul, avaient de nombreux contacts avec le pouvoir impérial russe, se rendaient fréquemment à Moscou et servaient d'agents d'information auprès de la Sublime Porte, comme l'écrit le patriarche de Jérusalem Docifèe. Ces contacts n'était évidemment pas très bien vu par le gouvernement du sultan: les patriarches d'Antioche et d'Alexandrie furent destitués après des séjours à Moscou et le patriarche Parfenius fut même pendu pour trahison… A la fin du XVIIe siècle l'ambassadeur de Russie ne pouvait rencontrer les patriarches qu'après accord du Grand Vizir.

Les patriarches orientaux étaient en principe favorables à la réunification de la métropole de Kiev avec Moscou car ils espéraient que l'intégration de l'Eglise d'Ukraine à l'Eglise russe serait un premier pas vers celle des duchés Danubiens puis la libération de la Grèce (en 1655 les patriarches de Jérusalem et d'Antioche demandaient au tsar Alexis I de "prendre la Moldavie sous sa protection"…). Ainsi Il y avait eu des contacts entre les patriarches de Jérusalem et de Constantinople et l'hetman zaporogue dès le commencement de la révolte cosaque contre le pouvoir polonais.

Les envoyés de Moscou chargés de négocier le congé canonique de la métropole de Kiev en 1686 durent commencèrent donc par obtenir l'autorisation du Vizir puis s'adressèrent au patriarche de Jérusalem qui servait généralement d'intermédiaire rétribué… Mais celui-ci leur opposa une fin de non-recevoir, leur reprochant la consécration anti canonique du métropolite de Kiev sans l'accord de Constantinople. Il qualifia cela de "rapt d'un diocèse" et traita la proposition d'une "généreuse aumône" de "tentative flagrante de simonie qui humilie l'Eglise orientale" écrit le professeur Volodymyr Bureha (3)… Il refusa de soutenir la demande de transfert de la métropole bien que dans sa lettre aux empereurs de Russie il avait déclaré approuver l'ordination du nouveau métropolite de Kiev. Dans le même temps, un émissaire du patriarche de Constantinople s'était directement adressé à l'envoyé de Moscou lui demandant carrément de l'argent pour l'obtention du congé canonique de Kiev; mais le représentant de Moscou répondit en substance "le congé d'abord, l'argent ensuite".

Alors les délégués de Moscou décidèrent de rencontrer le Vizir et les affaires s'arrangèrent. L'empire Ottoman était en effet en pleine déconfiture: l'armée turque avait été battue devant Vienne par les armées de l'empire austro-hongrois et de la Pologne en 1863, venait d'abandonner Budapest, tenue pendant 140 ans, et battait en retraite. La Russie, en conflit avec la Pologne, était vue comme un allié potentiel de la Porte et le vizir décida de satisfaire la demande de rattachement de la métropole de Kiev pour se concilier Moscou. Quand il reçut l'envoyé du patriarche russe, il lui annonça qu'il "allait convoquer le patriarche de Jérusalem pour lui ordonner de satisfaire la demande du gouvernement russe."

Après cela l'attitude du patriarche de Jérusalem changea du tout au tout. Il annonça que, canoniquement, tout patriarche pouvait laisser partir un évêque dans un autre patriarcat et qu'il allait donc soutenir la demande russe auprès du patriarche de Constantinople. Pour cette compréhension du problème le patriarche reçut 2000 roubles or (sic).

Le siège de Constantinople était alors occupé par le patriarche Denis, qui fut élu et déposé cinq fois dans sa vie…

En 1686 il venait d'être élu pour la quatrième fois et n'avait pas encore reçu ses pouvoirs du vizir; il exécuta donc sa décision en écrivant en ce sens aux coempereurs de Russie, au patriarche de Moscou et à l'hetman en mai 1686. Cette décision fut confirmée par un concile local du patriarcat convoqué un mois après, dont le Тomos fut signé par le patriarche et 21 métropolites. Un autre Тomos confirmait la nomination du métropolite de Kiev élu à Moscou.

