OLTR - Editorial d'Octobre 2019 - Une décision salutaire
La grave crise que traverse l’Archevêché des Eglises orthodoxes russes en Europe occidentale n’est peut-être qu’une réplique d’une crise majeure qui affecte l’Eglise orthodoxe dans son ensemble.

En novembre 2018, par une décision soudaine et brutale, sans aucune consultation avec l’Archevêque, le patriarcat de Constantinople révoque le tomos de 1999 qui conférait à l’Archevêché le statut d’exarchat. Il intime aux paroisses l’ordre de rejoindre, chacune où elles se situent, les différentes métropoles de leur pays. En même temps qu’exiger sa dilution, il prive, alors, l’Archevêché de tout rattachement au plérôme de l’Eglise orthodoxe.

L’archevêque, Monseigneur Jean (Renneteau), a la charge des paroisses de l’Archevêché. On ne rappellera jamais assez cette règle canonique de l’Eglise orthodoxe : il incombe à l’évêque et à lui seul, la responsabilité des décisions pour toutes les questions aussi bien administratives que fondamentalement théologiques. Mais il appartient, aussi, à l’évêque de s’assurer que ses décisions seront reçues.

C’est un point fondamental et il est à craindre qu’il ait été, souvent, mal compris et mal interprété. Pourquoi oublie-t-on que c’est l’évêque qui reçoit l’onction épiscopale ? Pourquoi oublie-t-on que c’est l’évêque qui détient la plénitude du pouvoir ? Pourquoi oublie-t-on que le prêtre ne reçoit que de l’évêque le pouvoir de consacrer l’Eucharistie ? Pourquoi oublie-t-on que le clerc ou le laïc peut être invité à donner son avis mais que c’est bien l’évêque qui décide ? Ceci est l’esprit du Concile de Moscou de 1917 qui redonne le pouvoir de l’Eglise à ses primats. Il ne s’agit pas, bien au contraire, d’asservir le pouvoir pastoral de l’évêque aux décisions d’un pouvoir civil.

Nous ne détaillerons pas, ici, toutes les péripéties qui s’ensuivent. Ayant pris, après un large consensus, la décision de garder l’unité de l’Archevêché, Mgr Jean n’a que la préoccupation de rester en communion avec l’Eglise orthodoxe. Pour cela, après de nombreuses consultations dont il ne garde aucun secret, il accepte la seule proposition fiable et pérenne qui se présente et qui est émise par l’Eglise russe. C’est cette décision absolument essentielle que Mgr Jean prend pour le salut de l’Archevêché. Ses ouailles et ses clercs ne devraient que lui manifester une immense gratitude de les avoir si bien guidés.

La proposition de l’Eglise russe contient des avancées majeures pour la vie de l’Archevêché. Il est conféré, à ce dernier, un véritable statut diocésain. C’est-à-dire que son primat, l’Archevêque n’est plus l’exarque d’un membre du synode, le patriarche de Constantinople dans l’ancienne organisation, mais devient, lui-même, membre du synode de l’Eglise russe, dans la nouvelle organisation. De plus, le synode de l’Eglise russe promet de renforcer l’Archevêché en procédant rapidement à l’élection de nouveaux évêques auxiliaires ; ce qui permet de rétablir, enfin, une instance importante dans le fonctionnement de l’Archevêché, à savoir le comité épiscopal.

Dès notre éditorial de février 2019 , avant que la crise ne prenne les proportions irrationnelles que nous observons, nous avons largement prôné cette orientation et nous avons exprimé combien elle est naturelle et liée à l’histoire de l’Archevêché et combien elle offre de perspectives.

A tous ces titres, l’OLTR se réjouit de cette décision de Monseigneur Jean et lui exprime sa gratitude et son soutien qu’il lui paraît indispensable de manifester.

Malheureusement, oubliant le caractère fondamentalement pastoral, ecclésial de la décision prise, et, certainement, en grande partie, du fait de cette nouvelle relation établie avec l’Eglise orthodoxe russe, des passions incontrôlées se sont déchainées contre cette décision. C’est la tentation de « la voie de la mort ».

