MONSEIGNEUR PIERRE MÉTROPOLITE DE KROUTITSK (1863- 1936 )
Les nouveaux martyrs de la terre russe

Le métropolite de Kroutitsk fut l’un des successeurs du Patriarche Tikhon.


Né en 1863, dans la province de Voronèje, Pierre Féodorovitch Poliansky terminait en 1892 ses études de théologie à la Faculté de Moscou où il demeura un certain temps comme aide de l’inspecteur, puis il fut nommé surveillant de l’institut théologique de Jiroviets, dans la province de Grodno, après quoi on l’invita à devenir secrétaire du Comité d’éducation religieuse auprès du Saint-Synode. Devenu membre laïc de ce comité, il exerça jusqu’à la révolution les fonctions d’inspecteur des établissements d’éducation religieuse.

Obligé de parcourir de long en large toute la Russie, il eut l’occasion de connaître beaucoup de monde et de se faire de nombreuses relations dans le haut clergé et dans l’enseignement supérieur. Très doué intellectuellement et d’un caractère sociable, il était hautement apprécié des larges cercles qu’il avait à fréquenter.

Sa fermeté de caractère et son tact exercèrent une grande influence sur l'éducation religieuse et l’enseignement en Russie.Pendant la révolution, Pierre Féodorovitch participa aux travaux du Concile national de l’Eglise Russe de 1917-1918, à Moscou. Le Patriarche Tikhon en fit l’un de ses plus proches collaborateurs. En 1920, Pierre Féodorovitch se fit moine. Il reçut l’habit des mains du Patriarche qui, rapidement, le consacra évêque pour en faire son vicaire. Plus tard, il l'éleva au rang de métropolite de Kroutitsk, dans le diocèse de Moscou.

MONSEIGNEUR PIERRE MÉTROPOLITE DE KROUTITSK (1863- 1936 )
Avant de mourir en 1925, le Patriarche avait désigné dans son testament trois évêques appelés à lui succéder, par ordre de préséance et de possibilité, à la tête de l’Eglise Russe, en attendant le choix d’un nouveau Patriarche, ce qui aurait pu être long, vu l’état de choses d’alors.

Le métropolite de Kroutitsk était l’un des trois. Deux des métropolites se trouvèrent dans l’impossibilité absolue d’assurer l’intérim à la tête de l’Eglise ; ce fut donc Monseigneur Pierre de Kroutitsk qui prit la lourde charge léguée par le Patriarche. Avec la mort de celui-ci s’éteignait l’espoir d’une reconnaissance officielle par les Soviets d’une direction patriarcale de l’Eglise qui, d’autre part, voyait redoubler contre elle l’offensive de l’Eglise Vivante, à laquelle le décès du Patriarche Tikhon donnait plus d’audace.
L’appui du Pouvoir communiste se traduisait par toutes sortes de mesures administratives et punitives dirigées contre les évêques orthodoxes, pour les inciter à se joindre le plus rapidement possible à "l’Eglise Vivante".
Les évêques récalcitrants quant à cette union étaient arrêtés et déportés, tandis que l’on faisait miroiter d’agréables perspectives à ceux qui hésitaient encore.

Dispersés à travers l’immense Russie, isolés, mal informés, certains prélats ne savaient plus ce qui se passait vraiment. Les fausses nouvelles leur parvenaient, tandis que les vraies instructions de la Direction centrale de l’Eglise, arrêtées en chemin, ne leur arrivaient pas.

Dans un pays complètement désorganisé, en proie aux mensonges, à l’incertitude, aux arrestations, un climat d’incertitude et de doute s’établissait de nouveau dans l’Eglise, privée maintenant de chef suprême. Il lui fallait de toute urgence retrouver un guide intrépide et ferme.

