Père Serge Model: La canonisation des saints dans l’Église orthodoxe
Texte adapté d’une communication présentée à Bruxelles /Belgique/ le 15 octobre 2011, dans le cadre de la Journée de rencontre et de ressourcement organisée par la Fraternité orthodoxe de la région bruxelloise

« La vénération des saints occupe une grande place dans la piété orthodoxe », relève l’un des grands théologiens orthodoxes contemporains, le père Serge Boulgakov. Et il poursuit :

Les saints sont nos orants et nos protecteurs dans le ciel et donc des membres vivants et actifs de l’Église terrestre […].

Leur présence de grâce dans celle-ci, rendue apparente par leurs icônes et leurs reliques, nous entoure comme d’une nuée de prière à la gloire de Dieu. Elle ne nous éloigne pas, elle nous rapproche du Christ et nous unit à lui.

Les saints ne sont pas des médiateurs entre Dieu et les hommes, qui nous écarteraient du seul médiateur Jésus Christ […] ; ce sont nos compagnons de prière, nos amis et nos aides dans notre service du Christ et notre communion avec lui. (1

Le métropolite Juvénal (Poïarkov) de Kroutitsy, ancien président de la commission synodale de canonisation de l’Église russe rappelle, quant à lui, que :

i[Depuis ses origines, l’Église du Christ a appelé saints ceux qui, purifiés du péché, ont acquis l’Esprit Saint […] et ont montré la puissance de Dieu dans notre monde. Celui qui est purifié du péché participe à la sainteté et l’immortalité, et c’est pourquoi les saints après leur mort physique ne restent pas inactifs, mais comme de véritables amis de Dieu (Jn 15,15) participent au dessin de Dieu pour le monde, intercédant pour ceux qui vivent sur terre.]i (2)

Divers saints ou types de sainteté ayant été évoqués lors de nos recontres annuelles précédentes (3), il convenait, à un moment donné, de faire le point sur la notion même de sainteté et de reconnaissance de celle-ci dans l’Église orthodoxe : la « canonisation » ou « glorification » des saints.

CANONISATION OU GLORIFICATION

Avant tout, précisons quelques éléments de terminologie : le terme de canonisation /canonisatio en latin, transcription du grec kanonizô, qui signifie « déterminer, légaliser selon la règle »/ est assez tardif, puisqu’il n’apparaît qu’au XIe siècle en Occident, soit après la séparation des Églises. C’est pourquoi, certains orthodoxes préfèrent l’éviter au profit de formules comme « élévation au rang des saints », « glorification » ou « reconnaissance » de la sainteté. (4)

D’autres, par contre(5), n’éprouvent pas de difficulté particulière à employer un vocable qui ne recouvre pas de contre-sens théologique, et dont la clarté et la simplicité ont imposé l’usage courant dans plusieurs langues. Ne souhaitant ni réinventer la roue, ni nous démarquer systématiquement du vocabulaire usuel français au nom d’une supposée différence orthodoxe(6), nous nous proposons d’utiliser ici ce terme.

En matière de canonisation, il convient également d’écarter de véritables « images d’Epinal » qui circulent parfois : la vénération populaire, la fameuse vox populi (qu’elle s’exprime par des pélerinages sur la tombe du défunt considéré, la rédaction de prières à son intention voire la peinture d’icônes à son effigie) ne suffit pas, à elle seule, à considérer un être humain comme « saint » dans l’Église orthodoxe : il y faut une sanction ecclésiale. D’un autre côté, les usages orthodoxes en la matière diffèrent sensiblement de ceux de l’Église catholique-romaine, où l’on assiste, depuis le Moyen Age, à de véritables « procès » en canonisation, aux cours desquels procureurs et avocats défendent une cause ou s’opposent à celle-ci, dans le cadre de procédures juridiques déterminées.(7)

Après avoir rappelé la notion de sainteté dans l’Ancien et le Nouveau Testament, ainsi que dans l’Église primitive, évoqué la question de reliques et brièvement parcouru l’histoire de la canonisation dans l’Église orthodoxe, nous nous attacherons à définir les critères de cette canonisation et son expression liturgique, pour proposer, in fine, quelques éléments de réflexion sur la vénération orthodoxe des saints d’Occident.

Suite


Père Serge Model: La canonisation des saints dans l’Église orthodoxe
* Le père Serge MODEL est prêtre de l’Archevêché orthodoxe russe de Bruxelles et de Belgique dont il est le Secrétaire diocésain. Il est affecté à l’église-cathédrale Saint Nicolas à Ixelles. Il est l’auteur de plusieurs articles sur l’Eglise orthodoxe russe.

