Les enjeux du Concile: un document prémonitoire de l'Archevêque Basile Krivochéine (III)
Dans le dossier que le "Messager de l'Église orthodoxe russe" numéro 25 (1) consacre à l'avancement des travaux de préparation du Concile panorthodoxe prévu pour 2016, se trouve une lettre inédite que l'Archevêque de Bruxelles et de Belgique Basile Krivochéine écrivit le 5 novembre 1976 au métropolite Juvénal de Toula, déjà à propos de la préparation de ce concile (2) - traduit du russe par Dmitri Garmonov.

Ce document est exceptionnellement intéressant car il contient l'essentiel des arguments qui sous-tendent aujourd'hui encore les débats à propos du Concile.

Le contexte

L'histoire demi-séculaire de la préparation de ce concile est résumée dans l'introduction du dossier (ibid. p. 38-42). En novembre 1976 nous somme dans la première phase active de préparation du concile; 15 ans se sont écoulés depuis que l’assemblée panorthodoxe de Rhodes (1961) avait lancé le processus de préparation et il y a eu ensuite quatre réunions pour essayer de définir l'ordre du jour du Concile. Cet ordre du jour ne sera effectivement fixé que lors de la première réunion "préconciliaire," les 21-28 novembre 1976 (3), et c'est en préparant cette réunion, où il va représenter l'Eglise russe, que le métropolite Juvénal demande son avis à l'Archevêque Basile qui livre une analyse complète de la situation dans sa réponse. La plupart de ses réponses restent 100% d'actualité!

Les enjeux du Concile: un document prémonitoire de l'Archevêque Basile Krivochéine (III)
Concile panorthodoxe et non œcuménique: "La question [qui se pose] est celle de l’utilité de la convocation d’un concile panorthodoxe et non œcuménique, non parce que nous n’aurions pas le droit de convoquer un concile œcuménique sans les catholiques (c’est absurde, car l’Église orthodoxe n’a pas perdu sa plénitude), mais parce que nous n’y sommes pas prêts et qu’il n’y a pour cela aucune nécessité théologique …" écrit l'Archevêque Basile. Et nous retrouvons le même argument sous la plume de Mgr Hillarion de Volokolamsk en 2014: "Le Concile préparé depuis les années1960 sera un "Concile Panorthodoxe" et non le "VIII Concile Œcuménique", explique le prélat, et il précise que, à la différence des Conciles Œcuméniques, le prochain Concile Panorthodoxe "ne prendra pas de décisions dogmatiques mais traitera de questions liées à la vie actuelle de l'Eglise" (ici 4).

Dossier complet "Messager de l'Église orthodoxe russe" consacré à la préparation du concile panorthodoxe

Diaspora et ecclésiologie

L'archevêque Basile estime "indispensable et même urgent" de résoudre le problème "des orthodoxes habitant en dispersion (diaspora), i.e. hors des frontières canoniques des Églises autocéphales, telles qu’elles furent établies tout au long de l’histoire … La question de la diaspora est devenue importante à cause de l’apparition en masse de millions d’orthodoxes sur des territoires « en-dehors des autocéphalies », en raison des émigrations du XXe siècle et de la conversion d’Occidentaux à l’orthodoxie. Ainsi, l’Orthodoxie s’est morcelée en plusieurs juridictions sur un seul et même territoire, ce qui mène à un chaos juridictionnel total.

Tout cela cause un tort immense à l’Église orthodoxe," écrit l'archevêque, donnant ainsi à l'avance la définition de "la diaspora" qui sera retenue par la IVe Conférence Préconciliaire en 2009 ("La diaspora orthodoxe, ce sont les fidèles orthodoxes installés à l'extérieur des frontières traditionnelles des Églises orthodoxes locales"(5) et avançant l'argument canonique qui sera repris en 2003 dans l'échange de courriers entre les patriarches de Constantinople et de Moscou (6): "En dépit des Saints Canons, les Orthodoxes, en particulier ceux qui vivent dans les pays occidentaux, sont divisés en groupes ethnico-raciaux. Les Eglises ont à leur tête des évêques choisis pour des considérations ethnico-raciales. Souvent ces derniers ne sont pas seuls dans chaque ville et parfois n'entretiennent pas de bonnes relations et se combattent, ce qui est une honte pour toute l'orthodoxie et la cause de réactions défavorables qui se retournent contre elle".