Et ce qui conforte, plus encore, l’indispensable autorité de l’évêque est ce relativisme, cette idée erronée selon laquelle les décisions doivent se prendre collégialement ou pire encore parfois s’imposer à lui. Comment expliquer que la proportion des délégués qui soutenait la préservation de l’unité de l’Archevêché ne se soit pas retrouvée pour simplement transcrire dans les statuts cette décision d’ordre pastoral ? L’« option russe » apparaît, pourtant, comme une proposition unique, au moment de la première consultation sur l’unité de l’Archevêché. Pourquoi une proportion non négligeable de ces délégués a-t-elle cherché à entraver la décision pastorale de rejoindre l’Eglise russe en tentant de bloquer la seconde consultation et de corrompre l’esprit des statuts de l’Archevêché ? On peut formuler des explications selon lesquelles, certains, qui soutenaient la première décision (la volonté d’unité), ont déserté pour la seconde (le soutien à Monseigneur Jean de solliciter l’omophore du patriarcat de Moscou). Quelques-uns étaient, peut-être, nostalgiques d’une situation disparue. D’autres encore, étaient dans l’illusion qu’en affirmant l’unité de l’Archevêché ils obtiendraient la révision de la révocation irréversible du tomos de 1999. Les troisièmes pensaient qu’en affirmant cette volonté d’unité, ils stimuleraient d’autres propositions (on se souvient de cette option roumaine) qui ne sont jamais venues.

Il convient de se prémunir d’une habitude trop rémanente dans l’Archevêché où le caractère « associatif » ou légal est trop souvent confondu avec la dimension ecclésiale, voire, considéré comme supérieur. Rappelons cet autre enseignement majeur : l’Eglise est dans ce monde. C’est bien pour exister, s’incarner, pourrait-on dire, qu’elle doit trouver les règles administratives qui lui permettent de fonctionner. Il ne s’agit pas, pour l’Eglise, de contourner les dispositions légales. Mais l’Eglise n’est pas de ce monde. Il faut traduire qu’il ne peut être usé de règles civiles pour contraindre la vie de l’Eglise.

Les statuts de l’Archevêché sont rédigés pour protéger les décisions de l’Evêque. Si l’on lit bien les articles 35 et 28 qui relatent les décisions des assemblées générales, le pouvoir de décision est bien laissé à l’Archevêque. Au cas où une partie de l’assemblée tente de faire adopter des dispositions de nature clairement contraire à l’Eglise, l’Archevêque, disposant de la plénitude des pouvoirs, peut en empêcher l’adoption. Ici, cette opposition à l’Archevêque ne peut pas retarder la décision qu’il a prise. Elle ne peut qu’entraver et retarder le fonctionnement administratif de l’union diocésaine. Quand ce n’est pas pire !

En effet, il y a d’autres formes d’agression contre cette décision de l’Archevêque. Il n’est pas acceptable de vouloir la dislocation de l’Archevêché parce que l’on est convaincu par une interprétation erronée et non canonique de la 28ème décision du IVème concile de Chalcédoine (451). Selon cette interprétation, le patriarcat de Constantinople jouirait d’une juridiction universelle ; ce qui est contraire à l’Orthodoxie. Evidemment, cette prétention n’a jamais eu de fondement et a été récemment inventée. Les conséquences en sont dramatiques en Ukraine. La révocation du Tomos de 1999 s’expliquerait par le souci d’éviter les revendications de diasporas ukrainiennes, dépendantes de monsieur Doumenko, qui pouvaient exiger de disposer, « comme les Russes », d’un exarchat. Il était urgent de révoquer celui qui existait.

Nous observons la totale indépendance dont jouit l’Eglise russe hors-frontières depuis qu’elle a choisi de se placer, il y a douze ans, sous l’omophore du patriarcat de Moscou et l’absence du moindre signe d’une quelconque ingérence dans son administration. Mais les opposants à la décision de rejoindre l’Eglise russe imputent, à cette dernière, des velléités d’imposer un certain « autoritarisme ». Il est tout de même curieux de voir cette accusation formulée par ceux-là même qui semblent avoir oublié le déroulement, dans l’Archevêché, des événements de l’année 2013 et ses conséquences. Leur attitude et leur indocilité, de cette époque, ont certainement contribué à motiver le synode de Constantinople dans son ukase fatal.

