Témoins de Lumière : l’archipel des Solovki et Butovo, Golgothas russes (partie1)
Anna Khoudokormoff-Kotschoubey

Révérends Pères, Chères Sœurs, Mesdames, Messieurs, Chers amis.

Evoquer une vie de martyr, et de surcroît de vies de martyrs, au grand pluriel, c’est s’engager dans une matière très poignante, même si leur enseignement nous apporte en fin de compte joie, espérance et Lumière. Mon premier souhait est toujours… de me taire…, cette fois-ci plus particulièrement, tant le phénomène que nous allons aborder aujourd’hui surpasse notre raison, notre entendement. En-effet, le 20 ième siècle, en Russie, a « produit » plus de martyrs que les premiers siècles de la chrétienté. On les appelle les « nouveaux martyrs ». Voici la trame de cet exposé : nous ferons connaissance de l’archipel des Solovki dans le grand Nord , et de Butovo, dans la banlieue de Moscou, comme deux Golgothas russes. Il s’agit cependant de deux choses bien différentes : Solovki est un monastère, transformé en camp de concentration. Tandis que Butovo est un lieu d’exécution.
Si on peut se risquer de dire qu’un Golgotha est un lieu de Lumière, alors la Russie est riche en Lumière car elle est parsemée de Golgothas. Certains sont très connus, d’autres restent encore inconnus car la terre de la Russie dans son entièreté fut une terre de martyrs.

J’ai pensé que la meilleure introduction à ce sujet serait la présentation de l’icône des nouveaux martyrs. Cette icône, appelée « Icône des nouveaux martyrs et confesseurs russes de la foi, connus et inconnus, qui ont soufferts pour le Christ », fera le lien parfait avec notre sujet.


Nous voici donc devant notre icône qu’il nous faut tout d’abord placer dans son contexte historique. Le 19 août 1991, après plus de 70 ans de persécutions religieuses, le régime soviétique s’écroule, la Russie peut renaitre. Cela ne pouvait pas être qu’un hasard. C’était le jour de la fête de la Transfiguration.

Neuf ans plus tard, précisément le 19 août 2000, le jour de la Transfiguration, on procède à la bénédiction de la nouvelle cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou. Dynamitée en décembre 1931 sous le régime soviétique, elle a entièrement été reconstruite à l’identique. Ce fut un jour extraordinaire et inoubliable. (Photos cathédrale détruite + photos reconstructions).

Le jour suivant, le 20 août 2000, eut lieu, dans cette même cathédrale, la cérémonie officielle de la canonisation des nouveaux saints martyrs. Autre jour de gloire et d’exultation pour la Russie renaissante. Pour célébrer cette fête, une icône fut révélée à la face du monde. (photo du Patriarche Alexis II montrant l’icône + Mgr. Simon agenouillé). Tout ceci fut précédé d’un énorme travail de recherche dans des archives d’état, nouvellement et partiellement ouvertes, ce qui permit de mettre un nom sur certains disparus et une date sur le jour de leur exécution, et de fil en aiguille, sonder ce qui fut la destruction de la Russie, mais en même temps sa Résurrection par le martyr de millions de personnes, hommes, femmes, enfants, prêtres, civils, croyants et non-croyants, de toute une population anéantie. Voici comment se présente cette icône: Icône des nouveaux martyrs

Cette icône, écrite dans le style des icônes du XVIème siècle, est composée d’une icône centrale, avec au sommet une déisis, et ensuite de petites icônes l’entourant et décrivant chacune un fait historique religieux, sorte de résumé de toute l’horreur qu’a dû subir le peuple russe dans son entièreté.

Icône centrale :

L’ensemble des saints nouvellement canonisés est présenté sur fond de la cathédrale du Christ Sauveur à Moscou, comme symbole à la fois des souffrances et de la renaissance de l’Eglise russe. Sur l’autel, orné de la couleur rouge comme pour la fête de Pâques, est déposé un évangile ouvert sur ce passage de St Matthieu : « Ne craigniez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme » (Mat. 10, 28). La grande croix du milieu indique que tous ceux représentés sur l’icône ont subi le martyre. Au centre figure la famille impériale. Au-dessus d’eux les hiérarques de l’Eglise. On remarque le Patriarche Tikhon avec un groupe d’évêques à gauche, le Métropolite Pierre de Kroutitsky à droite. Derrière eux, les autres évêques, des prêtres, des moines et des laïcs.