Et l'archevêque Basile continue: "Ces difficultés ne peuvent en aucun cas être résolues par la simple transmission de l’autorité sur la diaspora et du droit de création de nouvelles autocéphalies à un unique patriarcat, concrètement au patriarcat de Constantinople qui, seul, prétend à un tel monopole. Une telle position manque de fondements canoniques et historiques. En outre, l’expérience des dernières décennies a montré que le patriarcat de Constantinople n’était pas en état — dans sa situation actuelle en tout cas — de diriger efficacement et utilement pour l’ensemble de l’Orthodoxie les affaires panorthodoxes. En partie, à cause du manque de fidèles et de cadres compétents, mais plus encore, à cause de son caractère national. Les intérêts panorthodoxes sont ainsi fréquemment mis au second plan par rapport aux intérêts grecs, dont l’exemple marquant est le refus par Constantinople de reconnaître l’autocéphalie américaine.

Un obstacle encore plus important à la reconnaissance de la place exclusive du patriarcat de Constantinople dans les affaires panorthodoxes et la direction de la diaspora, est sa dépendance politique et financière du gouvernement turc d’un côté et du gouvernement grec de l’autre…" Les objections canoniques aux prétentions de Constantinople ont été longuement développées dans la lettre adressée par le patriarche de Moscou à celui de Constantinople en 2003 (ibid. 6): "Cette règle /28 du quatrième Concile œcuménique/ définit réellement le domaine de responsabilité du siège patriarcal de l'Eglise de Constantinople en le délimitant par les diocèses anciens d'Asie (proconsulaire), de Thrace et du Pont, c'est à dire les provinces qui appartiennent maintenant à la Turquie, la Bulgarie et la Grèce. Il n'en découle pas du tout que doive être soumise au Patriarcat de Constantinople "toute province qui ne relève pas d'un autre siège patriarcal".

Il apparaît évident que cette interprétation inexacte provient ici d'une interprétation erronée du terme "chez les étrangers" (en tis varvarikis) et du contexte de cette expression. Une telle interprétation erronée suppose qu'il s'agit ici non pas des peuples barbares vivant soit dans l'empire romain soit au-delà de ses limites, mais des entités administratives (définies par l’État) peuplées surtout de barbares. Or, il ne fait aucun doute que cette expression recouvre non pas les provinces mais les peuples, elle n'est pas utilisée au sens administratif et politique mais au sens ethnique. Cela découle de façon évidente des considérations que nous développons ci-dessous…. etc. " Ces arguments contre les prétentions hégémoniques de Constantinople restent totalement d'actualité de même que le rappel de "sa dépendance politique et financière du gouvernement turc d’un côté et du gouvernement grec de l’autre" (et on pourrait ajouter les Etats-Unis car c'est là que se trouve la majorité des fidèles du patriarcat…)

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Nouvelles autocéphalies et dyptiques: L'archevêque Basile s'arrête d'abord sur le cas de "l’antique autocéphalie de l’Église de Géorgie" en rappelant que "le patriarcat de Constantinople a eu à l’égard de celle-ci une politique contradictoire et incohérente. Tantôt (dans les années 1930, quand l’Église géorgienne était en rupture avec le patriarcat de Moscou), il la reconnaissait comme autocéphale ;tantôt, quand elle s’est réconciliée avec le patriarcat de Moscou, il ne la reconnaissait pas du tout (et ne l’invitait pas aux conférences panorthodoxes). Ensuite, l’Église de Constantinople l’a reconnue comme autonome (par rapport à quelle Église ?) et a accordé à cette Église très ancienne qui a reçu son autocéphalie du patriarche d’Antioche au VIIIe siècle et est devenue patriarcale au XIe siècle, une des dernières places dans la hiérarchie des Églises autocéphales (note du traducteur: " Il est nécessaire de confirmer l’autocéphalie des Églises polonaise et tchécoslovaque, car la position du patriarcat de Constantinople était également incohérente et tendait à considérer ces Églises comme autonomes."

Précision du traducteur: "Le patriarcat de Constantinople a reconnu l’Église de Géorgie comme autocéphale en 1990, en la considérant comme 9e dans l’ordre des patriarcats; l’Église orthodoxe de Pologne avait été reconnue comme autocéphale par le patriarcat de Constantinople en 1924 et par celui de Moscou en 1948; l’Église orthodoxe des Terres tchèques et de Slovaquie (anciennement de Tchécoslovaquie) avait été reconnue comme autocéphale par l’Église russe en 1951 et par le patriarcat de Constantinople en 1998".