C’est à ce moment critique que le métropolite Pierre publia sa «Lettre à l’Eglise Russe», dans laquelle il définissait avec netteté la position de l’Eglise Orthodoxe en face des événements, et qui se résumait ainsi : attachement inébranlable de l’Eglise à la vérité et rejet absolu de toute compromission, aussi bien avec "l’Eglise Vivante" qu’avec le Pouvoir soviétique.
La lettre de Monseigneur Pierre rétablit la fermeté de l’Eglise et fît complètement échouer la tactique si soigneusement mise au point, par "l’Eglise Vivante" et le pouvoir civil, pour l’asservir. Cette lettre eut, par contre, un effet décisif et fatal sur le sort du métropolite.

Les autorités venaient de réaliser qu’avec lui, l’Eglise possédait maintenant un chef incorruptible pour succéder au défunt Patriarche. On prépara donc un plan pour lui ôter le gouvernement de l’Eglise.

Les journaux se mirent à publier des articles remplis d’insinuations calomnieuses contre le métropolite, l’accusant, entre autres, d’activités anti-révolutionnaires ; ensuite, au pseudo-concile de "l’Eglise Vivante", le fameux Vvédensky, en toute connaissance de cause, donna lecture d’un faux document, fabriqué par la Guépéou et «dévoilant» les soi-disant rapports qu’aurait eu le métropolite avec les émigrés.

Parallèlement à cette campagne de diffamation, Toutchkov, au nom du gouvernement, commençait des pourparlers avec lui, concernant la «légalisation» de l’Eglise et sa reconnaissance officielle par le Pouvoir soviétique.
En échange de cette légalisation qui devait adoucir la position de l’Eglise jusque-là privée de tout droit, le gouvernement exigeait : la publication d’une déclaration définissant cette nouvelle position, le renvoi des évêques ne plaisant pas au Pouvoir soviétique et leur mise à la retraite, la condamnation des évêques russes partis à l’étranger et enfin, un contact suivi et actif de l’Eglise avec le gouvernement, en la personne de Toutchkov. Les évêques, nommés à la tête des diocèses avec l’assentiment soviétique, seraient inviolables.

MONSEIGNEUR PIERRE MÉTROPOLITE DE KROUTITSK (1863- 1936 )
En offrant cet arrangement à Monseigneur Pierre au moment où il était menacé d’arrestation, on pensait bien le faire céder. C’était mal le connaître.

Le métropolite refusa résolument tout ce qu’on lui proposait et tout spécialement de signer la déclaration proposée par Toutchkov, le commissaire aux affaires religieuses.Au cours de l’été 1925, Toutchkov revint à l’assaut. Il essaya d’obtenir la démission de monseigneur de Kroutitsk en faveur du métropolite Agafanguel, 1 un des trois successeurs du Patriarche, qui n’avait pu assumer ses fonctions jusque-là. Une fois remplacé, le métropolite se retirerait à Iaroslav.

Monseigneur répondit à Toutchkov qu’il remettrait, avec joie, ses fonctions au métropolite Agafanguel, mais il refusa de partir pour Iaroslav en disant qu’il était toujours métropolite de Kroutitsk et que le pouvoir civil n’avait pas à se mêler des affaires intérieures de l’Eglise. La fermeté de cette réponse fit abandonner à Toutchkov son projet qu’il ne put réaliser qu’en 1927, sous le métropolite Serge.
Ce ne fut pas bien longtemps que le métropolite Pierre de Kroutitsk put diriger l'Eglise.

Le 10 Décembre 1925, la police vint, de nuit, perquisitionner chez lui et le mit aux arrêts à domicile. Deux jours plus tard, on l’enfermait dans la section politique de la prison Loubianka, à Moscou. Tout un groupe d’évêques moscovites, soupçonnés de partager ses vues, subit le même sort.

En prévision de son arrestation éventuelle, Monseigneur Pierre avait rédigé un testament dans lequel il indiquait les noms de ses successeurs à la tête de l’Eglise. Le métropolite resta emprisonné à la Loubianka jusqu’en Mai 1926. Il fut alors emmené secrètement de Moscou et enfermé dans la forteresse de Souzdal où il resta au secret jusqu’à la fin de l’automne.
Pendant ce temps, Toutchkov continuait inlassablement ses intrigues pour jeter le trouble dans l’Eglise et la faire tomber dans l’anarchie. On essayait de dresser les évêques les uns contre les autres au moyen de fausses nouvelles. Tout était bon pour cela : arrêt du courrier, calomnies, menaces, sévices, offres alléchantes, prison, exil...

