Recension Jean-Claude Larchet : père Placide Deseille, « De l’Orient à l’Occident. Orthodoxie et catholicisme »
Père Placide Deseille, « De l’Orient à l’Occident. Orthodoxie et catholicisme », Avant-propos de Bernard Le Caro, Éditions des Syrtes, Genève, 2017, 348 p.

C’est une excellente idée d’avoir rassemblé, dans ce volume, les riches études de l’Archimandrite Placide Deseille, qui datent pour beaucoup d’entre elles de l’époque déjà ancienne où il donnait des conférences régulières et très suivies à Montgeron, mais qui après des années passées n’ont pas pris une ride. Ces textes avaient été publiés sous forme de fascicules par son monastère, et de ce fait n’avaient pas connu toute la diffusion qu’ils méritaient. Le fait de les réunir permet des les avoir tous, mais aussi et surtout de monter un ensemble cohérent, consacré pour l’essentiel à une réflexion historique, théologique et spirituelle sur les rapports entre l’Orient et l’Occident chrétiens avant et après le schisme.

Il s’agit plus précisément de montrer comment et pourquoi le christianisme occidental s’est progressivement éloigné du christianisme oriental, le catholicisme-romain se montrant sur certaines points en rupture totale avec l’Orthodoxie, mais conservant, sur d’autres points, des éléments de leurs racines communes, l’Orthodoxie, de son côté, gardant des liens forts avec les saints occidentaux du premier millénaire et assumant parfaitement ce qui, dans la tradition latine du premier millénaire, était en plein accord avec la tradition orthodoxe. Les dix-sept études qui composent le recueil peuvent être réparties en deux parties. Dans une première partie, le Père Placide montre comment l’Occident a été évangélisé à partir de l’Orient, comment le monachisme occidental a pris ses sources dans le monachisme des déserts d’Égypte et en a été profondément imprégné (dans la tradition bénédictine notamment), puis comment des points de rupture sont apparus déjà avec la théologie de saint Augustin, avant que ne se produise une déchirure entre ce qui devint le catholicisme-romain et l’Orthodoxie. Les différences puis les divergences se sont étendues à la spiritualité, mais certaines convergences ont cependant subsisté, et on en voit bien des éléments encore chez Pascal et les « Messieurs de Port-Royal », grands amateurs de la spiritualité des Pères grecs qu’ils ont édités, et jusqu’à nos jours dans les ordres monastiques les plus anciens, comme celui qui suit toujours la règle de saint Benoît.

Dans une deuxième partie, l’auteur envisage surtout les rapports de l’Europe avec l’Orthodoxie à l’époque moderne et les questions liées à la diaspora, à l’uniatisme et à l’œcuménisme. L’ouvrage se conclut sur une réflexion sur la façon d’être chrétien orthodoxe aujourd’hui et sur la formulation de quelques exigences de la vie chrétienne.

La compétence particulière du Père Placide Deseille pour analyser les divergences et les convergences (statiques et dynamiques) entre l’Orient et l’Occident chrétiens du premier millénaire, puis entre l’Orthodoxie et le catholicisme-romain tient à sa formation bivalente et à son itinéraire personnel, exposés dans l’autobiographie qui ouvre le volume, avec : sa naissance en 1925, sa première formation au sein du catholicisme, la révélation précoce de sa vocation religieuse, son entrée dans le monachisme à l’âge de 16 ans en 1942, sa formation, sa vie et ses activités au sein du monachisme cistercien (où il fut notamment maître des novices, développa un secteur sur le monachisme et occidental dans le cadre de la collection « Sources chrétiennes », fonda la collection « Spiritualité orientale » aux éditions de Bellefontaine), la fondation d’une communauté de rite byzantin à Aubazine en 1966, puis la crise suscitée par le concile Vatican II, sa découverte progressive (déjà avant cette époque) de l’Église orthodoxe et de quelques-uns des ses grands spirituels au cours de pèlerinages dans les pays orthodoxes, la prise de conscience que le rite byzantin n’était au sein du catholicisme qu’un pauvre ersatz auquel manquait l’essentiel (voir sur ce point son précédent livre : Propos d’un moine orthodoxe), son entrée par le baptême dans l’Église orthodoxe en 1977, et sa fondation en France du monastère Saint-Antoine le Grand dans le Vercors et du monastère de Solan, deux métochia (dépendances) du monastère de Simonos-Pétra (Mont-Athos).
Recension Jean-Claude Larchet : père Placide Deseille, « De l’Orient à l’Occident. Orthodoxie et catholicisme »