Il faut toutefois reconnaitre que tout n'est pas réglé pour autant: le rang de l'Eglise de Géorgie est toujours en discussion et cette question est loin d'être secondaire: les Églises sont listées dans l’ordre chronologique selon lequel elles ont reçu l’autocéphalie. Constantinople et les "Églises grecques" placent l’Église de Géorgie à la neuvième place en considérant qu’elle est le dernier patriarcat reconnu par Constantinople ce qui revient à nier l'autocéphalie accordée par Antioche comme le rappelle l'archevêque Basile. Par ailleurs Constantinople cherche toujours à garder le contrôle sur les deux autres Églises citées comme le montre son refus de reconnaitre l'élection du primat de l'Eglise des Terres tchèques et de Slovaquie (7) qui n'a été invitée ni à la synaxe des primats en mars (ibid.) ni à la réunion de la "Commission interorthodoxe spéciale pour la préparation du Concile panorthodoxe" en septembre-octobre 2014 (8), provoquant "l'étonnement" de l'Eglise russe.

Le métropolite Basile conclu sur ce sujet: "Une seule chose est inadmissible : la prétention d’une Église (que ce soit celle de Constantinople et toute autre Église autocéphale) à avoir le droit exceptionnel d’accorder l’autocéphalie. De telles prétentions papistes sont étrangères à l’esprit de l’Orthodoxie…" On ne saurait mieux dire!

Mais c'est la reconnaissance de l'OCA qui est "peut-être, la question centrale et essentielle du Concile, et s’il se trouvait qu’à la conférence panorthodoxe, les Grecs étaient absolument opposés à l’autocéphalie américaine, il vaudrait peut-être mieux ne jamais convoquer le concile," continue l'archevêque Basile et, reconnaissant que "les Grecs sont même plus nombreux que les orthodoxes d’origine russe" en Amérique du nord" il préconise "un accord entre les patriarcats de Constantinople et de Moscou dont le but serait d’unir les deux Églises d’Amérique en une seule Église autocéphale. Car il est difficile de compter sur une simple adhésion des Grecs…" Il faut bien reconnaitre qu'il n'y a pas eu d'avancée sur ce point depuis 1976 et, au contraire, d'autres points de friction sont apparus entre les différentes Églises à propos de l'Estonie, du Qatar, de la Moldavie, voire de l'Ukraine…

En Europe occidentale, "la seule solution envisageable du chaos juridictionnel est la création d’une Église autocéphale" écrit l'archevêque Basile de Bruxelles en connaissance de cause. Et il précise que la juridiction de Constantinople, même indirecte, "est inacceptable pour les fidèles de l’Église orthodoxe russe qui se trouvent dans la dispersion en Europe occidentale, parce que nous savons bien ce qu’est la domination des Grecs. Je dirai même plus : mieux vaut un chaos juridictionnel que notre dépendance des Grecs ! C’est mieux non seulement pour les Russes, mais aussi pour toute personne occidentale, car tous nous voyons quels obstacles sont créés par les Grecs au renforcement et à la mission de l’Orthodoxie en Occident (leur attitude envers la mission orthodoxe oscille entre indifférence totale et hostilité foncière).

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Concernant les Russes, nous sommes prêts à nous joindre, pour le bien de l’Orthodoxie, à une future Église autocéphale même si cela affaiblit nos liens avec notre Église-Mère, mais nous n’entrerons jamais dans une « autonomie grecque » quelconque." Et il propose d’essayer de s’entendre avec l’Exarchat pour les paroisses russes du patriarcat de Constantinople) et de créer une autonomie particulière ou un exarchat avec une autonomie élargie sous la juridiction du patriarcat de Moscou (plutôt nominale, il faut le souligner), auquel pourrait se joindre notre Exarchat du patriarche [de Moscou] en Europe occidentale. Cette région métropolitaine autonome ne prétendrait pas à un monopole juridictionnel en Europe occidentale et pourrait devenir une étape préparatoire à la future autocéphalie."

Nous savons que cette idée a été reprise par l'Archevêque Serge d’Eukharpie qui avait réuni une commission spéciale en 2001 - 2002 pour discuter avec le Patriarcat de Moscou (9). Le résultat de ces discussions est à l’origine de la lettre du 1er avril 2003 du patriarche de Moscou Alexis II (10) appelant à fonder une "Nouvelle Métropole autonome, qui réunira tous les fidèles de tradition orthodoxe russe des pays d’Europe Occidentale, servira au moment choisi par Dieu, de creuset à l’organisation de la future Eglise orthodoxe Locale multiethnique en Europe Occidentale, construite dans un esprit de conciliarité par tous les fidèles orthodoxes se trouvant dans ces pays." Le décès prématuré de l'archevêque Serge n'a malheureusement pas permis l'aboutissement de ce projet pour lequel il apparait que l'archevêque Basile avait ainsi préparé la voie… prés de 30 ans plus tôt!

Pas de remariage du clergé ni d'atténuation du jeune

L'archevêque Basile défend une position très traditionnelle sur ces deux points: "le fait même de poser et de discuter de telles questions porte ombrage au concile aux yeux de l’opinion publique orthodoxe, notamment sur la Sainte montagne de l’Athos (or, le Mont Athos est le cœur de l’Orthodoxie [...].

