Les  Russes au Portugal : « Nous sommes des émigrés saucisson »
Par l’higoumène Arsène Sokolov, recteur de la paroisse de Tous les Saints à Lisbonne, diocèse de Chersonèse, patriarcat de Moscou

Les sondages indiquent que la part de ceux qui n’ont pas l’intention de quitter la Russie a atteint 88% de la population. Plus de 4O.OOO habitants du pays s’exilent chaque année pour résider en permanence à l’étranger. Qui sont-ils ? Main d’œuvre ? Population déshéritée ? Chercheurs de bonne fortune ? Dans quelle mesure ces flux et ces reflux migratoires sont constants ? Connaissent-ils des « périodes de pointe » ?
L’higoumène Arsène Sokolov publie sur «Pravoslavie i Mir » un article consacré à ce sujet. En voici de larges extraits : Des Russes se sont installés depuis des siècles en France, en Suisse et en Allemagne alors que la péninsule ibérique n’a jamais, ceci jusqu’à ces derniers temps, accueilli d’émigrés venus des pays de l’Est.

Les  Russes au Portugal : « Nous sommes des émigrés saucisson »
En effet, l’Espagne et le Portugal sont géographiquement plus lointains et moins développés. Pendant longtemps ces deux pays sont restés à part et pour ainsi dire isolés. Leur adhésion à l’Union Européenne a tout changé.
Une arrivée massive de main d’œuvre étrangère, de semi-clandestins et de clandestins s’est produite en Espagne et au Portugal. A partir de 1990 et jusqu’en 2001 des nouveaux arrivés de l’ex-URSS sont venus s’installer en foule au Portugal, autant qu’en Espagne. Mais pour le Portugal, un pays bien plus petit que l’Espagne, ce fut une véritable invasion, un tsunami. Les rues des bourgades les plus reculées se sont mises à résonner de dialectes à la consonance étrange. Les indigènes se demandaient s’ils n’entendaient pas du chinois ! Les noms des nouveaux arrivés écorchaient l’oreille et demeuraient imprononçables même après deux verres de porto : Biblienko, Krivokhyja, Tchoudinkovsky… Les services sociaux portugais se sont montrés à la hauteur du défi : des cours gratuits de portugais furent rapidement organisés. Il n’y avait avant ce phénomène migratoire pratiquement pas de Russes résidant au Portugal. En effet, les émigrés blancs ainsi que les anciens combattants de l’armée Vlassov s’étaient installés outre-Pyrénées.
C’était une chance pour les nouveaux venus, il n’y avait pas en péninsule Ibérique de compatriotes bien intégrés pour les traiter « d’émigrés saucisson ». Les Russes sont ici bien moins nombreux que les Ukrainiens, le rapport est de un à quinze. Mystérieusement il y a très peu de Moldaves en Espagne, alors qu’ils sont très nombreux en Italie, en France et au Portugal. Pourquoi l’Italie ? C’est le pays de langue romane géographiquement le plus proche de la Moldavie. Cela concerne également la France. Le roumain, langue des Moldaves, est très proche de l’italien. La Roumanie a toujours été un pays francophile.

Quelles sont les raisons qui ont fait que les nouveaux émigrés ne sont pas attardés au pays des corridas et du jerez lui préférant celui du porto et des fados ?

Mon explication est d’ordre phonétique : les oreilles moldaves se sont senties écorchées par les tonalités rauques de l’espagnol alors les chuintantes du portugais ainsi que le son « ы » (ÿ) qui lui est propre leur ont été agréables.
Désormais les nouveaux émigrés quittent le Portugal peu prospère pour lui préférer des pays plus aisés comme l’Allemagne, les Pays-Bas, la France et même l’Angola. Rien d’étonnant, c’est avant tout du travail et du pain que l’on recherche. Les Ukrainiens et les Moldaves ne se pressent pas de regagner leurs pays d’origine car ils savent qu’ils n’y trouveront qu’une morne misère sans avenir. Mais les emplois deviennent rares au Portugal. Le bâtiment et les industries ont licencié. Les allocations ont été réduites d’une manière drastique.
La situation de nos paroissiens orthodoxes est sans exagérer critique. Ceux d’entre eux qui ont acquis la nationalité portugaise peuvent aller chercher un emploi dans les autres pays de l’Union. Mais la plupart n’ont pas de titre de voyage, les hommes restent au foyer à garder les enfants alors que ce sont les femmes qui travaillent. Il ne leur est pas si difficile de trouver des ménages ou à s’occuper de personnes âgées.

