"Lorsque j’étais enfant, j’avais un album de Félix le Chat. Il avait reçu des bottes magiques qui lui permettaient, lorsqu’il les chaussait, d’aller partout. La même idée se répète dans le livre : il marchait, marchait et continuait à marcher partout. Ce n’est pas un ouvrage de Grégoire de Nysse, mais sa théologie se reflète même ici : être un chrétien, être un théologien, c’est ne jamais se reposer sur ses acquis, toujours aller de l’avant, toujours suivre le Seigneur. Et l’essence de la perfection, dit le saint, consiste en ce que nous ne l’atteignons jamais, nous ne devenons jamais parfaits. Nous avançons vers ce qui nous attend, nous passons de la gloire à la gloire."

Le métropolite de Diokleia Kallistos Ware (Patriarcat de Constantinople), a reçu le 13 décembre 2014 le doctorat "honoris causa" de l’Institut des Hautes Études Saints-Cyrille-et-Méthode, la plus haute institution d'enseignement et de recherche en théologie de l'Eglise russe, par décision du Conseil scientifique ratifiée par le Patriarche Cyrille.

Métropolite de Diokleia Kallistos: "Le travail du théologien n’est jamais achevé"
Une adresse flatteuse du métropolite Hilarion de Volokolamsk (1)

Le métropolite Hilarion de Volokolamsk, président du DREE (Département des relations ecclésiastiques extérieures du Patriarcat de Moscou) et recteur de l’Institut, a souligné que le métropolite Kallistos avait choisi la patrologie comme domaine principal de ses recherches. "Parmi les élèves du métropolite Kallistos, on compte d’éminents hiérarques des Églises orthodoxes locales, de grands théologiens travaillant dans le domaine de la patristique et de l’histoire ecclésiastique, des représentants de différentes confessions chrétiennes » a souligné le métropolite Hilarion.

Après avoir rappelé que «le métropolite Kallistos s’est beaucoup intéressé à la tradition spirituelle russe», et "sa longue amitié avec le disciple le plus proche de saint Silouane, l’archimandrite Sophrony (Sakharov)", le métropolite Hilarion a parlé de ses "nombreux projets importants visant à développer la théologie orthodoxe académique et à populariser l’Orthodoxie en Occident. Ainsi, le métropolite Kallistos de Diokleia est le président du groupe « Les amis de l’Orthodoxie sur l’île d’Ion » (Écosse) et des « Amis du Mont Athos » ; il est le président de la Commission mixte pour le dialogue orthodoxe-anglican et est membre de la Commission mixte pour le dialogue entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe." Et la métropolite Hilarion a souligné l'engagement œcuménique du métropolite Kallistos qui tient en particulier à "sa position éminent au sein du monde orthodoxe occidental du fait de son passage de l'Anglicanisme à l'Orthodoxie tout en gardant ses activités d'enseignement en Angleterre. Votre sacerdoce," souligne le métropolite Hilarion en s'adressant directement au promu, a "montré la vrai valeur du dialogue entre les Chrétiens de différentes confessions et a renforcé les liens entre les Églises locales sœurs."

La réponse du métropolite Kallistos (2)
Extraits, source:

A son tour, le métropolite Kallistos Ware a constaté qu’il était profondément touché et très flatté de l’honneur que lui faisait l’Institut des Hautes Études. « La théologie n’est pas une discipline scientifique que l’on doit aborder de façon stricte et académique. Elle suppose qu’on soit attachée à cette matière, qu’on soit prêt à lui consacrer toute sa vie. Il y a un lien très étroit entre la théologie et la prière, entre la doctrine et les tentatives d’appliquer dans notre vie ce que nous étudions.

S’agissant de la pensée religieuse du XX siècle, ce furent le père Georges Florovski et Vladimir Losski. J’ai beaucoup aimé la façon dont le père Georges Florovski envisageait la synthèse néo-patristique. Et j’ai été très influencé par la façon dont Vladimir Losski comprenait la théologie mystique. J’ai eu le bonheur et l’honneur de les connaître tous deux personnellement, et leur exemple a été pour moi une source d’inspiration dans tous mes travaux à Oxford.