Illustration: icône de Tous les saints, Grèce, vers 1700, monastère du Pantocrator, Mt Athos

Envoyée par V. Golovanow

Notes

(1) S. Boulgakov, L’Orthodoxie, éd. L’âge d’Homme, Lausanne, 1980, p. 134.
(2) Métropolite Juvénal (Poïarkov), « Sviatost’ yest’ ideal dlia vsiakogo veruïuschego [La sainteté est l’idéal de chaque croyant] », <http://www.patriarchia.ru/db/print/41307.html>.
(3) Depuis 2003, ont ainsi été évoqués saint Séraphim de Sarov, Ephrem le Syrien, Martin de Tours, les startsy d’Optino, Jean Maximovitch, Elisabeth de Russie, mère Marie Skobtsov, ou des thèmes comme « Sainteté et transfiguration », « La sainteté du martyre », etc.
(4) Cf. C. Harissiadis (métropolite Constantin de Dercos), « La reconnaissance des saints dans l’Eglise orthodoxe », Saints et sainteté dans la liturgie (XXXIIIe semaine d’études liturgiques. Conférences Saint-Serge, Paris, 1986), CLV/éd. Liturgische, Rome, 1987, p. 119.
(5) Cf. par exemple G.P Fedotov, « La ‘canonisation’ dans la tradition de l’Eglise orthodoxe », Le Messager orthodoxe, 89 (1981), p. 7-11 ; E. Behr-Sigel, « La canonisation dans l’Eglise orthodoxe », Prière et sainteté dans l’Eglise russe, éd. Abbaye de Bellefontaine, 19822, p. 30-41 ; Juvénal (Poïarkov), métropolite de Kroutisty et Kolomna, « La canonisation des saints dans l’Eglise orthodoxe russe », Messager de l’Exarchat du patriarche russe en Europe occidentale, 117 (1989), p. 9-29 ; J. Getcha, « La canonisation des saints dans l’Eglise orthodoxe », Esprit et Vie, 115 (2004), p. 34-38.
(6) Même avec les meilleures intentions, l’usage soutenu de termes grecs ou slavons en français pour marquer la « différence » orthodoxe renforce un sentiment d’exotisme et entraîne une perte de compréhension du discours. Cf. J.-C. Roberti, Etre orthodoxe en France aujourd’hui, éd. Hachette, Paris, 1998, p. 183-184.
(7) Sur celles-ci, cf. Y. Chiron, Enquête sur les béatifications et les canonisations, éd. Perrin, Paris, 20012.

Rédigé par Parlons D'orthodoxie le 8 Mars 2019 à 18:35 | 1 commentaire | Permalien


Commentaires

1.Posté par Vladimir G: Mise au point le 14/03/2019 10:14
Je précise à sa demande que le père Serge a été déchargé fin 2018 de ses fonctions de secrétaire de l’archevêché de Bruxelles et recteur de la cathédrale St Nicolas à Bruxelles pour des raisons de santé.

2.Posté par Didier Veillat le 14/03/2019 16:58
L'article est relativement court et très intéressant; on en retient surtout que la sainteté est une manifestation de la grâce de l'Esprit Saint chez un individu ayant porté cette grâce à une certaine apogée par ses actions, les miracles qu'il manifeste avant et/ou après sa mort, son apport théologique à l'Eglise, etc. qu'il n'y a de ce fait pas de système juridique à la manière d'un tribunal qui permettrait une sorte d'octroi à la sainteté. Ainsi, la canonisation d'une personne ne relève pas d'une seule règle tout en restant rigoureux selon les circonstances au sein desquelles s'est manifestée ladite sainteté. Il y a là une forme de sagesse assez admirable.

On peut raisonnablement supposer en plus qu'il a existé et existe quantité de personnes saintes dont nous n'avons aujourd'hui aucun témoignage. Il est raisonnable d'admettre que parmi les trente milliards d'êtres humains qui nous ont précédé en ce monde, il y a eu des dizaines de milliers de saints.

Il est vrai que pour la période autour de 1054, il y a bien des cas problématiques de saints quant à leur orthodoxie. Il faut alors voir selon les actes ou les choix théologiques ou canoniques du saint présomptif.

S'il n'existe pas de "catalogue" des saint d'occidents dans l'Orthodoxie. Il me semble (mais cela ne figure pas dans l'article) que l'usage des Petits Bollandistes (société jésuite en charge de recenser les saints de l'Eglise catholique romaine) peut dans certains cas s'avérer utile, voire précieux. J'ai connu la cas d'un lecteur dont le prénom et le saint patron dont il se réclamait posaient problème au prêtre. Nous avons eu une réponse grâce aux Petits Bollandistes; 17 gros volumes (700 p./volume) dont nous avons été un temps propriétaires avant d'en faire don à une paroisse orthodoxe. L'ensemble recouvre tous les saints jusqu'en 1874: une sorte de monument dont il faut rendre grâce aux rédacteurs.
La 7ème et dernière édition complète est consultable et/ou téléchargeable sur le site Gallica BNF gratuitement.

Merci de votre lecture.

Didier Veillat

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