Vladimir Bourega: « De la vie de l’émigration russe en Tchécoslovaquie, des rites occidentaux et du hooliganisme en Eglise… »
Le diacre André Psarev, enseignant au séminaire de Jordanville, s’entretient avec Vladimir Bourega, vice-recteur de l’Académie de théologie de Kiev "Bogoslov.ru"

Traduction Nikita Krivocheine

Diacre André Psarev
- Vous êtes le seul historien de l’Eglise orthodoxe russe (EOR) qui avez étudié la situation de l’orthodoxie en Tchécoslovaquie pendant la première moitié du XX siècle. Comment se fait-il qu’il n’y aie pas eu dans ce pays une seule paroisse relevant de l’Eglise Hors Frontières (EORHF) ?

Vladimir Bourega - Il faut rappeler qu’à Ladomirovo, en Slovaquie, il y avait le monastère Saint Job de Potchaev qui était dans l’obédience du Synode de l’EORHF (Sremski Karlovci). Mais, en effet, dans l’ensemble il n’y avait pas dans ce pays de communautés EORHF. Cela s’explique pour beaucoup par la personnalité de l’évêque Serge (Korolev). Il a vécu à Prague pendant plus de vingt ans en y étant le pasteur de l’émigration russe. Il avait été fait moine par le métropolite Euloge (Gueorguievsky) qu’il a toujours considéré comme son père spirituel.

Jamais l’idée d’abandonner la juridiction du métropolite Euloge ne l’avait effleuré. Son prestige était très grand dans les milieux émigrés en Tchécoslovaquie et c’est sans doute ce qui explique l’absence dans le pays d’une juridiction EORHF. Une seule fois des paroissiens ont voulu s’éloigner de l’évêque Serge et créer à Prague une juridiction EORHF. Mgr Serge a su, dans sa sagesse, ne pas laisser ces projets se réaliser. D’ailleurs les fidèles praguois ne considéraient pas comme étant insurmontables les différences qui existaient entre le métropolite Euloge et le Synode de Karlovci. La réconciliation personnelle survenue en mai 1934 entre les métropolites Euloge et Antoine (Khrapovitzky) avait été perçue comme le rétablissement de l’unité de l’orthodoxie hors Russie. Aussi, en été 1934, lors des solennités à l’occasion du vingtième anniversaire du procès de Marmora-Sigeth qui se sont déroulées en Transcarpathie l’évêque Serge à concélébré avec l’évêque de Detroit Vitaly (Maximenko) (EORHF). En 1934 également, Mgr Vitaly a été invité à y officier par une paroisse de Prague. La situation de l’orthodoxie à cette époque était loin d’être univoque en Tchécoslovaquie.

- Vous êtes l’auteur de plusieurs articles portant sur les relations en Tchécoslovaquie et en Pologne pendant la seconde guerre entre l’EORHF et les autres juridictions orthodoxes. Quelles étaient les relations pendant la deuxième guerre entre le métropolite Séraphin (Lyade) de Berlin (EORHF)et les entités orthodoxes dans ces deux pays ?

Vladimir Bourega - Je commencerai par la Tchécoslovaquie. Après l’occupation allemande les autorités d’occupation ont commencé à appliquer leur propre politique en matière de religion. Il s’agissait « d’unifier » la vie religieuse dans les territoires occupés. Les autorités allemandes ont poussé les évêques locaux (Mgr Gorazd, un Tchèque, et Mgr Serge) à adhérer à la juridiction berlinoise du métropolite Séraphin (Lyade). Le métropolite Séraphin avait d’ailleurs à plusieurs reprises souligné qu’il ne tenait pas à s’adjoindre les diocèses orthodoxes de Bohême et de Moravie. Il disait vouloir protéger et soutenir les communautés orthodoxes dans ces territoires. Des formes d’organisation de la vie orthodoxe en Tchécoslovaquie acceptables bien que canoniquement imparfaites furent trouvées. Officiellement l’archevêque Gorazd n’avait pas rompu ses liens avec l’Eglise Serbe tandis que Mgr Serge n’avait pas quitté l’obédience du métropolite Euloge. Tous deux avaient signé avec le métropolite Séraphin un accord par lequel ils reconnaissaient son autorité canonique à titre provisoire. D’ailleurs cet accord n’a pas évité à l’évêque Gorazd d’être jugé et fusillé en 1942 lorsque des agents tchèques parachutés par les Britanniques furent découverts cachés dans la crypte de la cathédrale de Prague.