La répression était devenue si grande que presque tous les diocèses se trouvaient privés d’évêques. Finalement, c’est le métropolite Serge (Stragorodsky) de Nijni-Novgorod (plus tard de Moscou) qui remplaça pour un temps le prisonnier.
Il fut vite arrêté lui aussi et jeté en prison, ainsi que deux autres remplaçants choisis par Monseigneur Pierre. L’archevêque Séraphim d’Ouglitch prit leur succession.

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Entre-temps, Monseigneur Pierre avait été ramené à la prison de la Loubianka à Moscou.

Toutchkov recommença à le harceler pour le faire renoncer à son poste. Monseigneur refusa catégoriquement de céder et il pria un prêtre catholique, qui avait partagé sa cellule, de faire savoir à tout le monde que, quelles que soient les irconstances, jamais il ne quitterait son poste et qu’il resterait fidèle jusqu’à la mort à l’Eglise Orthodoxe.
Vers la fin de Décembre, le métropolite de Kroutitsk fut conduit, par étapes successives à Perm, Iékatérinbourg et Tioumène, jusqu’à Tobolsk en Sibérie orientale où il arriva en 1927.En Mars de l’année suivante, on lui assigna, comme lieu de résidence forcée, le village d’Abalak, sur les bords de l’Irtych, à cinquante verstes de Tobolsk.

Pendant ce douloureux voyage, de prison en prison, du métropolite Pierre, le commissaire Toutchkov continua ses manœuvres auprès des remplaçants successifs de Monseigneur, pour arriver à la fameuse «légalisation» de l’Eglise Orthodoxe, dont presque tous les dirigeants se trouvaient maintenant incarcérés ou relégués.

Les brebis sans bergers et traquées par les loups, erraient de nouveau sans savoir où aller.

A ce moment-là, en 1927, le métropolite Serge (Stragorodsky) fut brusquement libéré. Agissant comme chef de l’Eglise, puisqu’il était l’un des successeurs choisis pour ce poste, il signa personnellement, en Mars, l’accord tant attendu par le gouvernement soviétique, accord donnant une existence légale à l’Eglise qui, par contre, perdait sa pleine indépendance. En acceptant légalement d’appartenir à l’Etat marxiste, l’Eglise venait de tomber dans ses filets. On s’en aperçut très vite.
Après la déclaration que fit le métropolite Serge (Stragorodsky) aux croyants à propos de cet arrangement, une crise terrible fondit sur l’Eglise ; une importante partie du clergé et des fidèles exprima son désaccord et refusa cette décision inacceptable et prise à son insu.

Pour rester libre et servir Dieu dans la vérité et la liberté, jusqu’à la mort s’il le fallait, toute une partie de l’Eglise choisit la clandestinité ; elle y organisa l’Eglise, dite «des Catacombes», avec ses prêtres itinérants, ses offices religieux célébrés en secret ici ou là, dans les lieux les plus divers. Bref, elle organisa une résistance religieuse cachée mais effective pour conserver vivante et pure la foi chrétienne.

L’accord conclu avec les Soviets provoqua un redoublement général de persécutions religieuses ; beaucoup d’évêques, de prêtres et de simples croyants payèrent de leur vie leur fidélité à toute épreuve au Christ.

En son temps, le métropolite de Kroutitsk, prisonnier, avait averti le métropolite Serge qu’il était opposé à toute discussion avec les Bolcheviks et aux concessions demandées. Il lui avait même écrit : «Si vous n’avez pas la force de défendre l’Eglise, retirez-vous et cédez votre place à quelqu’un de plus ferme», ce qui avait déplu aux Soviets.Plus tard, on lui proposa sa liberté s’il sanctionnait les décisions prises, mais il refusa.