Nous allons maintenant parcourir les petites icônes, dans le sens que veut la lecture traditionnelle, les petites icônes illustrant le thème central. Et nous verrons que la première d’entre elles se rapporte aux Solovki, et une autre à Butovo.
Description des petites icônes. (photos des petites icônes).

Témoins de Lumière : l’archipel des Solovki et Butovo, Golgothas russes (partie1)
1ère icône, à gauche : Solovki
Nous voyons ici, d’une manière stylisée le vieux monastère des Solovki transformé en prison, et de sombres figures de soldats en train de fusiller. Il faut noter que dans chaque petite icône se retrouvent ces mêmes figures sombres, désignant la soldatesque, véritable symbole du mal, du diable. Nous reviendrons sur cet endroit plus en détail plus tard.

2ième icône, à droite : Souffrances et exécution du métropolite Pierre de Kroutitsky.
Le métropolite Pierre, désigné par le Patriarche Tikhon en 3e position pour le remplacer s’il lui arrivait malheur, avait exercé la fonction de « Locum tenents » du Patriarche, à la mort de celui-ci en avril 1925, les deux premiers sur la liste étant empêchés car déjà emprisonnés. Arrêté à son tour en décembre 1925, il sera tenu en isolement pendant 12 ans dans diverses prisons pour être finalement fusillé en 1937.

3ième icône, à gauche : « Jugement » du métropolite Veniamin de Petrograd et d’un groupe de fidèles.
Ils furent fusillés après un simulacre de procès dans la nuit du 12 au 13 août 1922. Les assassinats de membres de clergé ont eut lieu dès les premiers jours de la révolution. Mais c’est le 2 janvier 1922 que, sous prétexte de réunir les fonds pour lutter contre la famine qui sévissait, suite à la révolution et à la guerre civile, que le gouvernement bolchévique décrèta la confiscation des objets de culte, en or, argent ou autre métaux précieux. Malgré les protestations du Patriarche Tikhon, qui proposa que l’Eglise remette elle-même les objets précieux dont elle dispose, les confiscations se sont poursuivies, par la force. Ceux qui résistaient, membres du clergé ou simples fidèles, étaient arrêtés, jugés, exécutés. Le procès de l’évêque Veniamin de Petrograd n’est que le plus célèbre d’une longue série. (10 juin- 5 juillet 1922).

4ième icône, à droite : Chemin de croix de l’archevêque Andronic et de l’évêque Hermogène.
Le premier fut enterré vivant, le deuxième noyé avec une pierre au cou. Tous les deux en juin 1918.

5ième icône, à gauche : Enlèvement des reliques de saint Serge de Radonège et dispersion des moines de la Laure.
Sacrilège de l’ouverture du tombeau de saint Serge et disparition de ses reliques, en 1919, date du début d’une chasse des plus odieuses de ce qu’il y a de plus saint : les reliques. Fermeture de la Laure Saint Serge en 1920.

6ième icône, à droite : Tragédie d’Alapaïevsk.
La moniale Elisabeth de Russie - sœur de l’impératrice - ainsi que sa sœur converse Barbara et cinq autres personnes de la famille impériale et aussi un serviteur, jetés vivants dans un puits désaffecté le 18 juillet 1918 (dans l’Oural).

7ième icône, à gauche : Patriarche Tikhon. REPRODUCTION:"PO"
Elu Patriarche au concile de 1917-18, le Patriarche Tikhon est très vite placé en état d’arrêt dans sa cellule du monastère Donskoï. Seule rare concession : pouvoir de temps à autre bénir la foule l’attendant au pied de l’enceinte du monastère. Meurt emprisonné en 1925.