La situation était différente en Pologne. Le statut de l’Eglise autocéphale n’était pas reconnu par tout le monde. La transition des diocèses des territoires occupés par la Wehrmacht sous la juridiction du métropolite de Berlin aurait signifié la disparition de l’autocéphalie en Pologne. Ce pays a été investi par Hitler dix huit mois après la Tchécoslovaquie. Il n’y avait plus dans les hautes sphères du Reich de cohérence quant à la politique ecclésiale à suivre dans les territoires occupés. Le ministère des affaires ecclésiales insistait sur le regroupement de toutes les communautés orthodoxes dans les territoires annexés et la disparition de l’autocéphalie polonaise. Cela revenait à placer les orthodoxes polonais sous l’autorité de Berlin. Il existait un plan consistant à mettre en place une Eglise orthodoxe autocéphale et supranationale du Troisième Reich. Le ministère nazi avait même tenté d’entamer à ce sujet des pourparlers avec Constantinople. Cependant, le Ministère des affaires étrangères et le service international du parti national-socialiste ne souhaitaient pas ce regroupement. Ces administrations estimaient qu’il était dans l’intérêt de l’Allemagne d’accorder son soutien aux communautés orthodoxes locales souhaitant mener une existence indépendante. C’est cette attitude qui eut le dessus, l’Eglise autocéphale de Pologne put continuer à exister, il fut cependant décidé de « l’ukrainiser ». Deux projets furent donc mis en œuvre en Tchécoslovaquie et en Pologne, de conceptions différentes : c’est la politique d’unification qui fut appliquée en Tchécoslovaquie, alors que l’autocéphalie avait prévalu en Pologne. Après le début de la guerre avec l’URSS la Pologne fut impliquée dans le processus du renouveau « autocéphaliste » en Ukraine.

* * *
- Que pouvez-vous dire du rite occidental dans l’orthodoxie ?

Vladimir Bourega
- On dit parfois que le rite occidental est dans l’Eglise orthodoxe « un uniatisme à l’envers ». Il s’agit des communautés confessant la foi orthodoxe mais vivant dans le respect des règles liturgiques occidentales. On peut dire que c’est une sorte de reflet miroir des greco-catholiques, c’est-à-dire des communautés fidèles au dogme romain mais observant le rite oriental. C’est déjà au XIX siècle que les premières communautés orthodoxes de rite occidental firent leur apparition. Il s’agissait de contribuer à la mission orthodoxe en Europe occidentale à majorité catholique. L’évêque Gorazd, nous en avons parlé plus haut, avait été prêtre catholique avant de se convertir à l’orthodoxie. Avec l’accord de l’Eglise orthodoxe serbe il a conservé à titre temporaire le rite occidental dans les communautés orthodoxes de Tchéqu ie et de Moravie. Ce n’est que progressivement que les paroisses de son diocèse ont adopté le rite orthodoxe. C’est là une page peu connue mais très intéressante de l’histoire : des vestiges du rite occidental se sont longtemps maintenus dans l’orthodoxie tchécoslovaque.

Un cercle d’émigrés russes en France a lancé un projet de création d’une « Eglise orthodoxe de rite occidental ». Le maître d’œuvre de ce projet était Eugraphe Kovalevsky qui devint par la suite prêtre du patriarcat de Moscou, puis évêque de l’EORHF. En 1936 le métropolite Serge (Starogorodsky) promulgua un décret établissant les principes de fonctionnement des communautés de rite occidental. De telles communautés avaient fait leur apparition non seulement en France mais aussi ailleurs. Autant que je sache de telles communautés n’existent plus au sein du patriarcat de Moscou. Il y en a cependant dans le cadre d’autres Eglises locales.

- Que pensez-vous personnellement du rite occidental ?

