Il était une fois Noël... les souliers  sous le sapin !
Xénia Krivochéine

Attente, frissons d’impatience, pressentiments de la joie toute proche : bientôt une multitude d’invités, tant de bonnes choses sur la table, cadeaux, mystérieuses surprises : bientôt Noël ! Suspense qui commence au tout début de décembre.
Nous aplanissions le papier alu de nos chocolats à l’aide d’une cuillère à soupe et nous le mettions entre les pages d’un épais livre bien avant le début du carême. Nous emmaillotions dans ce papier noix et mandarines, nous le percions avec une aiguille, y fixions un fil pour accrocher le tout au sapin. L’odeur des mandarines se faisait chaque jour de plus en plus perceptible. Ainsi que celle des pommes.

Mon père les achetait par caisses entières où elles reposaient dans de fins copeaux dorés, telles de jeunes demoiselles présentant bien. Les caisses étaient étiquetées : N°6, « Soleil » ou « Rainettes dorées ». Variétés, dimensions et couleurs si variées.

Père commençait à apporter ces caisses bien avant Noël, maman les gardait sur des étagères entre les portes car il faisait plus frais à proximité du plafond. C’est également à cette hauteur qu’étaient stockés les pots de confiture que l’on gardait pour les ouvrir le jour de Noël.

Une fois Petia ne se retint pas et en l’absence des parents grimpa sur un tabouret pour attraper l’un de ces pots.

Comment résister à cette tentation ! Les confitures de framboise et de coing habitaient nos imaginations hantées par l’image des petites coupes en cristal remplies à ras bord de ces délicieuses sucreries.

Petia ne réussit qu’à accrocher un bout de la ficelle qui maintenait le couvercle de l’un des pots. Et vlan ! Voilà le pot de trois litres qui s’effondre sur lui de tout son poids… Mon petit frère se met à brailler si fort que la voisine de palier alarmée sonne et frappe à la porte. Petia ouvre pour offrir à cette dame le spectacle de l’énorme bosse bleue qui orne son front. Etonnement général : le pot ne s’était pas brisé ! Au lieu de gronder Petia les parents le moquèrent ce qui le rendit encore plus honteux d’avoir en cachette porté atteinte à nos réserves de Noël et cela en plein carême de surcroit.

Bien avant le 25 décembre nous nous aidions maman et notre nounou à sculpter dans la pâte des pelmenis (mets similaire aux raviolis) dont la farce consistait de trois sortes de viande – bœuf, porc et mouton. Ce mélange les rendait encore plus juteux. Les gels s’installaient dès début décembre ce grâce à quoi nous pouvions garder les pelmenis au balcon les ayant au préalable saupoudrés de farine et rangés dans des boîtes en carton. Maman dont l’enfance s’était passée dans le Kamtchatka savait à merveille faire mariner des morceaux de saumon qu’elle bonifiait de gros sel et de persil avant de les mettre au frais. Faisaient immuablement partie du menu de Noël les gâteaux aux cartilages d’esturgeon émiettés Je ne sais pas si cette denrée existe toujours mais à l’époque il ne pouvait y avoir de table de Noël sans cette gâterie. Ajoutons l’oie rôtie farcie de choux et de pommes ou un grand jambon à la confiture d’airelles rouges ou à la canneberge. Parfois c’était un faisan accompagné de betteraves et de diverses baies.

Les plats étaient préparés dans des quantités qui tenaient compte non seulement du cercle de famille mais aussi des amis qui venaient pendant la semaine de Noël accompagnés de leurs enfants et repartaient équipés de cadeaux ainsi que de tranches gâteaux à l’esturgeon et aux pommes. A mon souvenir il n’arrivait jamais que les grands boivent beaucoup au repas de fête, le plaisir ne venait pas de la boisson mais de la joie de la Nativité. La joie d’être tous réunis en cette nuit magique. Oui, bien sûr, il y avait des carafons remplis de vodka, du vin blanc et du vin rouge. C’était à la Saint Sylvestre que nous préférions le champagne. Il y avait également à Noël des liqueurs, du porto et des jus de fruit pour les cadets.

Petia et moi avions la permission de rester à table jusqu’à ce que nous nous endormions dans l’attente du Père Noël et de sa hotte. Nous avions très envie de savoir si c’était le vrai père Noël ou papa déguisé.
Il était une fois Noël... les souliers  sous le sapin !

