V. Golovanow

3. Le cas de "l'Archevêché de la rue Daru" / № 1 et 2 /

Tempête en 2002

La lettre du Patriarche Alexis II au patriarche Bartholomé qui donne une très bonne analyse du débat sur la situation de la diaspora (voir mes articles 1 et 2 précédents), avait pour point de départ la situation de l'Archevêché. Pas plus que sur l'Amérique (2), nous ne savons pas ce qu'écrit le patriarche Bartholomé sur "Daru", mais le patriarche Alexis mentionne dans sa réponse que le message porte "sur la situation de l'Archevêché des paroisses orthodoxes russes en Europe occidentale" et plus précisément sur "les propos de Son Éminence le Métropolite Cyrille de Smolensk et Kaliningrad /l'actuel patriarche de Moscou/ mentionnés par Votre Sainteté, propos tenus pendant son séjour à Paris du 10 au 12 février 2001, ce thème a déjà été évoqué au cours d'une série de négociations par les délégations des Patriarcats de Constantinople et de Moscou à Zurich le 19 avril 2001 et dans une lettre du Métropolite Cyrille au Métropolite de Philadelphie Méliton, N° 2062 du 17 juillet 2001. De passage à Paris, Son Éminence le Métropolite Cyrille a été invité par l'Archevêque Serge d’Eucarpie à une rencontre avec le Conseil de l’Archevêché."

Nous savons maintenant que cette entrevue de février 2001 avait provoqué un grand émoi au Phanar qui se solda par la "présentation des «regrets» /du patriarche Bartholomée/ à Mgr Serge pour l'organisation du «Tribunal» dont il avait été la victime et l'invitation à venir passer quelques jours de vacances avec lui en Turquie. Cela fut fait. Mgr Serge en fut ému et reconnaissant. Mais il avait été marqué et des convictions acquises" cf. Basile-de-Tiesenhausen-"Dix-ans-de-travail-d-Eglise-avec-Mgr-Serge-Konovaloff"

Le souhait légitime et naturel de rassembler à nouveau nos propres ouailles vivant dispersées


Le patriarche de Moscou expose dans sa lettre "la position de notre Eglise qui n'a jamais été dissimulée et à laquelle nous sommes irrévocablement attachés. Cette position est la suivante: l'existence d'une structure ecclésiastique isolée des paroisses russes en Europe est le résultat de la tragédie du peuple russe provoquée par la révolution. A l'heure actuelle, quand enfin les conséquences de la révolution sont surmontées, le retour des paroisses de l'émigration au sein du Patriarcat de Moscou serait tout à fait normal. Cette aspiration au rétablissement de l'unité spirituelle de notre peuple est reflétée dans la déclaration que vous avez évoquée, faite par le Saint Synode de l'Eglise Orthodoxe Russe le 8 novembre 2000 où il est question des enfants "qui habitent en dehors des limites de l’Etat russe ", (mais pas "en dehors des limites de l'Eglise russe" comme cela est cité de manière inexacte dans Votre lettre). Cela nous attriste toujours de constater que le souhait légitime et naturel de rassembler à nouveau nos propres ouailles vivant dispersées pour des raisons historiques et politiques connues, fasse l'objet d'attaques si brutales et injustes et ne recueillent pas de compréhension auprès du Primat d’une Eglise qui a subi une tragédie semblable.

Et pour conclure le patriarche Alexis souligne que "la question de la diaspora orthodoxe est un des plus importants problèmes des relations interorthodoxes… /qui/ entraîne de graves complications dans les relations entre les Eglises et sans aucun doute diminue la force du témoignage orthodoxe dans le monde contemporain. Néanmoins, nous espérons vivement que les efforts soutenus et insistants des Eglises Orthodoxes locales permettront finalement de trouver une solution panorthodoxe de ce problème lors du Saint et Grand Concile de l’Eglise Orthodoxe d'Orient"

La question de "Daru" a été reprise par l'appel historique du patriarche Alexis le 1er avril 2003 puis Moscou n'en a plus reparlé en reportant ses efforts sur l'EORHF et la réunification des deux branches en 2007 constitue de fait une concrétisation du "souhait de rassembler à nouveau nos propres ouailles dispersées …" tout au moins en grande partie.