- Le remariage du clergé contrevient à la parole de Dieu (pas seulement aux canons). L’apôtre Paul écrit : l’évêque doit être « mari d’une seule femme » (1Tim 3, 2) (dans la terminologie de l’époque, le terme « évêque » était employé aussi pour les presbytres)… Pour ce qui concerne la pratique ecclésiale, une certaine « économie » est possible, mais assez limitée.

- Encore plus inadmissibles apparaissent toute sorte de tentatives de changement ou d’affaiblissement des règles du jeûne établies par les saints Pères [...]. Il est vrai que les orthodoxes contemporains gardent moins le jeûne, mais au moins ils comprennent qu’ils commettent un péché, et les pères spirituels, voyant leur pénitence, pardonnent avec condescendance à leur faiblesse [...].la triste expérience de l’Église catholique romaine qui s’est montrée trop indulgente dans le domaine du jeûne, ou plutôt l’a supprimé quasi-totalement, non seulement n’a attiré personne, mais a en mené beaucoup à quitter l’Église (comme, par exemple, en Amérique où la suppression du jeûne du vendredi — particularité qui distinguait les catholiques des protestants — a eu pour conséquence une brusque chute de la fréquentation des offices catholiques). Le concile panorthodoxe ne doit pas supprimer les jeûnes, mais appeler les fidèles à les observer plus fermement."

Ces points ont donné lieu à des débats importants dans les commissions préconciliaires qui ont suivi: "La question du jeûne a continué à être étudiée par la commission de 1986 qui, avec une importante participation de la délégation de l’Église orthodoxe russe, a préparé un nouveau projet de résolution, confirmé ensuite par la IIIe réunion préconciliaire en 1986.(…), les participants de la réunion rejetèrent toutes les propositions faites en 1971 /qui prévoyait des assouplissements importants/ tandis que la question de l’économie relative à discipline du jeûne était laissée à « la considération spirituelle des Églises locales orthodoxes». (voir conférence du métropolite Hilarion de Volokolamsk en 2011 (11).

Dossier complet "Messager de l'Église orthodoxe russe" consacré à la préparation du concile panorthodoxe

Conclusion
Outre l'autorité dont jouissait l'archevêque Basile dans l'Eglise russe, cette lettre montre la continuité des positions défendues depuis 28 ans par ses différents représentants. Ces positions devraient rassurer les partisans des "scénarios catastrophe" et réjouir tous ceux qui croient que le Concile panorthodoxe sera un grand pas en avant vers une position commune des Orthodoxe dans le respect de la Tradition qui a toujours fait et fait toujours sa grande force.

Sources:
(1) http://www.egliserusse.eu/blogdiscussion/Parution-du-numero-25-du-Messager-de-l-Eglise-orthodoxe-russe-consacre-a-la-preparation-du-concile-panorthodoxe_a4001.html
(2) Lettre dactylographiée, Archives Archevêque Basile, Bruxelles. Traduit du russe par Dimitri Garmonov, pour « Messager » de l’Eglise orthodoxe russe № 25, avril-juin 2014, France, p. 43-47
(3) https://sites.google.com/site/centreorthodoxe/saint-et-grand-concile/1ere-conference-preconciliaire
(4) http://www.egliserusse.eu/blogdiscussion/Mgr-Hilarion-de-Volokolamsk-les-mythes-du-Concile_a3647.html
(5) http://www.goarch.org/archdiocese/documents/chambesy/communique
(6) http://oltr.fr/documents/145-lettre-du-patriarche-alexis-ii-de-moscou-au-patriarche-bartholomee-de-constantinople
(7) http://www.egliserusse.eu/blogdiscussion/Eglise-locale-les-lecons-tchecoslovaques_a3705.html
(8) http://www.egliserusse.eu/blogdiscussion/Fin-de-la-reunion-de-la-Commission-interorthodoxe-speciale-pour-la-preparation-du-concile-panorthodoxe_a3982.html
(9) http://www.egliserusse.eu/blogdiscussion/Vision-de-Mgr-Serge-Konovaloff-pour-l-avenir-de-l-Archeveche-des-eglises-orthodoxes-russes-en-Europe-occidentale-projet_a2811.html
(10) http://orthodoxeurope.org/page/14/9.aspx#2
(11) https://mospat.ru/fr/2011/11/03/news50923/

Vladimir Golovanow

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Mgr Basile (Krivochéine) : "Mémoire des deux mondes" et "Dieu, l'homme, l'Église"

Rédigé par Vladimir Golovanow le 19 Novembre 2014 à 09:06 | 2 commentaires | Permalien



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