Le premier jour de Noël la maison était pleine, les enfants se costumaient, notre nounou les aidait à se maquiller, à bien tresser leurs nattes, y adjoignait d’impensables oreilles et queues de renard et de loup, des barbes en coton, des coiffes en papier colorié. Le rideau s’ouvrait.

Notre nounou avait des mains en or pour coudre et broder, composer des fleurs en papier, toutes différentes, roses pavots, campanules et pensées. Elle en tressait de très belles couronnes que nous arborions pour danser.
Les bougies du sapin étaient l’objet d’une vigilance toute particulière. Tout était inflammable ! Le feu risquait de se déclencher à tout instant.

La fête terminée chacun recevait un petit cadeau préparé par nos soins. Longtemps avant la fête, secondés par maman et nounou nous cousions des sachets en velours rouge ornés de paillettes et nous les remplissions de chocolats et de noix. Nous y insérions des cartons avec quelques vers ou deux lignes gentilles. Notre nounou écrivit une fois à l’intention d’une amie très timide « Les gels font se faner la rose mais vos charmes ne s’éteindront jamais ».

Le nouvel an laïc était célébrée par notre famille d’une manière très modeste. Cette date passait quasi inaperçue des enfants. Les parents allaient à l’église pour assister à l’office d’action de grâces et s’offraient une coupe de champagne à minuit. Nounou ronchonnait (en calendrier julien le Nouvel An précède Noël) « Et vous buvez ça en plein carême ! »

Durant tout le carême notre appartement était saturé d’odeurs agréables. Elles changeaient de jour en jour et cela procurait aux enfants un sentiment d’appartenance à quelque chose de radieux et de tant attendu. Au fur et à mesure de l’approche de la fête nos soirées s’allongeaient, on nous laissait nous coucher plus tard car chacun de nous répétait des couplets ou un refrain, une saynète à laquelle participaient des adultes. Notre nounou en était le maître d’œuvre.
Il était une fois Noël... les souliers  sous le sapin !

Dès la petites enfance nous avions été accoutumés à l’église, aux mâtines en particulier.

Le Grand Carême (celui de Pâques) était dans toute son étendue observé avec une rigueur particulière. Il est vrai que les petits bénéficiaient d’indulgences et d’exemptions. Cette discipline ne nous effrayait guère. Le recteur de notre église nous était quelqu’un de très proche, très accessible. Il s’était intégré à notre quotidien. Les parents, lorsque nous étions tout petits faisaient de sorte à ce que nos pleurs et notre tohu-bohu ne gênent pas les fidèles.

Dès que nous devenions encombrants on nous emmenait dans l’arrière-cour ou au réfectoire où nous restions assis à dessiner. Les paroissiens se consacraient souvent à expliquer les textes sacrés aux enfants de sorte à ce qu’ils leur soient compréhensibles, ceci compte tenu de l’âge de chacun. Un jour le père Nicolas me fit venir et me dit « Tu viens d’avoir sept ans et il faut maintenant que tu te confesse avant de pouvoir communier. Tu sais déjà distinguer ce qui est bien de ce qui ne l’est pas ». Effrayée, je me mis à pleurer. Saurai-je me confesser comme il se doit ? Discerner ce que j’avais fait de mal ? Le prêtre me consola en disant « Tu verras, tu n’auras pas de peine. Il suffit de réfléchir aux journées qui viennent de passer, à ce que tu as dit à tes amis, as-tu été avec eux brutale ou insolente ? … »

Beaucoup de temps s’est passé depuis cette conversation, me voilà adulte mais jusqu’à présent il me faut un grand effort sur moi-même avant d’exposer mes péchés, de prendre conscience de moi-même et cela non pas d’une manière enfantine ou en me limitant seulement au quotidien. Il s’agit de rejeter les chuchotements du tentateur, de faire remonter à la surface les cas d’envie, de malveillance, de non venue en aide, de négligence dans la prière… Il suffit de s’immerger dans cette réflexion pour qu’une avalanche de regrets me tombe dessus, regrets que le quotidien et son train-train avaient étouffés.

