STALINE, UNE ICÔNE?

Le 5 mars au matin, il y a 56 ans, les trois chaînes de Radio Moscou annonçaient la mort du camarade Staline. Leurs auditeurs avaient été prudemment mis en condition par à peu près 72 heures de musique classique en huit interrompue seulement par des bulletins de santé, chacun plus lugubre que le précédent. Si la nouvelle avait été annoncée abruptement les conséquences en auraient été imprévisibles. La majorité des chercheurs situent l’évènement au 2 mars.

Les Moscovites n’ont guère eu besoin de se mettre en deuil, le noir était de toute façon la couleur largement prédominante des vestes ouatées que portaient les ouvriers et des pardessus qu’arboraient les fonctionnaires. Les passants n’ont pas eu d’effort à faire pour afficher des mines d’enterrement, les rares étrangers étaient immuablement frappés par le silence tombal dans lequel les foules se déplaçaient au quotidien en surface ou dans les palais souterrains du métro.

Le désespoir total et la déstabilisation complète causés par la disparition de leur bourreau était de toute façon entièrement sincères chez l’immense majorité des soviétiques jeunes et de la génération moyenne.

« Le syndrome de Stockholm » n’avait pas encore été découvert mais « le peuple soviétique » vivait, sans le savoir, en conformité avec cette loi psychologique qui fait que l’on se met à aimer de tout cœur ses bourreaux et ses tortionnaires rien que pour le fait d’être maintenu en vie.

Les études consacrées au 5 mars 1953 sont nombreuses (cf. l’excellent ouvrage de Georges Bortoli « Mort de Staline »- Laffont, 1973) mais de toute façon incomplètes car l’évènement était d’une portée quasi cosmique. C’est avec certitude que l’on peut affirmer que si Staline s’était attardé ici-bas une campagne de répression équivalente à celle de 1937-1938 aurait été déclenchée à l’été 1953 suivie de près par la troisième Guerre Mondiale, apocalyptique étant donné le niveau des armements atteint par l’URSS, non sans la contribution du défunt André Sakharov.

Je résidais à l’époque au foyer des étudiants de l’institut des langues étrangères en plein centre ville. L’un de mes camarades de chambrée avait bu sans s’arrêter pendant toute la semaine qui précédait, sans, bien sûr écouter la radio, le 5 mars à son réveil il se mit à jouer de l’accordéon. Un officier du MGB résidant à l’étage fit irruption pistolet au poing, jurons et menaces de mort à la bouche. L’avenir de ce jeune homme était brisé à jamais. Un autre collègue de foyer me pris à l’écart : « je ne sors pas de ma chambre, je ne suis pas en état de feindre et de cacher ma joie ». Lui avait la cinquantaine, avait pu connaître l’Europe grâce à la guerre, ses parents, paysans de la région de Toula, avaient été déportés au Kazakhstan lors de la collectivisation. Je devais sa franchise au fait d’être né en France, d’avoir un père dans les camps de Taïchet et d’être moi-même pas loin d’être embarqué pour mes bavardages (cela se produisit d’ailleurs trois ans plus tard). Je complète, cela a trait à l’argument de ce texte, qu’avant d’avoir été arrêté et condamné à 10 ans de camps de rééducation par le travail mon pour « collaboration avec la bourgeoisie internationale » mon père avait séjourné 12 mois à Buchenwald, puis Dachau pour avoir participé à la Résistance en France. Soljenitsyne l’a montré dans « L’Archipel » : très nombreux étaient ceux qui ont eu à souffrir des deux totalitarismes européens du XX siècle.

Le retour de Staline dans les sous-sols d’où il avait émergé était pour moi une très grande joie. Joie assombrie seulement par la crainte de voir le parti procéder à des funérailles pharaoniques du grand guide, avec entre autre sacrifice massif d’esclaves-déportés. Dans l’ensemble des camps les détenus furent enfermés pendant trois jours dans leurs baraquements, ils craignaient le pire.
Aucun extralucide, aucun prophète, fût-ce Soljenitsyne dans sa « zone » de Djezkazgan n’avaient pas la moindre intuition de la providentielle déstalinisation et du bref « dégel » qui allaient commencer dès le mois d’avril…

Le propos de ce texte n’est pas de faire concurrence aux soviétologues mais d’essayer d’ajouter quelques considérations au chapitre « Staline et l’Eglise Orthodoxe Russe ». Ceci dans le but de dissiper ne fût-ce qu’un peu les lieux communs et les préjugés en cours, surtout en Russie ces derniers temps : « Staline, croyant caché sur ses vieux jours, revenu à la foi de sa jeunesse séminariste, sauveteur de l’Eglise, etc. » Il y à peu un archiprêtre des environs de Saint Pétersbourg a été mis à la retraite par sa hiérarchie pour avoir exposé dans la sacristie de son église une icône avec l’effigie de Staline ! Il a déclaré que son idole serait un jour canonisée !