8ième icône, à droite : Assassinat de la famille impériale.
Exécution de la famille impériale et de quelques serviteurs le 17 juillet 1918, dans la cave de la maison, où ils étaient relégués (à Ekaterinbourg, dans l’Oural).

9ième icône, à gauche : Charnier de Butovo.
Un des endroits les plus tragiques de l’histoire russe du 20ième siècle.

10ième icône, à la suite, en bas : Fusillade d’une procession à Astrakhan.
Les processions étaient la forme la plus importante de protestations contre la terreur dans les années 18-19. Clercs et civils sont les mêmes cibles. On aperçoit au milieu l’archevêque Mitrophan, fusillé en juin 1919.

11ième icône, à la suite, en bas : Métropolite Vladimir de Kiev.
C’est le premier hiérarque martyr de la révolution russe.
Arrêté dans sa cellule de la Laure de Kiev il est fusillé sur place le 25 janvier 1918.

12ième icône, à la suite, en bas : Arrestation anonyme de femmes et d’enfants.
Ceci est une icône très importante malgré sa sobriété, c’est peut être celle qui impressionne le plus par son côté « anonyme ». Elle pourrait presque passer inaperçue. Il s’agit d’inconnus, de moines, de femmes/sœurs/et enfants de pères spirituels, simples paroissiens, morts dans des prisons ou des camps, sans que personne n’en sache rien. Disparitions anonymes.

Ceux des croyants qui restaient en liberté, comme la femme et les deux enfants que l’on voit ici, se comportaient avec humilité chacun selon ses possibilités : soit en accompagnant au bagne un prêtre, ou allant la nuit aux portes des prisons pour apporter des colis au moment de l’ouverture matinale des portes pour des visites furtives, ou gardant une église ou ce qu’il en restait, sauvant du vol ou du sacrilège les reliques. Le patriarche Tikhon les appelaient avec amour « les fichus blancs ». Ces « fichus blancs » n’avaient pas peur d’assister à des liturgies aux moments les plus dangereux de la terreur quand on n’imaginait plus que la paix puisse un jour revenir. Sur leurs épaules pesaient l’éducation des enfants ayant perdus leurs pères arrêtés ou fusillés.

13ième icône, à la suite, en bas : Arrestation d’un prêtre pendant la célébration de la divine liturgie.
Illustration d’un fait « banal » surtout au début de la révolution. Sacrilège des saintes espèces, assassinat à l’autel.

14ième icône, à la suite, en bas : Destruction du monastère de Sarov, sacrilège et disparition des reliques de saint Séraphim de Sarov.
Fermeture du monastère du désert de Sarov, en 1927.

15ième icône, à la suite, en bas : Assassinat du métropolite Kyrill.
L’évêque Kyrill (Smirnov) était le premier sur la liste des trois évêques désignés par le Patriarche Tikhon pour être à la tête de l’Eglise, en cas d’empêchement de sa part, jusqu’à la convocation d’un concile et l’élection d’un nouveau patriarche. Mais l’évêque était déjà emprisonné au moment de la mort du Patriarche, et trainé de prisons en prisons, il sera fusillé en novembre 1937, comme ennemi du peuple.

Nous venons donc d’avoir un aperçu de ce que fut la Russie en ces moments tragiques de son existence. Et nous voici à présent devant notre thème principal.
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A.K.: Pour les commentaires de l'icône des nouveaux martyrs je me suis exclusivement basée sur une brochure spéciale du prêtre Alexandre Saltikov de l'Institut de Théologie Saint Tikhon (chaire iconographique). Pour le reste ce sont mes recherches et mes documents. Et mes pèlerinages...

Soeur Elisabeth autorise la publication de ce texte en recommandant toutefois que l'on cite la provenance Fraternité orthodoxe- Tous les Saints de Belgique, qui publiera d'ailleurs prochainement une brochure avec les textes des trois conférenciers.

Rédigé par Parlons d'orthodoxie le 22 Janvier 2012 à 15:00 | 3 commentaires | Permalien



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