Les envoyés de Moscou remercièrent le patriarche avec 200 roubles or et 120 peaux de zibelines (4) (dont le reçu personnellement signé par Denis est conservé).

Deux mois plus tard, alors que Moscou avait signé une "paix perpétuelle" avec la Pologne par laquelle la Russie s'engageait à rompre son traité avec la Turquie et à attaquer le khan de Crimée, allié des Turcs, le patriarche Denis fut accusé de collusion avec Moscou, accusation confortée par la transmission de la métropole de Kiev, et démis par le saint synode… Mais le tomos ne fut pas révoqué et il est reçu et appliqué depuis plus de 330 ans, ce qui constitue un critère essentiel de sa canonicité conformément au droit canon (5).

EGLISE RUSSE: LA REUNION DU SIEGE METROPOLITAIN DE KIEV
Conclusion

L'autonomie des cosaques fut progressivement réduite puis supprimée par Catherine II (1775) et les territoires de la "Petite Russie", complétés par le reste des territoires orthodoxes (sauf la Ruthénie et la Galicie, au sud-ouest, attribuées à l'Autriche-Hongrie) après les partages de la Pologne (1795), furent divisés en plusieurs gouvernorat intégrés à l'empire russe.

La métropole de Kiev perdit de son importance: les diocèses de la rive gauche furent directement rattachés au patriarcat, de même que les nouveaux diocèses crées dans les steppes de l'est après le démantèlement du Khanat de Crimée aux XVIII-XIXe siècles. Après la suppression du patriarcat sous Pierre le Grand, le métropolite fut remplacé par un archevêque nommé par l'empereur sur proposition du synode, les spécificités ukrainiennes furent progressivement nivelées et l'archevêché de Kiev devint, jusqu'après la révolution, un diocèse de l'Eglise russe parmi d'autres. C'est toutefois l'archevêque de Kiev Vladimir qui fut le premier néomartyr de l'Eglise russe en 1917.

La situation changea avec le traité de Versailles (1919) qui attribuait à la Pologne la partie occidentale de l'Ukraine actuelle où se situent deux diocèses orthodoxes. Privés de liens avec le patriarcat de Moscou après la guerre civile et la guerre russo-polonaise de 1921, ces diocèses s'érigèrent en " L'Église Orthodoxe autocéphale d'Ukraine (UAOC)". Ces territoires furent annexés par l'URSS après la deuxième guerre mondiale, l'Eglise gréco-catholique sur ces territoires fut absorbée de force par l'Eglise russe et subit à nouveau les repressions staliniennes.

Après l'indépendance de l'Ukraine (1991), la métropole de Kiev fut renommée Eglise Orthodoxe Autonome d'Ukraine et retrouva son autonomie du XVIIe siècle dans le cadre canonique du patriarcat de Moscou en ayant son propre synode et convoquant son propre concile local et élisant son métropolite qui est simplement confirmé par Moscou. Bien qu'elle ait subi le schisme du pseudo-patriarcat de Kiev (1992), elle est actuellement la plus importante juridiction d'Ukraine en nombre de paroisses.

Malgré tout, la canonicité du tomos de 1686 est parfois contestée bien qu'il ne fut jamais abrogé et que les patriarches de Constantinople continuent à le respecter. Le schisme de l'EOU en 1924, mentionné plus haut, et comme celui du pseudo-patriarcat de Kiev, en 1992, se fondent sur la non-canonicité de la réunification de 1686 et, en 2008, le patriarche de Constantinople Bartholomée qualifiait les évènements de 1686 d'annexion en faisant le parallèle avec l'attribution de l'autocéphalie aux Eglises des Balkans au XIXème siècle: tous ces actes, a-t-il dit, "ont été faits sous la pression des autorités politiques auxquelles le patriarcat avait dû se plier".