Vladimir Bourega - D’un point de vue théologique il n’y a aucun obstacle à ce que le rite occidental soit appliqué par l’Eglise orthodoxe. Le Concile Vatican II a dans son décret «Orientalium Ecclesiarum » officiellement reconnu que la tradition liturgique de l’Eglise d’Orient fait partie de la Tradition ecclésiale qui remonte aux saints Apôtres.Il incombe de même aux orthodoxes de reconnaître que le rite occidental appartient à l’ancienne Tradition de l’Eglise. Mais comment ne pas constater que les efforts en vue d’introduire dans la pratique de l’Eglise orthodoxe d’anciennes traditions liturgiques occidentales ont mis à jour des problèmes graves. Le père Eugraphe Kovalevsky, déjà cité, s’est appliqué à reconstituer en France les anciens rites gallicans *
Mais des liturgistes connus disent qu’il s’agissait plutôt d’une sorte d’improvisation. Le père Eugraphe s’adonnait à l’expérimentation et tenait à faire passer ses innovations comme relevant de l’ancienne tradition. Le patriarcat de Moscou, comme d’ailleurs l’Institut Saint Serge de Paris (métropolite Euloge) manifestaient une grande retenue à l’égard des expériences liturgiques du père Eugraphe. Tout ce que je sais du père Eugraphe m’incline à dire que c’était une sorte, si l’on peut s’exprimer ainsi, de voyou ecclésial. Vladimir Lossky avait regretté l’ordination de Kovalevsky. Il disait : « Conférer la prêtrise à Eugraphe est comme équiper d’un pistolet quelqu’un au psychisme déréglé ». La personnalité de Kovalevsky a conféré au rite occidental dans l’orthodoxie une odeur de soufre. D’ailleurs, abstraction faite de Kovalevsly, il faut constater que le rite occidental n’a pas beaucoup apporté à la mission orthodoxe en Europe.

- Que direz-vous de l’attitude de l’EORHF à l’égard du rite occidental ?

Vladimir Bourega - Il m’est difficile de donner une réponse exhaustive. Je ne crois que l’histoire des relations entre la communauté Kovalevsky et l’EORHF est un sujet qui mérite qu’on l’étudie spécialement. Plusieurs coups ont été portés au projet de la mise en place en Europe d’une Eglise orthodoxe de rite occidental. Le Concile des évêque de l’Eglise Hors-Frontières a non seulement interdit Kovalevsky a divinis , il l’a excommunié. A ce moment, Eugraphe, déjà devenu l’évêque Jean-Nectaire, était en conflit avec l’EORHF. Aujourd’hui l’Eglise Catholique Orthodoxe Apostolique Française ** telle que créée par Kovalevsky continue à exister en tant qu’entité non reconnue par les Eglises orthodoxes locales. Ses tentatives de s’intégrer aux Eglises Roumaine, puis Serbe ont échoué.
L’histoire de l’EORHF ne fait pas partie du programme d’études des Eglises slaves. J’enseigne l’histoire des Eglises slaves à l’Académie de théologie de Kiev. Il y est question de l’histoire des Eglises Serbe, Bulgare, Polonaise et Tchécoslovaque. Comment ne pas traiter du rôle joué par l’EORHF dans la vie de ces Eglises pendant la deuxième guerre ?

- Qu’est-ce qui vous attire et qu’est-ce qui suscite en vous une réaction de rejet dans l’histoire de l’EORHF ?

Vladimir Bourega - Il me semble très important que cette juridiction aie non seulement maintenu mais aussi renforcé la tradition monastique dans les conditions de l’exil. La pratique monastique du monastère Saint Job en Slovaquie Orientale est un phénomène unique dans la vie de l’émigration russe. Cette école monastique a exercé une grande influence sur la vie ecclésiale de la diaspora. L’EORHF a voulu maintenir au mieux la tradition. C’est sa force et, en même temps, sa faiblesse. Une vision missionnaire productive n’y a pas été élaborée, ceci à la différence de l’exarchat « Eulogien ». Un modèle de vie ecclésiale ouvert à l’Occident a été élaboré à Paris, les résultats missionnaires de ce modèle sont remarquables. Les « Hors Frontières » se sont axés sur le maintien de la tradition ce qui les a fait mettre de coté la nécessité missionnaire de toute vie ecclésiale. De là à dire que cela suscite en moi une sorte de rejet… Il s’agit plutôt à mes yeux d’une réalité historique qui mérite une étude attentive et approfondie.