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Le métropolite Pierre n’était pas resté au village d’Abalak. On l’avait conduit jusqu’à Khé, lieu sans importance situé près de l’embouchure de l’Obi, dans les régions glacées de la toundra, sous le cercle polaire.

Privé de toute communication avec le monde extérieur, sans aide, gravement malade, il se trouvait condamné à une mort lente.Un témoin a pu nous donner quelques détails à son sujet, les voici :«Au mois d’Aout 1927, le métropolite Pierre arrivait à Khé par radeau remorqué sur l’Obi.Monseigneur réussit à louer, pour dix roubles par mois, une maisonnette de deux pièces à une vieille femme samoyède à laquelle il payait aussi dix roubles par mois pour la nourriture et le blanchissage.
Au début, il se sentait mieux et disait qu’il se reposait après ses deux mois de prison à Tobolsk et ses dix jours passés à Obdorsk, à la Guépéou ; maintenant, il respirait un air pur.Monseigneur se promenait dans les environs de Khé, parcourant la toundra caractérisée par ses petits buissons et ses bouleaux nains, mais cela ne dura pas.

Le jour commémorant la décapitation de Saint Jean-Baptiste, après l’office religieux, il ressentit sa première et sévère attaque d’angine de poitrine. Dès lors, il ne quitta plus le lit.Deux aides-médecins, amenés de loin, en barque, par un indigène, jugèrent son état très sérieux et conseillèrent de demander son transfert dans un endroit pourvu d’hôpital.

Monseigneur écrivit à la Guépéou à ce sujet mais ne reçut aucune réponse. Il n’avait du reste, jamais rien reçu depuis sa déportation, ni colis, ni argent, alors qu’il savait que plusieurs paquets à son nom étaient arrivés à Tobolsk.

Monseigneur Pierre, toujours malade, demeura dans ces déplorables conditions jusqu’en Septembre 1928. Le climat humide et froid de Khé est très mauvais pour la santé ; le bateau n’y accoste qu’une fois par an ! Toutes les demandes de transfert dans un climat meilleur restèrent sans réponse.

Enfin, comme le mois de Septembre finissait, on vint chercher Monseigneur Pierre pour le ramener à la prison de Tobolsk. Là, il eut une entrevue avec Toutchkov qui lui proposa de renoncer à son titre de chef intérimaire de l’Eglise et de Gardien du trône Patriarcal, en échange duquel il serait libéré. Monseigneur refusa net et fut immédiatement ramené à Khé, où sa déportation qui allait se terminer fut rallongée de trois ans. En 1930, son temps d’exil prit fin. On espérait le revoir libre ; ce fut en vain.

En 1936, les croyants de Moscou attendaient de nouveau son retour, après dix ans d’exil, car il devait être enfin libéré. On ne le revit plus jamais.Il est à peu près certain que le métropolite de Kroutitsk mourut à la fin de l’année 1936 car, le 27 Décembre, le Patriarcat de Moscou donnait au Métropolite Serge (Stragorodsky) l’ancien titre, qu’avait porté Monseigneur Pierre, de «Gardien du trône Patriarcal».

Il fut ramené de son lointain exil plus près du centre de la Russie et logea dans la cellule d’un monastère désaffecté où il put jouir d’un minimum de liberté, mais sans pouvoir entretenir de relations directes ou écrites avec le monde extérieur.

C’est là que mourut en 1936, après dix ans de captivité, l’homme fort, l’évêque irréprochable, le témoin toujours fidèle de Jésus-Christ que fut le métropolite Pierre de Kroutitsk, successeur intérimaire du Patriarche et tête de l’Eglise Orthodoxe Russe.

En 1997 le Concile des évêques de l’Eglise orthodoxe russe le déclare Saint Néomartyr.

Croix érigée à la mémoire du métropolite Pierre en 2003, ville de Magnitogorsk, église de l’Ascension.
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« Les nouveaux martyrs de la terre russe », éditions Résiac, archiprêtre Michel Polsky
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Rédigé par Parlons D'orthodoxie le 10 Octobre 2019 à 10:52 | 2 commentaires | Permalien



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