Cette conversion du Père Placide et de sa communauté française ne fut pas une expatriation ni un exil, ni même une acculturation : il ne fit par là que retrouver les racines profondes de l’Occident latin et de la France, le christianisme de leurs origines, comme il l’explique dans les dernières lignes de cette autobiographie :

« Un vieux moine de la Sainte Montagne maintenant décédé, le père Gélasios de Simonos-Pétra, nous avait dit un jour : “Vous n’êtes pas des catholiques romains convertis à l’Orthodoxie grecque. Vous êtes des chrétiens d’Occident, des membres de l’Église de Rome, qui rentrez en communion avec l’Église universelle. C’est beaucoup plus grand et beaucoup plus important.” Et, tandis qu’il disait cela, de grosses larmes coulaient sur ses joues… Certes, nous nous sommes bien “convertis”, en ce sens que nous sommes passés de l’Église romaine – envers laquelle nous gardons une immense gratitude pour tout ce que nous avons reçu au sein de nos familles et de ce peuple chrétien qui nous a si longtemps portés – à l’Église orthodoxe. Mais cette Église orthodoxe n’est pas une Église “orientale”, une expression orientale de la foi chrétienne : elle est l’Église du Christ. Sa tradition fut la tradition commune de tous les chrétiens pendant les premiers siècles, et en entrant en communion avec elle, nous ne faisions que revenir à cette source. Nous n’avons pas “changé d’Église” : nous n’avons fait que rentrer dans la plénitude de l’unique Église du Christ. »

Bien documentée mais sans faire étalage d’érudition, claire et pédagogique, vivante (pour être issue de conférences), très équilibrée et nuancée dans ses jugements, et nourrie d’une longue et riche expérience personnelle, cette série d’analyses est indispensable à tous les Orthodoxes vivant en Occident, à tous les Occidentaux s’intéressant à leurs racines chrétiennes les plus profondes et les plus authentiques, et à tous ceux qui souhaitent comprendre, sans aveuglement, compromis ou exagérations de mauvais aloi, ce qui distingue, sépare ou rapproche le catholicisme romain et l’Orthodoxie tant dans leur théologie que dans leur spiritualité et leur mentalité.

Jean-Claude Larchet
Lien

Lire aussi PERE PLACIDE: DE LA MESSE LATINE A LA LITURGIE ORTHODOXE

Rédigé par Parlons D'orthodoxie le 15 Décembre 2017 à 16:52 | 3 commentaires | Permalien


Commentaires

1.Posté par Vladimir G: LA DIVERGENCE HISTORIQUE le 13/12/2017 23:16
LA DIVERGENCE HISTORIQUE: L’ÉGLISE DU CHRIST DANS SA PLÉNITUDE, ANTI-ŒCUMENISME ET UNIATISME

Le bulletin de Compiègne de juin 2012 (1) contient un intéressant dossier sur la divergence historique entre l'Orthodoxie et le Catholicisme, en particulier un extrait d'une interview du père Placide (Deseille) (2) par Jean Claude Noyé (3). "Le père Placide résume parfaitement la position Orthodoxe à propos de l'œcuménisme", écrit le père Nicolas Kisselhoff (4) dans son éditorial: « L’image des “deux poumons de l’Église” appliquée à l’Église catholique et à l’Église orthodoxe ne peut satisfaire les Orthodoxes car ils ont la certitude d’être l’Église du Christ dans sa plénitude. Et l’Église catholique a la même conviction de son coté, même si elle réserve une place, à côté du rite latin, à des rites orientaux. Mais ces constatations ne doivent pas nous donner l’impression de nous trouver devant une impasse, continu le père Placide, ni nous porter à la passivité et au découragement. » (ibid).

Pour expliquer les divergences entre l'Église Orthodoxe et les confessions occidentales, le père Placide commence par un rappel sur l'organisation ecclésiale: "depuis les origines, l'Église est structurée localement autour de son évêque sur un territoire donné, les évêques d'une province se réunissent autour de l'évêque de la ville principale sans que celui-ci ait d'autorité particulière sur les autres, il est “primus inter pares” – le premier parmi ses pairs. Les villes les plus prestigieuses deviendront des Patriarcats et Rome a toujours joui d'une primauté d'honneur à ce titre."