Nous déplorons vivement toutes les tentatives organisées pour retarder cette nouvelle étape dans la vie de l’Archevêché. Il est urgent qu’il soit mis un terme à ces combats inutiles et stériles. Il est souhaitable que leurs protagonistes prennent toute la mesure des nouvelles perspectives, reviennent vers l’Archevêque, reçoivent sa décision et empruntent la « voie de la vie » que ce grand pasteur a tracée au profit de l’Eglise orthodoxe. Cette crise aura, peut-être, été salutaire pour supprimer tous ces malentendus.

L’OLTR propose d’emprunter cette « voie de la vie » depuis sa création, dans le sillage de la Lettre du Patriarche Alexis 2 du 1er Avril 2003. Ce message d’amour, d’espoir et de réconciliation laisse entrevoir l’importance du rapprochement de toutes les composantes de l’Eglise russe issues de la première émigration comme facteur de développement de l’orthodoxie locale. Il nous a toujours paru indispensable que l’Archevêché participe à cette nouvelle impulsion et nous avons toujours été convaincus qu’il devait en être une « pierre angulaire ». Par exemple, dans la métropole qui était, alors, entrevue, les statuts étaient très largement inspirés des statuts de l’Archevêché. Nous nous réjouissons de voir, maintenant, cette convergence que nous espérions depuis longtemps. L’OLTR, fidèle à sa conviction, forte de l’affirmation de sa présence, n’est pas étonnée que l’Eglise russe ait tendu la main pour permettre à l’Archevêché de sortir d’une crise qu’il n’aurait pas dû connaître si le dialogue constructif, auquel elle a toujours appelé, avait pu se tenir.

Gueorguy von ROSENSCHILD

Président de l’OLTR

27 Octobre 2019

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Rédigé par Parlons D'orthodoxie le 30 Octobre 2019 à 09:56 | 5 commentaires | Permalien


Commentaires

1.Posté par Guillaume le 30/10/2019 10:40
Un éditorial comme toujours pertinent et percutant. Que de temps perdu depuis l'appel du Patriarche Alexis II !

2.Posté par Gueorguy le 19/11/2019 15:11
Les motifs de la révocation du Tomos.

En novembre 2018, une sorte de séisme se produisait au sein de l’Eglise orthodoxe en Europe occidentale. A la surprise générale, le patriarcat de Constantinople annonçait la révocation du tomos de 1999 qui conférait à l’Archevêché un statut d’exarchat ; l’Archevêché disposait, jusque-là, d’un lien canonique avec le plérôme de l’Eglise orthodoxe.

Peut-être le temps est venu, un an après, de trouver une explication à cette décision de tirer un trait sur presque 90 ans de soutien, soutien sollicité par Mgr Euloge. En s’accordant sur les réelles motivations de l’abandon de l’Archevêché par le patriarcat de Constantinople, il sera possible à tous d’accepter, avec sérénité, la décision salutaire, prise par Mgr Jean.

Il existe plusieurs hypothèses :
- 1/ La décision officielle du patriarcat de Constantinople : La fin de la coexistence, sur un même territoire, de plusieurs entités du patriarcat de Constantinople.
Elle se trouve bien explicitée dans l’acte de sujétion du 12 janvier 2019. On peut vouloir s’y tenir et, semble-t-il, les partisans de la mettre en œuvre s’en accommodent très bien. Il s’agit pour le patriarcat de Constantinople de mettre un terme à cette coexistence, en Europe occidentale, de deux structures parallèles dépendantes de son autorité. Cette explication occulte un aspect fondamental. L’Archevêché n’a jamais été la « propriété » du patriarcat de Constantinople mais, du fait de circonstances historiques, s’est simplement placé, un temps, sous sa protection canonique. Une telle décision est une sorte de spoliation, par le patriarcat de Constantinople, d’un bien qui ne lui appartient pas.
- 2/ Cette révocation du tomos est directement liée à l’opération désastreuse du Patriarcat de Constantinople en Ukraine.
Dans l’éditorial de février 2019 « Crises et perspectives », il était indiqué qu’il pouvait y avoir une certaine logique à la décision officielle du patriarcat de Constantinople. Mais la préoccupation canonique laissait sceptique. Ces dernières années, celle-ci ne se manifeste pas lors des autres initiatives du patriarcat de Constantinople. Le lien entre les deux décisions (sur l’Ukraine et sur l’Archevêché) est bien établi. Ce n’est, donc, pas un hasard qu’elles soient émises dans le même décret. Dans l’éditorial d’octobre 2019, nous explicitons ce lien et accepter le démantèlement de l’Archevêché revient à s’associer à cette opération désastreuse du patriarcat de Constantinople en Ukraine.
- 3/ La gouvernance de l’Archevêché n’était plus acceptable pour le patriarcat de Constantinople.
Le déroulement de l’assemblée générale du 1er novembre 2013, l’élection de Mgr Job et tout ce qui a précédé et suivi ont attesté d’une certaine « reprise en main » par le patriarcat de Constantinople. On pourrait s’étonner qu’aucune conclusion n’en ait jamais été tirée de ces événements. De plus, on a pu relever les manifestations objectivement hostiles du patriarcat de Constantinople à toute référence au Concile de Moscou de 1917. Les affirmations lancées, tout récemment, par les plus proches collaborateurs de Mgr Emmanuel laissent dubitatif. Leurs allégations quant à la possibilité de recréer « l’esprit de l’Archevêché » au sein d’un hypothétique vicariat, dont les statuts restent opaques, manquent totalement de crédibilité. Il en est de même pour l’assertion selon laquelle on y fera vivre les enseignements du concile de Moscou.