Mais il a depuis affirmé à plusieurs reprises que la seule Église canonique d'Ukraine était l'Eglise Orthodoxe Autonome d'Ukraine du patriarcat de Moscou. Toutefois, la dernière déclaration du métropolite de Pergame affirmant que "cette transition avait dès les départ un caractère provisoire", contredisant la position de l’Église russe pourtant clairement documentée (ibid 1) remettent en avant le débat historique.

Les événements de 1686 doivent nous servir de leçon historique, conclu le professeur Bureha. Ils rappellent que, quelle que soient les circonstances politiques, l'Eglise du Christ doit s'efforcer de respecter ses fondements canoniques. "Les transgressions des hommes politiques et des hiérarques du XVIIe siècle nous reviennent en boomerang et nous obligent à faire un choix critique. Mais saurons nous répondre à ce défi?"

Source: Volodymyr Bureha (ibid. note 2)

Notes
(1) "PO"
(2) Les tsars Pierre et Jean, fils d'Axis 1er, régnèrent ensemble de 1682 à 1696 sous la régence de leur sœur ainée la princesse Sophia
(3) Volodymyr Bureha, docteur en histoire et en théologie, professeur et vice-recteur chargé de la recherche de l'Académie théologique et séminaire de Kiev; les citations proviennent du texte du professeur Bureha sur bogoslov.ru http://www.bogoslov.ru/text/315141.html (en russe, traduction de l'auteur).
(4) Les peaux de zibeline avaient une grande valeur et étaient des cadeaux diplomatiques traditionnels des princes russes
(5) Canon 4 du quatrième Concile Œcuménique confirmé par la règle 25 du concile in Trulio.

Rédigé par Parlons D'orthodoxie le 5 Juillet 2018 à 05:17 | 6 commentaires | Permalien


Commentaires

1.Posté par Vladimir.G: Le métropolite Hilarion de Volokolamsk : Le patriarche Bartholomée a dit très clairement qu’on ne légaliserait pas le schisme le 02/07/2018 23:12
Le métropolite Hilarion de Volokolamsk : Le patriarche Bartholomée a dit très clairement qu’on ne légaliserait pas le schisme

Au cours de son séjour à Athènes, le métropolite Hilarion de Volokolamsk, président du Département des relations ecclésiastiques extérieures du Patriarcat de Moscou, a donné une interview au correspondant de l’agence d’information grecque « Romfea ».

-Éminence, vous séjournez actuellement en Grèce. De quoi avez-vous parlé avec le primat de l’Église orthodoxe de Grèce.

-Comme toujours, lorsque je viens à Athènes, j’ai rencontré Sa Béatitude l’archevêque Jérôme d’Athènes et de toute la Grèce. Nous avons évoqué les relations entre les Église orthodoxes russe et grecque, ainsi que l’agenda interorthodoxe. Il y avait beaucoup de questions dont il fallait discuter.

Je voulais parler à Sa Béatitude le métropolite Jérôme de la situation en Ukraine et de la situation délicate dans laquelle est aujourd’hui placée l’Église orthodoxe canonique de ce pays. J’en parlerai aussi pendant l’Assemblée interparlementaire de l’Orthodoxie. Il faut que le primat et les hiérarques de l’Église grecque, ainsi qu’un large public, puisse se faire une idée de ce qui se passe réellement en Ukraine, qu’ils sachent que l’Église orthodoxe ukrainienne, qui est l’Église de la majorité en Ukraine, fait aujourd’hui l’objet de discriminations, de persécutions, de pressions incroyables de la part des autorités civiles de ce pays.

On fait pression sur l’Église canonique pour qu’elle accepte le projet de création d’une « église locale unie » en Ukraine, initié par l’état. Ce projet est irréalisable sous la forme pensée par les autorités ukrainiennes, et extrêmement dangereux pour l’Église, dans la mesure où il s’agit d’arracher l’Église canonique ukrainienne au Patriarcat de Moscou, pour la réunir à deux structures schismatiques. D’autre part, on dit que les uniates devraient se joindre au projet. Les uniates y ont tout intérêt car, selon leurs propres propos, cette église unie « devrait être en unité avec la primauté de saint Pierre », ce qui veut dire qu’elle ne serait plus orthodoxe, mais catholique. Nous reviendrions donc à la situation de 1596, lorsque les autorités de l’état polono-lituanien convertissaient de force les orthodoxes à l’uniatisme.