Comme il est difficile de se contrôler en permanence alors que si l’on essaye de vivre en écoutant sa conscience on marque involontairement des entailles dans notre mémoire pour y marquer les péchés dont on est conscient. Jeune, il m’est arrivé de visiter des monastères, pèlerinages de quelques jours. C’est là que j’ai vraiment senti à quel point une confession purificatrice est indispensable avant d’approcher le calice. Il m’est jusqu’à présent très difficile d’exposer mes péchés à un prêtre inconnu, de m’astreindre à le faire chaque semaine. La raison en est peut-être que pendant toute notre enfance nous n’avions été en contact qu’avec un seul prêtre, il nous avait vu grandir et nous connaissait comme ses cinq doigts.
Il était une fois Noël... les souliers  sous le sapin !

Le père Nicolas avait une immense qualité : jamais il ne forçait, ne poussait personne à quoi que ce soit.

Vers l’âge de dix-sept ans je n’allais plus à l’église tous les dimanches, des doutes et diverses pensées m’assaillaient. Interrogations auxquelles je ne trouvais pas de réponses et dont je ne parvenais pas toujours à parler avec mes amies les plus proches. Je ne sais comment mais le père Nicolas s’en aperçut et me dit une fois après les vêpres « S’il t’est devenu difficile pour telle raison ou pour une autre d’aller à l’église essaye de faire tes prières à la maison matin et soir. Lis les Evangiles et sache que je suis toujours là pour essayer de t’aider ». C’était comme s’il m’avait déchargé d’un lourd fardeau.

Mais pour en revenir à Noël la veillée du 6 janvier marquait le dernier jour du carême précédant la Nativité. C’était une journée de préparatifs intenses et presque fébriles.

Nous, les enfants, savions déjà que le mot russe pour Réveillon, Sotchelnik, venait du nom d’un mets, sotchivo, grains de riz ou de blé bouillis que l’on ne goutait qu’après la liturgie. Aussi, la plus grande partie du 6 janvier se passait chez nous dans une abstinence alimentaire complète, cela jusqu’à l’apparition au firmament de la première étoile, l’étoile de Bethléem. Le carême était observé jusqu’à la fin des mâtines. Or, cet office est accolé à la liturgie. Le père Nicolas nous expliquait que le jeûne se prolongeait jusqu’à ce qu’un cierge ne soit placé au centre de l’église et que l’on entonne le tropaire (cantique) de Noël. Ceux qui communiaient lors de la liturgie de minuit devaient selon la tradition jeûner les six heures qui précédaient le sacrement. Ce n’était d’ailleurs pas un délai rigoureux mais une sorte d’indication de modération indispensable.

Souvent les enfants ne résistaient pas à la longueur des offices et s’y endormaient. Cette fête qui surgissait en plein milieu de la nuit était vraiment très particulière. Noël, Pâques voilà les deux grandes fêtes nocturnes de l’année !
Il était une fois Noël... les souliers  sous le sapin !

Pour la nuit du Réveillon l’église était abondement ornée de branches de sapin, de fleurs blanches et rouges !

Y régnait une senteur toute particulière, mélange de jasmin, d’encens, de cierges au miel, d’aiguilles de pin. Nous étions immergés dans la semi pénombre jusqu’à ce que toutes les lumières se mettent à briller lorsque résonne « Gloire à Dieu dans les cieux… Paix aux hommes de bonnes volonté », cantique auquel se joint toute l’assistance.

Au fur et à mesure que je grandissais la liturgie de Noël m’immergeait de plus en plus dans un état que je tenais à ne pas disperser et à maintenir en moi-même, liesse de l’âme qu’il fallait préserver. Notre nounou était une femme d’une grande piété, elle restait toujours à l’église après l’office de Noël afin de participer aux agapes. Timidement, elle nous expliquait qu’après le long jeûne et juste après avoir communié elle ne se sentait pas disposée à participer au festin domestique, à se joindre à nos éclats de rire. Il lui arrivait parfois de déroger à ses principes sans que l’on puisse obtenir d’elle d’explication plausible à ces dérogations.