* anciens rites gallicans
** l’Eglise Catholique Orthodoxe Apostolique Française





Rédigé par Nikita Krivocheine le 25 Août 2012 à 13:02 | 3 commentaires | Permalien


Commentaires

1.Posté par Vladimir le 13/08/2012 11:28
Je suis étonné que Mr Vladimir Bourega semble limiter le rite occidental aux expérimentations de l'ECOF en France(*) et ne mentionne pas les nombreuses paroisses qui le pratiquent en Amériques et jusqu'en Australie sous l'omophore du patriarcat d'Antioche et dans l'EORHF qui ont crée des vicariats spécifiques (http://www.orthodoxie.com/actualites/monde/etats-unis-un-colloque-sur-les-rites-occidentaux-orthodoxes-canoniques-en-aout/?). Voir l'article dédié sur http://www.egliserusse.eu/blogdiscussion/Diversite-de-l-Orthodoxie-Les-fondements-des-rites-Orthodoxes-Occidentaux_a1923.html (lien ci-dessous).

(*) Le lien indiqué dans l'article ci-dessus est erroné: l'ECOF s'appelle maintenant "Eglise orthodoxe de France" (http://eglise-orthodoxe-de-france.fr/). Dans un long article sur la canonicité, qui essaye en fait de noyer le poisson, il est malgré tout précisé que "l'Église est isolée du concert des Églises orthodoxes en France". Elle compterait 26 "lieux de culte" dont 4 hors de France. Une autre douzaine de paroisses se regroupent dans " Église orthodoxe des Gaules" (EOG, http://www.eglise-orthodoxe.eu/orthodoxe_gaules_1.htm) et une dizaine dans l'Église orthodoxe celtique (EOC, http://www.eoc-coc.org/index.html). Une Communion des Églises Orthodoxes Occidentales (C.É.O.O.) fut créée le 25 décembre 2007 entre ces trois Églises (http://www.eoc-coc.org/actualites.html).

2.Posté par Vladimir G: ORTHODOXIE OCCIDENTALE : QUEL RITE EST "LE BON"? le 05/10/2017 11:40
ORTHODOXIE OCCIDENTALE : QUEL RITE EST "LE BON"?
("Which Rite is Right?", par le prêtre Nicholas Alford)

De temps à autres, la paroisse Saint Gregory reçoit une correspondance de gens intéressés dans le Rite Occidental. Une question qui revient fréquemment est "pourquoi utilisez-vous le Rite Tridentin plutôt que le Rite Sarum, plus ancien?"

Il est difficile de donner une brève réponse au demandeur. Sa question présuppose à la fois que notre Liturgie ne daterait que du Concile Catholique-romain de Trente, au 16ème siècle, et que la Liturgie Sarum (la Liturgie de la cathédrale de Salisbury en Angleterre) est ancienne. Un coup d'oeil à l'histoire liturgique occidentale montre le contraire.

Quelles sont les origines de notre Liturgie? Nous utilisons l'ancienne Liturgie de Rome, qui n'a ni été écrite lors du Concile de la Contre-Réforme à Trente, ni par notre patron saint Grégoire le Grand.

En fait, notre Liturgie est bien plus ancienne. Le spécialiste catholique-romain de liturgie monsignor Klaus Gamber écrivait au sujet de la Liturgie pre-Vatican II :
"Au sens strict du terme, il n'y a pas de 'Messe Tridentine', car, au moins à la conclusion du Concile de Trente, il n'y a pas eu de création d'un nouvel ordo de la Messe; et le 'Missel de st Pie V' n'est rien d'autre que le Missel de la Curie Romaine, qui avait vu le jour à Rome des siècles auparavant.. le Rite Romain, pour des parties importantes, remonte au moins au quatrième siècle, plus précisément à l'époque du pape Damase (366-384). Dès l'époque du pape Gélase (492-496), le Canon de la Messe avait atteint la forme qu'il a conservée jusqu'à maintenant, en dehors de quelques modifications réalisées sous le pape saint Grégoire (590-604). Depuis le 5ème siècle, la seule chose sur laquelle les papes ont insisté sans cesse, c'est que le Canon Romain soit adopté; leur argument étant qu'il émanait de l'Apôtre Pierre..."