Comme je l’ai déjà dit, il y a trois forces principales qui défendent ce projet « d’église locale unie » en Ukraine : les autorités ukrainiennes, les schismatiques et les uniates. Chacune de ces forces poursuit ses propres intérêts. Pour le pouvoir ukrainien, il s’agit de trouver un thème qui lui permettra de tenir jusqu’aux élections et de les gagner, ce qui paraît hautement improbable, compte tenu du niveau de popularité exclusivement bas des autorités en place. Les schismatiques y voient une possibilité de légitimer tout ce qu’ils ont fait durant les 25 dernières années. Quant aux uniates, ils espèrent affaiblir l’Église orthodoxe et faire basculer les croyants orthodoxes d’Ukraine dans l’union à Rome.

-Éminence, la récente visite d’une délégation de l’Église orthodoxe ukrainienne au Phanar suscite un intérêt particulier. Sait-on quelque chose de cette rencontre ? Peut-on dire que cela a été un pas important ?

-Il y a deux jours, une délégation de l’Église orthodoxe ukrainienne s’est rendue au Phanar. Elle se composait de quatre métropolites : Agathange d’Odessa, Hilarion de Donetsk, Théodore de Kamenets-Podolski et Antoine de Borispol.

Du côté de l’Église de Constantinople, participaient à l’entretien le patriarche Bartholomée, le métropolite Jean de Pergame, le métropolite Emmanuel de France et le métropolite Bartholomée de Smyrne. La rencontre a duré six heures. Pendant ce temps, les parties ont exposé leur vision de la situation. Le métropolite Jean de Pergame s’est notamment reporté à l’époque où la métropole de Kiev a été réunie au Patriarcat de Moscou, il y a 300 ans. Selon la théorie qu’il défendait, cette réunion était temporaire, et le métropolite de Kiev, selon une décision du patriarche de Constantinople d’alors, devait être nommé à Moscou tout en étant soumis au patriarche de Constantinople.

Nous avons beaucoup travaillé dans les archives, ces derniers temps, et avons trouvé toute la documentation relative à ces évènements : 900 pages de texte, en grec et en russe. Ces documents prouvent clairement que la métropole de Kiev a été inclue au Patriarcat de Moscou sur une décision du patriarche de Constantinople. Le statut temporaire de cette décision n’est précisé nulle part, aucun délai n’est énoncé. Aucun document ne dit que la métropole de Kiev est incluse au Patriarcat de Moscou pour dix ans, pour vingt ans, pour cent ans. En plus de trois cents ans, le patriarche de Constantinople n’avait jamais remis en question l’intégration de la métropole de Kiev au Patriarcat de Moscou, ni le patriarche Dimitri, ni ses prédécesseurs, ni l’actuel patriarche Bartholomée, jusqu’à il y a peu.

Il ne faut pas oublier que la métropole de Kiev, au moment où elle est entrée dans le Patriarcat de Moscou, recouvrait un territoire beaucoup moins important que l’actuelle Ukraine. Il ne comprenait ni Odessa, ni Donetsk, ni la Crimée. L’Église orthodoxe ukrainienne d’aujourd’hui c’est un tout autre territoire que celui qui a été unifié au Patriarcat de Moscou à l’époque. C’est cette Église orthodoxe ukrainienne qui est l’Église locale canonique de l’Ukraine.

Il n’est absolument pas nécessaire de créer une nouvelle « église locale d’Ukraine » puisqu’il existe déjà en Ukraine une Église locale. Cette Église locale a plus de 12 000 paroisses, plus de 200 monastères, elle unit des millions de fidèles sur tout le territoire de l’Ukraine. Et elle n’a pas demandé l’autocéphalie.