Je voudrais élargir un peu la question et révéler quels pères de l’Église m’ont le plus influencé. Il m’est difficile de choisir parmi toute la richesse de la pensée patristique, quelle influence aura été la plus puissante. Peut-être saint Irénée, ou saint Maxime le Confesseur, saint Syméon le Nouveau Théologien ou Grégoire Palamas. Tous ont été pour moi une source d’illumination, mais celui qui m’est peut-être le plus proche, c’est Grégoire de Nysse.

Aujourd’hui, j’aimerais rappeler deux points de sa doctrine qui me sont le plus chers. Ils sont particulièrement développés dans son ouvrage sur la Vie de Moïse, dans lequel saint Grégoire parle de la vie chrétienne comme d’un chemin en trois étapes. La première étape, comme on le voit dans la vie de Moïse dans l’épisode du Buisson ardent, c’est la vision de Dieu dans le feu incréé. La vision cataphatique de Dieu comme Lumière. La seconde étape est comparée à la marche du peuple hébreu dans le désert, lorsque Dieu le conduit et l’accompagne sous la forme d’une colonne de feu et de nuées ; nous voyons ici un mélange de lumière et de ténèbres. Ensuite, vient la troisième étape, lorsque Moïse fait l’ascension du Mont Sinaï et entre dans la nuée. Ici, nous pouvons parler de vision apophatique de Dieu. A propos de cette troisième étape, le saint père dit que la vraie connaissance de Dieu, c’est l’inconnaissance, la compréhension que nous ne pouvons le connaître. Ainsi, on est en présence d’un certain paradoxe.

Il est très intéressant de constater que saint Grégoire envisage la voie du chrétien, non pas comme un cheminement des ténèbres à la lumière, mais au contraire un chemin de la lumière vers les ténèbres, un cheminement vers le mystère et dans le mystère. On peut dire la même chose de la vocation du théologien. Le théologien entre dans le mystère vivant du Dieu vivant. Mais saint Grégoire dit que ces ténèbres ne sont pas négatives, mais lumineuses. Bien que la nuée symbolise le mystère de Dieu, elle symbolise aussi l’union avec Dieu. Moïse, entrant dans la nuée, devient un avec Dieu. Cette nuée n’est pas un vide, mais au contraire une communion avec Dieu qu’éprouve Moïse sur le Sinaï. Cette présence, ce rayonnement, cet amour divin dont parle Grégoire de Nysse sont cette même lumière qui ne peut s’exprimer, la lumière inexprimable, ineffable.

Cette doctrine m’est particulièrement chère, parmi tout ce que j’ai appris des Pères de l’Église, mais il y a quelque chose d’autre. Après les trois théophanies que vécut Moïse – le Buisson ardent, la colonne de feu et l’apparition sur le Mont Sinäi – il y a une quatrième théophanie. Et ici saint Grégoire de Nysse se réfère à l’épisode du chapitre 33 du livre de l’Exode, où Dieu dépose Moïse dans une crevasse de la falaise et passe devant lui dans toute Sa gloire. Et Moïse, qui jette un œil, ne le voit que de dos. Qu’est-ce que cela signifie ? Si tu vois quelqu’un de dos, c’est que tu le suis. C’est pourquoi, affirme saint Grégoire de Nysse, en suivant le Christ, nous devons toujours marcher à sa suite, mais, tout en le voyant de dos, nous ne pouvons jamais le rattraper complètement. Nous sommes toujours derrière. Et ensuite, il évoque un autre paradoxe : connaître Dieu, rencontrer Dieu, c’est le voir face à face.

Saint Grégoire de Nysse envisage la vie chrétienne comme un mouvement permanent vers l’avant, un mouvement qui ne s’arrête pas non plus dans la vie éternelle. Lorsque j’étais enfant, j’avais un album de Félix le Chat. Il avait reçu des bottes magiques qui lui permettaient, lorsqu’il les chaussait, d’aller partout. La même idée se répète dans le livre : il marchait, marchait et continuait à marcher partout. Ce n’est pas un ouvrage de Grégoire de Nysse, mais sa théologie se reflète même ici : être un chrétien, être un théologien, c’est ne jamais se reposer sur ses acquis, toujours aller de l’avant, toujours suivre le Seigneur. Et l’essence de la perfection, dit le saint, consiste en ce que nous ne l’atteignons jamais, nous ne devenons jamais parfaits. Nous avançons vers ce qui nous attend, nous passons de la gloire à la gloire.