Saint Grégoire a prit la Liturgie, qui était déjà ancienne à son époque, en a retiré des additions plus récentes, et a donné à la Liturgie la structure que nous connaissons de nos jours. D'une manière quelque peu similaire, le Concile de Trente retira un certain nombre d'accroissements médiévaux pour restaurer la Liturgie à sa forme plus ancienne (et ils standardisèrent les rubriques dirigeant les actions du cérémonial). En aucun cas une nouvelle Liturgie n'a été produite. Certaines des prières privées du prêtre, dites silencieusement, sont d'une origine plus tardive (de même que sont l'addition des rites d'avant et après la Messe), mais ce que l'assemblée entend à la Messe aujourd'hui est essentiellement ce qu'une assemblée entendait à Rome il y a 1400 ans d'ici.

Pendant que la Liturgie de l'Église de Rome devenait la norme dans toute l'Église d'Occident, il y a eu un certain nombre de variantes et alternatives locales. Lorsque saint Augustin de Canterbury arriva en Angleterre via la Gaule, il fut préoccupé parce que l'Église en Gaule utilisait une Liturgie différente, et il écrivit à saint Grégoire pour lui demander conseil. Comme rapporté par saint Bède le Vénérable, voici ce que saint Grégoire répondit :

"Mon frère, tu connais les coutumes de l'Église Romaine dans laquelle, bien sûr, tu as été élevé. Mais il est de mon désir que si tu trouvais quelques autres coutumes dans l'Église Romaine ou Gauloise ou quelqu'autre Église qui pourrait être plus agréable au Dieu Tout-Puissant, tu y effectuais une sélection soigneuse et enseignais avec zèle l'Église des Anglais, qui est encore nouvelle dans la foi, avec ce que tu aurais pu récolter d'autres Églises. Car les choses ne doivent pas être aimées pour l'amour d'un endroit, mais les endroits doivent être aimés pour l'amour de leurs bonnes choses. Dès lors, prend en chaque Église individuelle toutes choses qui sont pieuses, religieuses et correctes. Et lorsque tu auras collationné toutes ces choses comme si c'était un seul paquet, veille à ce que les esprits des Anglais s'y habituent progressivement."

Ici, saint Grégoire, conscient qu'il peut y avoir des expressions locales de ce qui est bon et vrai, approuve l'idée de "Liturgies locales" et ces dernières ont continué de se développer jusqu'au Concile de Trente.

La Liturgie de Sarum (l'ancien nom pour Salisbury) est simplement une variante locale, post-schisme, du Rite Romain. Elle n'est pas antérieure au 13ème siècle, mais s'est rapidement répandue pour devenir l'usage dominant en Angleterre, Écosse, Irlande et Pays de Galles jusqu'à sa suppression en 1549, au début de la Réforme Anglaise (bien qu'elle fut brièvement rétablie durant le règne de la reine Mary). L'historien Anglican J. Robert Wright a écrit : "Les érudits du 19ème siècle ont attribué en général ses origines à saint Osmund, le second évêque du diocèse (1077- 1099), un noble Norman qui était venu en Angleterre avec Guillaume le Conquérant; mais cela a été sérieusement remis en question du fait qu'on ne trouve nulle attribution de la moindre disposition liturgique ou innovation de sa part avant le 14ème siècle. L'opinion qui prévaut est que c'est Richard le Poore, doyen de Salisbury de 1198 à 1215, puis évêque du diocèse de 1217 à 1228, qui a été la personne qui a le plus contribué au développement de l'Usage de Sarum."