Maman nous disait que certains moines ou ascètes ne peuvent supporter les festivités bruyantes car ils n’y ressentent plus l’état de grâce qui leur est donné. Tout ce qui vient de l’extérieur leur paraît secondaire. Mais comment pouvons-nous, simples mortels, discerner ces choses ? Serait-il au détriment de notre vie spirituelle que de partager avec les siens le repas de fête qui a lieu après l’office ? Ce n’est que bien plus tard qu’une réponse m’est venue : la contemplation et la prière apportent la joie de l’âme généreusement prodiguée par le Seigneur. Cependant nous ne pouvons pas nous comparer aux moines, aussi un refus déclaré de participer aux agapes de la famille risquerait de paraître hypocrite.

Scintillement de l’arbre de Noël que nous gardions jusqu’à la Théophanie, le 19 janvier, les mille reflets des spirales argentées, des angelots, des boules multicolores, des petits oiseaux en fer blanc, l’appartement demeurait dans une atmosphère féerique.

Il nous arrivait avec Petia d’attendre que les grands s’endorment pour nous glisser dans la chambre où régnait le sapin et d’y rester longtemps comme hypnotisés par son scintillement. Le sapin n’avait plus rien de l’arbre transi et couvert de neige que nous avions apporté de la rue. Il était devenu une parcelle richement ornée de notre vie, membre de notre famille. Chaque hiver père achetait de nouvelle boules en verroterie, Petia et moi découpions des guirlandes, des fanions, des chaînes à maillons. Père montait sur un escabeau pour fixer tout ceci aux murs de sorte à ce que ces décorations traversent tout l’espace de l’appartement. Dans le calme de la nuit des souffles imperceptibles animaient les guirlandes d’une existence mystérieuse et chatoyante…

Nous n’étions pas des afficionados du père Noël tout en étant persuadés que c’était précisément l’arbre de Noël qui était à l’origine des cadeaux que nous recevions, tels des champignons ils se multipliaient au pied du sapin ! Cadeaux toujours intéressants, jamais en excédent, plutôt perçus comme insuffisants. Comme par magie ces cadeaux avaient été choisis pour nous surprendre, objets auxquels nous ne nous attendions pas. Petia rêvait d’un cheval en bois. Le sapin lui offrait une raquette de tennis. Lui qui n’avait jamais joué à ce jeu en tombait soudainement amoureux ! Mon cadeau fut pour l’un des Noëls une petite machine à coudre. Engin miniaturisé mais copie conforme de la classique Singer. C’est à partir de là, vous l’avez deviné, que mes poupées commencèrent à changer régulièrement d’atours.
Il était une fois Noël... les souliers  sous le sapin !

Quelle tristesse que d’observer la lente chute des aiguilles de l’arbre…

Un grand seau rempli d’eau prolongeait l’existence du sapin. Parfois, cela dépendait de la variété de l’arbre, le sapin tenait jusqu’en février et commençait même à donner de nouvelles pousses. Il va sans dire que les parents célébraient « l’ancien Nouvel An » (le 13 janvier, calendrier julien), entre Noël et la Théophanie. Le sapin était encore comme neuf. Nous ressentions tous pendant ces semaine un climat festif : bonne humeur, plaisanteries, ballets, théâtre, fêtes enfantines…

Démonter l’arbre nous rendait tristes. Petia ne se retenait pas de pleurer. Maman et nounou faisaient de sorte à enlever les jouets pendant que nous étions à l’école ou en promenade ; Les ornements étaient vite enlevés, enveloppés dans du papier satiné, les boules emmitouflées dans du coton et rangées jusqu’à l’année prochaines dans des boîtes de carton. Lorsque nous étions de retour plus trace de l’arbre, pas de guirlandes, les aiguilles qui parsemaient les sols et les tapis avaient été balayées. L’arbre lui-même avait disparu, comme dans un conte, comme ayant été mystérieusement emporté jusqu’ la prochaine Noël.

Les décennies ont passé, la vie a changé, vint le pouvoir des soviets : interdit de célébrer Noël, le sapin lui-même considéré « préjugé bourgeois ». Seul le Nouvel An avait été rétabli dans les années trente. Le destin s’est montré généreux à mon égard : plusieurs amis de l’époque sont toujours là, nous évoquons ensemble nos fêtes, l’indicible joie de Noël, joie enchantée, don de nos parents. Joie qui restera en moi jusqu’à la fin de mes jours.

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Rédigé par Parlons D'orthodoxie le 12 Janvier 2021 à 17:18 | 0 commentaire | Permalien



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