"Le «schisme d'Orient», officialisé en 1054, est la conséquence de trois causes principales qui se sont conjuguées, continue le père Nicolas à résumer l'interview du père Placide:
• des «innovations théologiques» de Saint Augustin qui ne furent jamais reçues dans l'Orthodoxie (5);
• la volonté des Capétiens de s'affranchir de l'Empire Chrétien d'Orient qui fut menée à terme par Charlemagne: prenant appui sur ces «innovations théologiques» pour se distancer des Pères de l'Église, ils imposèrent l'ajout du Filioque au Symbole de foi et intentèrent aux «Grecs» une fausse querelle sur la vénération des icônes;
• et enfin « un mouvement de réforme [qui] naquit dans l’est de la France, et se développa grâce à l’abbaye de Cluny qui, pour la première fois dans l’histoire du monachisme, regroupa ses filiales, réparties dans toute l’Europe, en un ordre monastique fortement centralisé. Les réformateurs ne virent pas d’autre remède, pour libérer l’Église de l’emprise des pouvoirs laïcs, que de renforcer la puissance et le prestige de la papauté, en affirmant sa prépondérance sur le pouvoir temporel des rois et des empereurs. »(ibid.) (6)

Cette réaction de défense s'est déclinée de diverses manières, mais les plus néfastes, quant à leurs conséquences pour l'unité de l'Église, ont été le durcissement du pouvoir temporel et spirituel du Pape de Rome au détriment des autres évêques, la méthode scolastique étendue à la théologie et l'isolement et la rupture avec les autres Patriarcats et la théologie des Pères de l'Église conduisant finalement à l'« hérésie, puisque des éléments dogmatiques furent affirmés d’un côté, niés de l’autre. »(ibid.)

Ainsi le renforcement du pouvoir papal a logiquement abouti au dogme catholique romain de l'infaillibilité pontificale, la coupure théologique avec les patriarcats orientaux et le développement des présupposés augustiniens ont abouti à la dogmatisation du Filioque, à l'abandon de la théologie des Énergies divines surabondantes remplacée par celle de la grâce créée et distribuable, des mérites, du péché originel dont chacun est fautif dès la naissance, du purgatoire et de l'enfer comme un lieu physique et de l'Immaculée Conception (que l’Orthodoxie n’admet pas sous cette forme, sans minimiser aucunement la vénération et le culte de la Mère de Dieu)… (ibid.) "

Anti-œcuménisme et Uniatisme

Interrogé sur les moines zélotes (7) du Mont Athos, que le père Placide compare aux intégristes de l'Église Catholique Romaine, il en dit : « Non, [ils ne sont] pas [remontés] contre les catholiques comme tels, mais contre l’idée d’une union avec les catholiques qui sacrifierait, si minimes soient-ils, des éléments de la foi orthodoxe. Mais, en cela, ils ne diffèrent pas des autres orthodoxes. Leur erreur consiste dans leur attitude exagérément soupçonneuse, qui les amène à toujours suspecter du laxisme doctrinal chez les autres.» (ibid.) Ainsi, le père Placide prône-t-il un dialogue ouvert, mais ferme sur le témoignage de la vérité : « Je me refuse à condamner, comme certains orthodoxes, le mouvement œcuménique, car l’expérience a montré qu’il peut contribuer efficacement à une meilleure connaissance et charité réciproques, et donc offrir aux orthodoxes la possibilité d’aider ceux qui s’en sont éloignés à retrouver la plénitude de la grande tradition des apôtres et des Pères de l’Église. Mais il n’est pas sans danger non plus, car il peut conduire certains à relativiser la vérité. Il est sûr que l’unité ne pourra jamais se réaliser au détriment de la vérité, et, pour moi, il n’y a qu’une vérité, celle qui était reconnue par l’ensemble des chrétiens avant la déchirure du XIe siècle.» (ibid.)

Parlant de son expérience personnelle de l’uniatisme, par laquelle il est arrivé à l'Orthodoxie, le père Placide explique que ce principe "avait été conçu par Rome comme un moyen d’amener les Orthodoxes à la foi et à l’unité romaines, sans les obliger à renoncer à leurs usages. […] Mais peu à peu, un problème que nous n’avions pas entrevu à l’origine se fit jour. Nous avions été amenés à entrer en rapports à la fois avec des monastères orthodoxes et avec des communautés de rite oriental unies à Rome. A mesure que nous nous connaissions mieux les uns et les autres, nous pouvions constater à quel point les Églises uniates étaient coupées de leurs racines et de leur propre tradition, et n’occupaient dans l'Église catholique romaine qu’une position très marginale. Même lorsque les Uniates reproduisaient aussi exactement que possible les formes extérieures de la liturgie et du monachisme orthodoxes, l’esprit qui animait leurs réalisations était très différent." (Ibid.)