La confusion est telle que le secrétaire général du PC de Russie Ziouganov n’a à la bouche que le mot de « spiritualité ». Il aspire à une alliance « électorale » avec les croyants, reconnaît que la révolution avait commis « quelques erreurs » (textuel) dans son attitude à l’égard des religions mais que Staline avait par la suite manifesté une attitude plus que magnanime et qu’il avait sauvé l’orthodoxie. Les très nombreux octogénaires – mais beaucoup de jeunes aussi - qui manifestent ces dernières années dans les grandes villes les 1 mai et 7 novembre, dates des grandes fêtes communistes, ont l’impudence de produire aux yeux des passants ébahis des étendards rouge sur lesquels le profil de Lénine est apposé à,( que Dieu me pardonne), des icônes brodées la Vierge ou de Saint Georges ! Le tout assaisonné de quelques bons slogans anti américains ou tout simplement xénophobes. Cette mixture infernale n’est pas sans effet sur les masses (surtout par temps de crise), la doctrine communiste à l’état premier ne trouvant guère plus preneur.
Quelles sont les origines de ces aberrations, comment ont-elles pu être aussi persistantes ?

Peu de personnes, même parmi le clergé de maintenant, auxquelles je pose la question : « Combien y avait-il en 1940 d’évêques en chaire dans l’ensemble de l’URSS ? » peuvent donner la réponse exacte. Cette réponse est : « quatre - dont deux nommés à titre provisoire ». A la suite des purges de 1919, 1929 et 1938 la militance athée n’avait presque plus lieu d’agir car les églises opérantes se comptaient dans les grandes agglomérations par des nombres à un chiffre, que personne, ou très peu, n’était assez suicidaire pour parler de sa foi ou célébrer les fêtes orthodoxes. Quant aux jeunes générations de l’avant guerre l’alliage de la peur et de la propagande les avait déjà préparé à devenir quelques décennies plus tard des homo sovieticus si bien analysés par Alexandre Zinoviev dans « Les hauteurs béantes ».

La rupture d’alliance Hitler-Staline, le 22 juin 1941, par le frère siamois nazi fut suivie d’une débâcle soviétique sans précédent dans l’histoire de la polémologie : régiments entiers se rendant prisonniers, fuite honteuse de fronts complets face à l’avancée éclair des blindés de Guderian. Les foules de nombreuses petites villes investies par la Wermacht accueillaient les Allemands en libérateurs. Il fallut pas mal de temps pour que l’absurde et cruelle politique d’occupation nazie fasse son effet et que les populations des régions sous administration allemande se disent que le pouvoir d’avant guerre représentait un moindre mal. C’est à partir de cette prise conscience que la guerre connut un tournant.

Quant à Staline, « généralissime » auto promulgué dès 1942, ayant dissous le Komintern, rétabli les épaulettes des officiers comme au bon vieux temps et faisant constamment référence au glorieux passé tsariste, il avait vite fait de comprendre que peu de soldats aspiraient à se faire tuer au nom de l’internationalisme prolétarien. Rapidement il fait revenir le métropolite Serge (Starogorodsky) de son exil d’Oulianovsk et le reçoit au Kremlin avec trois autres hiérarches. Il les fait raccompagner en limousine, leur promet un patriarche élu comme il se doit à la victoire, leur donne l’usage de locaux spacieux, leur permet de faire paraître une revue, d’ouvrir un séminaire, de reconstituer des diocèses et des paroisses ainsi que quelques monastères. De nombreux clercs peuvent revenir des camps où ils étaient parqués dans l’attente d’une mort imminente. Le clergé, les croyants rendent grâce au Ciel, se mettent à organiser des collectes pour aider l’effort d’armement. L’espoir surgit d’un avenir plus humain à la victoire. Des prêtres se rendent dans les unités au front, etc. Cinq ou six ans de relative liberté commencent pour l’Orthodoxie russe, elle connaît sa première période de renaissance. En termes humains, sa survie ne s’explique que par la situation militaire de l’URSS les deux premières années de la guerre.