Lorsque je suis arrivé dans la péninsule ibérique afin d’y organiser la vie orthodoxe, c’était en 2001, j’ai été surpris par l’absence de femmes, de vieux et d’enfants. Ils étaient encore tous en Ukraine, en Moldavie et en Géorgie. C’étaient les hommes qui avaient émigré pour faire vivre les leurs. Lorsque je faisais face aux paroissiens pour bénir l’assistance je ne voyais dans l’église que des têtes d’hommes rasées en boule. Les foulards blancs étaient très rares parmi les fidèles.

Nos communautés ont durant ces dix dernières années changé d’aspect à deux reprises.

Les Ukrainiens restent sur place pendant des périodes qui vont jusqu’à cinq ans tandis que les Moldaves s’installent fréquemment d’une manière permanente. Ils viennent avec femme et enfants. Les enfants sont scolarisés. De nouveaux foyers sont fondés, les mariages mixtes ne sont pas rares. Il y a maintenant beaucoup d’enfants dans nos paroisses, il nous a fallu mettre en place des écoles du dimanche. Les jeunes s’inscrivent nombreux dans les facultés.
Lorsque j’étais en charge d’une paroisse à Madrid, j’avais parmi nos fidèles des personnages pour le moins insolites : le responsable du service de lutte contre la criminalité économique de Chisinau qui était devenu éboueur. A Lisbonne je vois parmi mes paroissiens un ingénieur en avionique au chômage.
Les lignes de clivages au sein de nos communautés ne sont pas d’ordre ethnique mais plutôt confessionnel et politique. En voici un exemple : un père portugais, grand industriel, membre du Comité central du parti communiste et, évidemment, sans Dieu. Son épouse est russe, venue d’Ukraine, orthodoxe à la foi fervente. Ils ont un fils et une fille. Le garçon est ecclésialisé, très sérieux. Sa sœur a mal vécu sa crise d’adolescence, a suivi l’exemple du père et est devenue athée. La catéchisation des deuxième et troisième générations est chose difficile. Tant que les enfants sont petits les parents les amènent à l’église. Les fillettes soufflent les cierges, les garçons servent les offices. Pour Noël et Pâques les jeunes organisent des concerts. Puis on s’aperçoit qu’ils ont disparu. Un ou deux ans plus tard, nous les voyons réapparaître, souvent désemparés. Il va de soi qu’ils sont accueillis sans le moindre reproche.

Les jeunes nés au Portugal ou venus très tôt restent bilingues.

Leurs enfants oublieront la langue des parents et des grands-parents. La longue expérience de la diaspora russe en France le montre bien. La vie moderne est bien plus rapide qu’il y a un siècle, aussi l’oubli de la langue des ancêtres se produit très vite. Ce ne sont pas toutes familles, loin de là, qui sont aptes à maintenir la langue maternelle et à la transmettre à leurs petits-enfants. Il nous faut donc officier non seulement en slavon, en moldave ou en ukrainien mais, et c’est évident, en espagnol, en portugais et en français. C’est une nécessité ecclésiale absolue, il nous faut penser aux générations à venir....

Pravoslavie i Mir
et "Parlons d'orthodoxie"



Rédigé par PRAVMIR et "Parlons d'orthodoxie" le 27 Mars 2012 à 21:04 | 3 commentaires | Permalien



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