Notes du rédacteur (pour ceux qui ne liraient pas l'ensemble du texte)

(1) Source:ICI
(2) Le père Placide est entré à l'abbaye cistercienne de Bellefontaine en 1942 à l'âge de seize ans, son intérêt constant pour les Pères de l'Église l'a amené en 1966 à tenter une expérience d'uniatisme 2 dans le monastère de la Transfiguration qu'il a fondé à Abazine avec d'autres moines, puis il est devenu Orthodoxe sur le Mont Athos et finalement il a fondé le monastère Orthodoxe Saint Antoine le Grand dans le Vercors. Cela fait de lui un observateur de premier plan du dialogue œcuménique et un passeur entre l'Orient et l'Occident chrétiens. (père Nicolas Kisselhoff; Ibidem)
(3) Jean Claude Noyé, Propos d'un moine orthodoxe, Groupe DDB (Lethielleux, 2010)
(4) ICI

(5) Le père Placide écrit: "Saint Augustin "a été amené à majorer les capacités de l’intelligence humaine en ce qui concerne la connaissance de Dieu et du mystère même de la Sainte Trinité (…). Il résulte de cette conception que toutes les notions qui expriment la nature, les propriétés et les opérations de l’esprit créé peuvent être appliquées à Dieu, d’une manière qui, assurément, transcende tous leurs modes de réalisation dans les créatures, mais néanmoins au sens propre." Et le père Placide oppose cette approche à la théologie orthodoxe gardera toujours une conscience très vive de ce que la transcendance de Dieu le place tellement au dessus de toute essence créée qu’aucun des concepts que nous employons pour parler des créatures ne peut s’appliquer à lui dans son sens propre ; c’est pourquoi aucune définition, aucun raisonnement ne peuvent être appliqués aux réalités divines avec une rigueur permettant de construire une théologie systématique." (ibidem)

(6) "Les légats pontificaux qui, en 1054, déposèrent une bulle d’excommunication sur l’autel de Sainte Sophie, appartenaient au milieu des réformateurs. Deux éléments donnèrent à leur geste, hâtif et inconsidéré, une portée qu’on ne pouvait alors apprécier. D’une part, les légats soulevaient la question du Filioque, désormais introduit à Rome dans le Symbole de la Foi ; or la chrétienté non latine avait toujours ressenti cette addition comme contraire à la tradition apostolique. D’autre part, les « Romains » d’Orient, sujets de l’empereur de Constantinople, découvraient le dessein des réformateurs occidentaux d’étendre l’autorité absolue et directe du pape sur tous les évêques et les fidèles, même dans leur Empire. C’était une ecclésiologie totalement nouvelle pour eux, et ils ne pouvaient que la refuser, au nom de la fidélité à la Tradition de l’Église." (ibid.)

(7) Qualificatif généralement donné aux anti-œcuménistes. Pour le père Placide, lui-même Athonite, il ne s'applique qu'aux moines du mont Athos "qui ont rompu la communion avec tous les autres moines de la Sainte Montagne pour, croient ils, mieux défendre l’intégrité de la foi" (il s'agit essentiellement des moines du monastère d'Esphigménou). Car pour ce qui concerne l'attitude générale de la sainte Montagne, le père Placide écrit "En matière d'œcuménisme comme de vie spirituelle, l’attitude de l’Athos est faite de sobriété et de discernement. Il faut savoir filtrer aussi bien les élans de la sensibilité que les raisonnements de l’esprit, et surtout renoncer à « plaire aux hommes », si l’on veut plaire à Dieu et entrer dans Son Royaume."

2.Posté par LaHyre le 25/12/2017 22:06
Charlemagne n'était pas "capétien" mais "carolingien", il faudra attendre l'an 987, et l'avènement au trône d'Hugues Capet pour voir apparaître la dynastie des Capétiens.

3.Posté par Affeninsel le 26/12/2017 14:04
Effectivement, et c'est plutôt Charlemagne lui-même qui est à l'origine de ce mouvement. Ses successeurs, dans le monde germanique notamment, continuèrent l'entreprise.

Nouveau commentaire :



Recherche



Derniers commentaires


RSS ATOM RSS comment PODCAST Mobile