Le débat au sein de l'Archevêché a été clos par la Conférence diocésaine du 1er octobre 2005 Il y a été souligné, en particulier par le père Boris Bobrinskoy, que deux visions de l'avenir s’affrontaient:

- L'une suivait l'appel du patriarche Alexis pour l’unification des juridictions russes en Europe occidentale dans le cadre d'une métropole autonome "qui servirait de creuset" à la mise en place progressive d’une Église locale multinationale, dont l’Église russe serait la garante.
- "L’autre approche qui, personnellement, me semble de loin préférable, dit Monseigneur Kallistos de Diokleia, auxiliaire de l’archidiocèse du patriarcat de Constantinople en Grande-Bretagne, s’appuie sur le fait que, déjà dans l’archevêché des églises orthodoxes de tradition russe sous la juridiction du patriarcat de Constantinople, il y a la promesse d’une Église locale multinationale" le père Boris Bobrinskoy disant "que la future Église locale est « déjà esquissée en embryon » dans votre archevêché, et qu’il n’y a pas de nécessité de changer d'allégeance canonique de Constantinople pour Moscou" (ibid.).

Personne ne voulait entendre que, si la première vision correspond bien à la doctrine historique et toujours réaffirmée du patriarcat de Moscou (cf. article 1), l'autre, par contre, est en opposition avec la doctrine de Constantinople: ainsi le rapport présenté sur le thème de la diaspora au secrétariat à Chambésy spécifie "que le Patriarcat de Constantinople « n’a cédé à personne ses droits sur la diaspora », … aucune «Église ou trône ne peut étendre canoniquement son pouvoir au-delà de ses propres provinces, à l’exclusion de notre trône œcuménique, saint, apostolique et patriarcal, qui sur la base des privilèges qui lui sont donnés d’ordonner des évêques dans les pays barbares… a le droit absolu d’avoir sous sa protection spirituelle… les Églises à l’étranger »".Ibid "Conférence du métropolite Hilarion" Pas question donc d'aucune "Église locale multinationale"…

Un présent traumatisant et un avenir incertain?

Ainsi aucun débat n'a eu lieu au sein de l'Archevêché et l'élection qui s'est déroulée le 1 novembre 2013 fut un réel traumatisme pour la majorité des délégués comme le montrent les lettres ouvertes qui ont été publiées(*): "Par fidélité à la vérité et pour l’honneur de nos enfants qui hériteront de cette situation, nous voulons ne pas laisser notre douleur enfouie dans le silence" écrivent ils dans la lettre officielle, "Mais nous avons été trompés, trahis, menacés, embrouillés par ceux-là même en qui nous avions confiance" écrit un délégué sur un forum, "La relation de confiance qui s'était établie avec le Patriarcat … a été brisée par la façon dont s'est déroulée la séance du 1er novembre 2013" écrit le secrétaire du conseil diocésain en présentant sa démission. Au-delà des modalités mêmes de l'élection, la question porte en effet sur le statut de l'Archevêché: "aujourd’hui, nous sommes réduits à admettre que l’atteinte à notre liberté et à notre spécificité est venue de l’intérieur du Patriarcat /de Constantinople/" (ibid) est le ressenti profond de ces délégués. Et de fait, cela ne fait que confirmer que Constantinople se réserve sans discussion "le droit absolu d’avoir sous sa protection spirituelle… les Églises à l’étranger" comme l'affirme son document officiel...

Le psychodrame de 2002 avait montré que le Phanar se montrait très sourcilleux sur toute actions qui pouvait donner l'impression s'une tentative d'émancipation et la façon dont se s'est déroulé l'élection du 1 novembre 2013 en est une démonstration supplémentaire puisque Constantinople n'a pas hésité à faire modifier les statuts qui empêchaient l'élection d'un candidat étranger puis à imposer ses propres candidats. Mais on peut aussi y voir une certaine ouverture en direction de l'Eglise russe: tous les candidats proposés par le Phanar sont russophones et ont de bonnes relations avec Moscou et Mgr Job de Telmessos multiple les gestes bienveillants envers l'Eglise russe On peut donc se demander si ce n'est pas un véritable tournant doctrinale qui se profilerait dans le cadre des relations compliquées entre Moscou et Constantinople. Mais je ne m'avancerais pas là-dessus et seul l'avenir nous le dira…

(*) Liste des 180 signataires:

Aidan Cahill (Exeter),
Alain Le Yavanc (Saint-Raphaël),
Prêtre Alban Plant (Exeter),
Alexandre Victoroff (Conseil de l'Archevêché),
Alexis Obolensky (Nice),
Archiprêtre André Fortounatto (Lyon et Vichy),
Prêtre André Jacquemot (Metz),
Archiprêtre André Krementzoff (Saint-Prix et Troyes),
Anna Worontzoff (Florence),
Anne-Marie Gueit (Marseille),
Arent-Johannes Van Sminia (Deventer),
Barbara Vaux (Lyon),
Basile Breslavtsev (Paris),
Béatrice Lumeau (Nantes),
Prêtre Benedikt Pohjanen (Överkalix),
Protopresbytre du Trône oecuménique Boris Bobrinskoy (Paris),
Catherine Makarov (Paris),
Catherine Turini (Lyon),
Celia Olsson (Exeter),
Prêtre Christophe D'Aloisio (Bruxelles),
Prêtre Christopher Knight (Walsingham),
Diacre Claude Le Gouadec (Marseille),
Cyrille Sollogoub (Acer-MJO),
Prêtre Daniel Cabagnols (Sainte Geneviève des Bois),
Daniel Lossky (Bruxelles),
Daniel Struve (Paris),
Didier Vilanova (Paris),
Higoumène Emilijan (Mrdja) (Copenhague),
Moniale Geneviève (Monastère Saint-Silouane),
Georges Troubnikoff (Paris),
Gunilla Mattsson Willis (Londres),
Hélène Fortounatto (Vichy),
Diacre Henri Couloumies (Montauban),
Ian Randall (Walsingham),
Archiprêtre Igor Koritskiy (Nice),
Inger Brigitte Bjerg (Copenhague),
Ionel Nicu Radu (Stavanger),
Diacre Irakli Tsakadze (Copenhague),
Irène Mojaïsky-Efstathiou (Paris),
Jacqueline André (Bruxelles),
Prêtre Jean Catteloin (Clairefontaine),
Protopresbytre du Trône oecuménique Jean Gueit (Marseille et Nice),
Higoumène Jean (Vesel) (Montauban),
Jean Kovalevsky (Antibes),
Archiprêtre Jean Roberti (Rennes),
Jean-Claude Polet (Bruxelles),
Prêtre Johan Visser (Kollumerpomp),
Archimandrite Johannes (Johansen) (Oslo),
Joseph Abinader (Poitiers),
Josianne Sophie Keller (Lyon),
Katia Péridy-Zaroudneff (Nantes),
Kelsey Cheshire (Londres),
Kica Kolbe (Düsseldorf),
Diacre Lazarus Kold Christensen (Copenhague),
Lydia Obolensky D'Aloisio (Conseil de l'Archevêché),
Marguerite Fortounatto (Vichy),
Marina Kolessnikow (Nice),
Moniale Marthe (Maastricht),
Matthieu Sollogoub (Meudon),
Archiprêtre Michel Evdokimov (Châtenay-Malabry),
Archiprêtre Michel Fortounatto (Vichy),
Mikhail Lossky (Exeter),
Nadia Fracchia (San Remo),
Nicolas Mojaïsky (Paris),
Nikita Struve (Conseil de l'Archevêché),
Prêtre Nikolaas Lucassen (Kollumerpomp),
Archiprêtre Paul Sebbelov (Copenhague),
Protodiacre Peter Scorer (Exeter),
Archiprêtre Peter Sonntag (Düsseldorf),
Prêtre Pierre Argouet (Colombelles),
Pierre Pochitaloff (Marseille),
Pierre Rosniansky (Bruxelles),
Pierre-André Niess (Saint-Prix),
Prêtre René Boulet (Orléans),
Archiprêtre René Dorenlot (Paris),
Prêtre René Fouilleul (Montpellier),
Roberto Nobile (San Remo),
Hiérodiacre Serafim (Sørensen) (Oslo),
Hiéromoine Serge (Vaes) (Digne),
Serge Maraite (Liège),
Moine Silouane (Monastère Saint-Silouane),
Tatiana Chirinsky Abolin (Nice),
Archiprêtre Théodore van der Voort (Deventer),
Valérie Letombe (Paris),
Archiprêtre Vladislav Trembovelski (Paris),
Vsevolode Gousseff (Paris),
Prêtre Willibrord van Ulft (Deventer),
Wladimir Fortounatto (Vichy),
Zoé Obolensky (Nice),





Rédigé par Vladimir Golovanow le 13 Janvier 2014 à 10:19 | 13 commentaires | Permalien