L’épiscopat, le clergé et les fidèles de cette Église se prononcent contre l’autocéphalie, comme l’a montré très nettement la consultation des évêques qui a eu lieu hier à Kiev. Le 25 juin, c’était la fête onomastique du métropolite Onuphre de Kiev et de toute l’Ukraine, et près de 70 hiérarques se sont déplacés pour y participer. Ayant entendu le compte-rendu des quatre métropolites sur leur séjour au Phanar, ils ont adopté une déclaration.

J’espère que le monde grec prendra connaissance de cette déclaration par le truchement de votre honorable agence. Je n’ai pas vu ce texte, parce qu’il n’est pas encore publié, mais des hiérarques ukrainiens m’ont dit qu’il insiste sur la nécessité de conserver le statut actuel de l’Église orthodoxe ukrainienne. Cela se reflète la position des fidèles, du clergé et de l’épiscopat de l’Église orthodoxe ukrainienne sur la question.

-Ce que vous dites, Monseigneur, est très convaincant. Pour conclure, j’aimerais vous poser encore une question. Le schismatique Philarète a déclaré quelque part qu’il pensait réclamer les Laures, dès que le projet dont vous avez parlé plus haut serait réalisé. Comment pourriez-vous commenter cette déclaration ?

-Philarète Denissenko, depuis 25 ans, trompe les gens de différentes façons. Il essaie aujourd’hui de les convaincre que le Patriarcat de Constantinople accordera l’autocéphalie à leur structure dans les jours qui viennent. Il ajoute qu’il n’acceptera pas moins que la création d’un patriarcat, pas question de métropole ni d’archevêché ! Il dit : « Je suis patriarche et je resterai patriarche ». Il semble que ce qui l’intéresse en réalité, c’est qu’on ne lui retire pas le couvre chef patriarcal dont il s'affuble illégalement.

Il assure aussi que dès que cette nouvelle structure sera créée, la laure des Grottes de Kiev et la laure de Potchaïév devront en faire partie. Vous comprenez bien que les fidèles ne leur donneront pas les Laures ? Actuellement, environ 50 églises relevant de l’Église ukrainienne canonique ont été usurpées par les schismatiques, des violences sont perpétrées contre des fidèles orthodoxes. Imaginez ce qui se passera si les schismatiques tentent de s’emparer des Laures. Des milliers de gens se lèveront pour défendre les monastères, le sang coulera. Et qui sera responsable de ce bain de sang ? Je pense donc qu’il ne faut en aucun cas laisser faire.

J’estime qu’un élément essentiel de l’entretien qui a eu lieu au Phanar est que le patriarche Bartholomée a souligné : il considère bien le schisme comme un schisme, et voit en Philarète Denissenko l’initiateur du schisme. Par ailleurs, le patriarche Bartholomée a dit que les gens qui diffusaient des informations comme quoi le Tome d’autocéphalie serait déjà signé étaient les ennemis du Patriarcat de Constantinople. Cette information a été diffusée sur la « Cinquième chaîne » de la télévision ukrainienne par un archimandrite, proche de certains milieux de l’Église de Constantinople. C’est lui qui a affirmé que le Tome était déjà rédigé, que son auteur était un « canoniste de génie, professeur de l’université d’Athènes ». Cette information a, bien sûr, beaucoup étonné en Ukraine, mais le patriarche Bartholomée a dit très clairement qu’il n’y avait pas de tome et que ceux qui disent qu’il existe étaient les ennemis de l’Église de Constantinople.

Toutes les parties en présence doivent prendre conscience de leurs responsabilités dans ce qui se passe et dans ce qui arrivera. Une délégation du Patriarcat de Constantinople fait le tour des Églises locales pour connaître leur avis sur l’octroi de l’autocéphalie à l’Église ukrainienne. Le 9 juillet, cette délégation sera chez nous, à Moscou. Nous écouterons bien entendu attentivement les arguments qu’ils présenteront. Je pense que l’essentiel est qu’un dialogue à part entière débute entre nos deux Églises, celle de Constantinople et l’Église russe. A mon avis, échanger des arguments par personne interposée, comme cela se produit ces derniers mois, notamment par le biais des médias, n’est pas un moyen convenable pour résoudre le problème du schisme ukrainien. Je pense que le meilleur moyen est d’entrer en négociations.