Ceci s’applique au travail du théologien. Le travail du théologien n’est jamais achevé, c’est toujours un état temporaire, inachevé, présent. C’est toujours ce qui n’est pas mené à bien ; si éloquents que nous soyons dans notre théologie, nous ne pouvons jamais exprimer qu’une toute petite parcelle de la vérité.

Saint Irénée dit : « Même dans le siècle à venir le Seigneur continuera à nous révéler quelque chose de nouveau sur Lui, et nous aurons de quoi apprendre. » J’aimerais que ceux d’entre vous qui enseignent ici et ceux qui étudient gardent à l’esprit que tout ce que nous entendons et tout ce que nous enseignons n’est qu’une petite parcelle de ce qui peut et doit être dit. Nous ne pouvons jamais l’appréhender en plénitude.

Lisez l’histoire vivante que tente de transmettre la théologie, et que votre théologie soit vivante et dynamique. Tournés vers le passé, vers la théologie patristique, soyez aussi tournés vers l’avant, jetez un œil vers l’avenir. Continuez à entrer toujours plus avant dans le mystère inaccessible, en avançant toujours (cf. Phil 3, 13), comme dit l’apôtre Paul. C’est ma prière pour vous tous."

Parmi les assistants à la cérémonie on notait l’évêque Irénée de Bačka (Église orthodoxe serbe), l’archevêque Ivan Jurkovič, nonce apostolique en Russie; le chapelain Clive Fairclough, recteur de la paroisse anglicane de Moscou, plusieurs évêques de l'Eglise russe ainsi que les participants de la II Conférence internationale de l’Institut des Hautes Études les membres du Conseil scientifique de l’Institut, les enseignants et des étudiants de l’Institut, des membres du DREE.

La IIe conférence patristique internationale sur le thème « Saint Syméon le Nouveau Théologien, patrimoine spirituel ». (3)

Cette conférence, organisée par l’Institut des Hautes Études Saints-Cyrille-et-Méthode et l’Université nationale de recherche nucléaire de Moscou (MIFI) s'est déroulée les 11-12 décembre 2014 à Moscou sous la présidence du métropolite Hilarion de Volokolamsk (qui dirige aussi la chaire de théologie du MIFI)

Après le mot d'accueil du métropolite Hilarion, le métropolite Kallistos de Diokleia a ouvert les débats sur le thème de « La doctrine de la personne humaine chez saint Syméon le Nouveau Théologien ».

Parmi les participants il y avait une délégation de l’Église orthodoxe serbe composée de 5 évêques, ainsi que des clercs des Églises orthodoxes locales, des professeurs d’université de différents pays, des théologiens dont l’archiprêtre John Behr (Séminaire Saint-Vladimir, États-Unis), le professeur Marina Bazzani (Université d’Oxford, Angleterre), le professeur Despina Prassas (Collège Providence, États-Unis), le professeur Jean-Claude Larchet (Université de Strasbourg, France), V. Baranov, l’archiprêtre Nikolaos Lioudovikos (Académie de théologie de Thessalonique, Grèce), le professeur Hannah Hunt (Trinity University, Leeds, Grande-Bretagne), l’archimandrite mégaloschème Gabriel (Bunge) (Suisse), P. B. Mikhaïlov (chargé de cours à l’Université orthodoxe Saint-Tikhon), l’archimandrite Irénée (Steenberg) (Institut orthodoxe Saints-Cyrille-et-Athanase d’Alexandrie, États-Unis) et d’autres.

Un recueil contenant les exposés des participants devrait être publié l’an prochain mais, eu égard à la personnalité des intervenants, il est très probable que ces interventions se situait dans le prolongement de la synthèse néo-patristique don parlait le métropolite Kallistos.

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(1) Extraits, source et photo
(2) Extraits, source:
(3) Sources: et ICI

V.Golovanow

Rédigé par Vladimir Golovanow le 22 Décembre 2014 à 11:36 | 1 commentaire | Permalien