Mieux que les évêques épargnés et les prêtres légitimés à nouveaux, mieux que les fidèles Staline savait que dans les régions occupées du pays Hitler avait laissé les églises fonctionner à nouveau, qu’il n’avait pas interdit au clergé de l’Eglise orthodoxe Russe Hors Frontières d’aller s’installer dans ces régions, d’y officier, de prêcher et de catéchiser. Que des prêtres auparavant interdits avaient pu reprendre leur sacerdoce. Il existe des études qui montrent que l’Eglise dans les territoires occupés par les nazis, y compris les États Baltes, n’a dans l’ensemble pas eu de comportement collaborationniste, que Hitler n’était nommé aux liturgies que dans des cas rarissimes et que, souvent les paroisses accordaient une aide clandestine aux détachements de partisans. Il va sans dire que les occupants nazis ne s’inspiraient nullement des principes de la liberté de conscience ou du désir de créer de meilleures conditions d’existence aux peuples qu’ils contrôlaient. La tolérance religieuse était pour les hitlériens un moyen cynique de se faire mieux accepter.

Il était politiquement et psychologiquement impossible pour les soviets, sous peine de conséquences désastreuses, d’interdire à nouveau les paroisses ouvertes sous les Allemands lorsque l’Armée Rouge reprenait les territoires abandonnés au début du conflit. Ainsi Staline se retrouve après la guerre avec d’immenses régions Occidentales où l’Eglise s’était à nouveau mise à compter.

Il laisse faire et ne sévit pas.

Ce répit ne dure pas jusqu’aux persécutions déclenchées au début des années soixante par Khrouchtchev comme on le croit d’habitude mais seulement jusqu’en 1949.

Staline entame alors les préparatifs de la Troisième guerre. Cela implique une campagne féroce contre les intellectuels (Jdanov), « les cosmopolites » (procès des médecins empoisonneurs en préparation en 1952), contre l’Occident en général. Une offensive anti religieuse est à nouveau déclenchée, avec fermeture de paroisses et de séminaires. Le signal en est donné par un article de fonds dans « La Pravda » qui stigmatise l’épidémie de bronchopneumonie survenue à Saratov à la suite de la fête de la Théophanie, le 19 janvier 1949. Fidèles à la tradition, de nombreux croyants s’étaient immergés ce jour là dans les eaux glacées de la Volga ! Le comité du parti avait laissé faire. Les sanctions pleuvent, une vaste campagne de propagande antireligieuse est déclenchée. C’est une préfiguration des terribles persécutions khrouchtchéviennes.

Aussi, la synthèse tardive Staline-Orthodoxie n’a pas lieu d’être. Séminariste ayant abjuré la foi, énergique dans son action déicide Staline n’a jamais rien eu du « repenti » (dans le sens mafieux), du fils prodigue revenant à la foi de sa jeunesse. Lorsque je vois dans l’Eglise moderne des clercs âgés qui chantent les louanges de Staline patriote russe et libérateur de l’Eglise je me dis qu’il est difficile d’imaginer pire blasphème.

Il reste que lorsque la diabolique dépouille du dictateur resta exposée pendant trois jours dans le centre ville de Moscou (l’afflux de ceux qui voulaient lui rendre hommage était tel que la mêlée qui en résulta fit plusieurs centaines de morts) le patriarche Alexis I et le métropolite Nicolas (Iarouchevitch), ministre des affaires étrangères de l’Eglise à l’époque, vinrent se recueillir devant le cercueil de Staline. Sur le DVD d’un documentaire consacré à l’évènement leurs larmes paraissent sincères… Fait dont personne n’aime se souvenir : des offices funèbres furent dit dans toutes les paroisses du pays au cours desquels a résonné le chant : « Que Dieu fasse reposer avec les saints l’âme de son serviteur Joseph » !

Comprenne qui pourra. De ce qui vient d’être exposé il suit d’une manière tout à fait claire que les chemins de la Divine Providence nous sont impénétrables. Que la distinction entre le bien et le mal est parfois tellement brouillée en nous que nous avons beaucoup de peine à admettre la réalité d’un fait historique indubitable : c’est la guerre entre Staline et Hitler, sur fonds de millions de victimes et de souffrances abominables, qui a été pour l’orthodoxie russe l’évènement salvateur. Il ne nous est pas donné de savoir quel serait actuellement le statut de l’orthodoxie russe si le conflit n’avait pas éclaté entre ces deux frères siamois…

Nikita Krivocheine

Rédigé par Nikita Krivochéine le 4 Mars 2009 à 12:25 | 1 commentaire | Permalien



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