Je pense qu’il est très important que les Églises locales fassent preuve de cette solidarité qui est le garant de l’unité de l’Église orthodoxe. Tout soutien au schisme peut faire éclater cette unité. Par ailleurs, si le schisme est soutenu quelque part, cela incitera les autres schismatiques à relever la tête.

L’Église orthodoxe russe n’a pas moins intérêt que l’Église de Constantinople à ce que les schismatiques reviennent dans le sein de l’Église. Nous estimons que la voie vers le retour des schismatiques est ouverte. Bien plus, pas plus tard qu’en décembre dernier, Philarète Denissenko a adressé à l’épiscopat de l’Église orthodoxe russe, le patriarche Cyrille en tête, un appel au pardon mutuel des péchés du passé, au dialogue. Notre Église a répondu très positivement à la lettre reçue. Mais dès que cela a été connu, quelqu’un a dû remettre Philarète à sa place, car il a désavoué tout ce qu’il avait écrit dans sa lettre dès le lendemain. Cela veut dire qu’il y a des forces, en Ukraine, qui ne veulent pas le retour des schismatiques au sein de l’Église par la voie canonique, mais veulent au contraire légitimer le schisme.

En rencontrant les quatre hiérarques ukrainiens, le patriarche Bartholomée a dit très clairement que le schisme ne serait pas légitimé, et c’est une déclaration importante. J’espère que la solution au problème du schisme ukrainien sera trouvée uniquement par la voie canonique. J’espère que ce n’est pas la conception exposée par le métropolite Jean de Pergame qui servira de base aux décisions du Patriarcat de Constantinople, car c’est une conception qui n’est pas fondée sur une juste connaissance de la situation, mais sur une lecture unilatérale et préconçue des sources d’il y a 300 ans.

-Je remercie Votre Eminence de cette excellente conversation.

-Je vous remercie à mon tour et vous souhaite de réussir dans l’œuvre importante que vous accomplissez depuis des années.

https://mospat.ru/fr/2018/06/27/news161508/

2.Posté par Marie Genko le 03/07/2018 11:04
Cher Vladimir,
Merci pour cette très intéressante interview du métropolite Hilarion de Volokolamsk.

Elle est très claire et nous donne beaucoup d'espoir de voir les patriarches de Moscou et de Constantinople rester sur une même ligne d'action et de prières en ce qui concerne l'Eglise schismatique d'Ukraine.

Je me permets de vous conseiller, au cas où vous ne l'auriez pas encore lu, de lire "Lettres à un félon" d'Ivan le Terrible.
Ces lettres d'Ivan le Terrible à André Kourbski ont été publiées à plusieurs reprises.
Leur dernière parution est aux éditions de l'Œuvre, janvier 2012.
La Traduction et les notes sont de Bernard Marchadier.

Voici ce qu'on eut lire en note de la page 10 et qui me semble un excellent résumé, très informatif, pour le douloureux sujet qui est évoqué ici :