Cerner les motifs de la révocation du tomos et du démantèlement de l’Archevêché, voulus par le patriarcat de Constantinople était incontournable. Ceci permet de comprendre et d’accepter la décision salutaire qu’a prise Monseigneur Jean, pour sauvegarder l’intégrité de l’Archevêché en lien avec le plérôme de l’Eglise orthodoxe que lui apporte l’Eglise russe.

3.Posté par Jonas le 20/11/2019 02:23
... sauf que "le lien avec le plérôme de l'Eglise orthodoxe que lui [à "l'Archevêché"] apporte l'Eglise russe" dont vous parlez se réduit de jour en jour : plus de communion avec le patriacat de Constantinople, ni avec celui d'Alexandrie, ni avec la plus grande partie de l'Eglise grecque (et comment faire le tri au jour le jour entre les "bons" et les "méchants" : en fonction des déclarations parfois contradictoires et souvent alambiquées de tel ou tel hiérarque ?). Ce plérôme se réduit comme peau de chagrin !

4.Posté par Gueorguy le 20/11/2019 15:33
Le plérôme se réduit, certes. on ne peut que le déplorer. Mais que faire quand des églises posent des prétentions exorbitantes, s'octroient des prérogatives sur des territoires qui ne sont pas les leurs ou foulent au pied le sacrement de l'ordination épiscopale?

Mais le lien, avec l'Eglise orthodoxe s'est trouvé rétabli. Sans le tomos de 1999, unilatéralement anéanti, l'Archevêque n'avait pas de lien canonique avec l'Eglise orthodoxe. Et ce lien a été rétabli en recevant la gramota de l'Eglise russe.

5.Posté par André G. le 20/11/2019 18:09
@poste 3
Cher Jonas, c'est un vrai problème que cette mise en route d'un processus d'excommunication. Mais c'est difficile de nier aussi la nécessité d'une réaction aux grossièretés canonico-liturgiques en cours. La "communion" ne veut pas dire que "tout va bien" avec la foi orthodoxe. La communion est une réalité profonde et vitale qui peut cesser sans "rompre la communion" officiellement. Mieux vaut la parole ouverte et - c'est important ! - charitable et dite dans l'amour vrai. Le problème réside plutôt dans la facon de recevoir ces réalités: pour nous, fidèles, c'est important de réagir avec force, par notre non-acceptance de ce processus, venu de l'extérieur probablement, de mettre du désordre dans l'Èglise.
Meilleurs sentiments!

6.Posté par Olga Kluchnikov le 21/11/2019 09:13
J'ai lu un tel nombre de ces commentaires où l'auteur emploie l'expression "peau de chagrin" qu'il m'est difficile de ne pas réagir : je pense que cette métaphore "quantitative" ne reflète ni la réalité, ni certaines vérités fondamentales et ne permet en aucun cas de bien analyser le problème de la division et de la rupture de communion (qui est grave, certes, mais à mon sens, ce n'est pas tellement parce qu'une paroisse comme celle de Nantes se retrouve dans la juridication du P.O.).

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