"En 1299, le métropolite de Kiev, fuyant sa ville ravagée par les Tatares, se réfugia à Vladimir, ville alors plus importante que Moscou. En 1326, Le grand prince de Moscou Ivan Kalita obtint que le métropolite élise résidence à Moscou, désormais siège du "métropolite de Kiev et de toute la Russie".
Par analogie Ivan Kalita pu commencer à se dire "grand prince de Vladimir et de toute la Russie".
Les Lituaniens, qui avaient chassé les Tatares de Kiev en 1363, essayèrent de donner le titre de "metropolite de Kiev" à l'archevêque orthodoxe de Kiev.
Mais un synode réuni en 1356 par le patriarche de Constantinople Calixte Ier ne lui octroya que le titre de métropolite de Lituanie, LE TITRE DE METROPOLITE DE KIEV ETANT RESERVE AU PRELAT QUI SIEGEAIT A MOSCOU.
En 1415, le grand prince de Lituanie Vitold convainquit ses évêques d'élire le Grec Grégoire Tsamblak "métropolite de Kiev".
Devant les protestations de Moscou, LE PATRIARCHE DE CONSTANTINOPLE EXCOMMUNIA GREGOIRE…..
Après le concile de Florence (1439) qui scella l'union entre l'Eglise Latine et les Eglises orientales en présence du Pape, du Basileus et du patriarche de Constantinople, le métropolite Isidore de Kiev fut chassé de Moscou pour avoir signé l'acte d'Union.
En 1458, le Pape Calixte II intronisa son disciple à Kiev avec le titre de métropolite de Kiev et de toute la Russie.
Un synode réuni à Moscou contesta cette décision, consommant ainsi la rupture entre Moscou et Constantinople (laquelle était bien près de tomber sous les coups des Ottomans).
A partir de ce moment, et jusqu'à ce que le siège devienne patriarcal en1589, le métropolite résidant à Moscou sera appelé "métropolite de Moscou et de toute la Russie".

Il serait extrêmement préjudiciable à toute l'Orthodoxie que l'actuel Patriarche de Constantinople adopte une attitude différente de celle de son prédécesseur, qui n'hésita pas à excommunier Grégoire Tsamblak en 1415 !

3.Posté par N.B. le 03/07/2018 13:22
Article très intéressant et cela explique bien des choses ! merci

4.Posté par Vladimir.G: ouvrage passionnant le 03/07/2018 18:27
Merci chère Marie pour ce commentaire qui complète bien mon article et que je vais conserver. Je ne connaissais pas cet ouvrage; il semble être passionnant, et je vais le commander...

Toutefois, Ivan simplifie la situation après 1458: comme je l'explique dans l'article, une métropole de Kiev indépendante de Moscou fut alors créée, malgré les protestations du synode et du Grand prince de Moscou; ils entérinèrent toutefois le fait accompli en changeant le nom du métropolite, comme le précise la lettre d'Ivan, consommant effectivement la rupture entre Moscou et Constantinople. Et c'est cette métropole là qui fut rattachée au patriarcat de Moscou en 1686, après les vicissitudes que décrit mon article, et c'est bien ce rattachement là qui est remis en question par certains...

5.Posté par Marie Genko le 03/07/2018 19:10
Cher Vladimir,

Il s'agit de la note explicative du traducteur (Bernard Marchadier) dans la présentation des lettres d'Ivan le Terrible. Cette note vient en explication de la phrase :

"Kiev serait encore rabaissée, quand en 1589 le patriarche de Constantinople élèverait le métropolite de Moscou au rang de 'Patriarche de toute la Russie' (Lettres à un félon page 10)

Dans la citation que j'ai faite, il ne s'agit donc pas des lettres d'Ivan lui-même, mais de l'explication en préface de la situation politique et religieuse de l'époque d'Ivan le Terrible.
Les lettres elles-mêmes valent vraiment la peine d'être lues.

6.Posté par Vladimir.G: il faut aller plus loin dans la précision le 04/07/2018 17:41
Encore merci chère Marie ,

N'ayant pas (encore!) l'ouvrage sous les yeux, je me suis donc trompé en attribuant au tsar ce qui est à Bernard Marchadier ... Dont acte, il est vrai que le style me surprenait sous la plume du grand lettré byzantiniste qu'était Ivan IV. Mais cela n'enlève rien à mon commentaire historique.

En fait il faut aller plus loin dans la précision: la métropole de Kiev ainsi enlevée à l'autorité de Moscou en 1458 signa quasi unanimement "l'Union de Brest" en 1595-96 (seuls 2 évêques refusèrent) et donna donc naissance à l'Église uniate (grecque-catholique), alors que la métropole orthodoxe qui rejoignit le patriarcat de Moscou en 1686 est celle de la "résistance" à l'Union de Brest et du "rétablissement" de Pierre Moghila en 1632.

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