A une époque plus ancienne, la Liturgie en Angleterre était intentionnellement romaine (quoiqu'avec des variations locales mineures, comme il en existait partout aux jours d'avant l'imprimerie). Le Synode Anglo-Saxon de Clevesho en 747 décréta : "Que d'une seule et même manière nous célébrions tous les Fêtes Sacrées se rapportant à la venue de notre Seigneur dans la Chair; et ainsi en tout, dans la manière dont nous conférons le Baptême, dans notre célébration de la Messe, et dans notre manière de chanter. Tout doit être accompli selon le modèle que nous avons reçu par écrit de l'Église Romaine." Lorsque le premier Livre de Prières Publiques [Book of Common Prayer, anglican; ndt] fut compilé en 1549, l'Usage de Sarum lui fournit la plupart du matériau, quoiqu'expurgé de la dévotion catholique. La Liturgie Orthodoxe de Rite Occidental de saint Tikhon tire une grande partie de sa beauté de l'héritage de Sarum préservé dans le Livre de Prières Publiques.

Il règne une considérable confusion à propos du Rite Sarum au sein des cercles Orthodoxes à cause des efforts de publication d'un groupe non-canonique de Rite Occidental qui a une présence non-négligeable sur internet. Les livres liturgiques de ce groupe, bien que publiés sous forme attractive, sont une construction moderne basée sur l'Usage de Sarum avec des matériaux rajoutés d'autres sources. Ils prétendent que leur liturgie serait l'unique "authentique" liturgie orthodoxe occidentale et dès lors sèment la confusion parmi les fidèles, malgré le fait que leurs prétentions ne sachent pas être soutenues par de l'érudition de bonne réputation.

Il y a d'autres anciennes Liturgies encore en usage dans la Chrétienté occidentale de nos jours. La Liturgie Ambrosienne est utilisée par l'Église Catholique-romaine à Milan, et elle porte le nom d'un grand saint du 4ème siècle qui était l'évêque de cette ville. La Liturgie Gallicane était en usage en Gaule entre les 5ème et 8ème siècles, et une forme modifiée est utilisée de nos jours par certains groupes Orthodoxes de Rite Occidental en France. La Liturgie Mozarabe, qui remonte au 6ème siècle voir plus loin encore, était utilisée en Espagne jusqu'après le grand schisme du 11ème siècle, et n'est actuellement maintenue que par quelques chapelles Catholiques-romaines à Toledo et Salamanca.

Au sein de l'Archidiocèse Antiochien, nous sommes bénis avec 2 belles Liturgies. Le Rite Romain était la principale Liturgie Orthodoxe occidentale jusqu'au Schisme au 11ème siècle. La Liturgie de saint Tikhon (une variante du Rite Romain) maintien le meilleur de l'héritage liturgiques anglais. Le Saint-Synode de Moscou et le Patriarcat d'Antioche ont tous deux reconnu que ces Liturgies sont des expressions authentiques de la sainte foi Orthodoxe et nous rendons grâce que nous puissions exprimer notre foi Orthodoxe comme l'ont fait avant nous saints Columba, Patrick, Grégoire et Augustin [de Canterbury; ndt].

P. Nicholas Alford

Notes du traducteur (qui n'engagent pas l'auteur de l'article bien entendu)
1. la partie musicale n'est bien entendu pas celle d'il y a 1400 ans, la musique évoluant, partout, même dans nos paroisses de rites byzantins. Certaines paroisses Antiochiennes utilisent cependant largement le plain-chant occidental, aussi appelé "chant grégorien."
2. la partie vestimentaire n'est pas abordée, mais il est nécessaire de dire que là il y a bien eu un changement radical, avec les vêtements liturgiques féminisés portés par le clergé "tridentin" masculin. Il suffit de comparer avec les tableaux et enluminures, c'est irréfutable. Mais ce qui était vêtement liturgique en usage au moment où l'Occident était Orthodoxe, en usage à ce moment-là pour ces Liturgies-là, n'a bien entendu rien de mauvais. Surtout pas pour l'aspect catholicité de l'Église, auquel toute véléité d'uniformisation nuirait hautement.
3. un autre prêtre Antiochien de Rite Occidental parlait de 12 points de différence entre ce Rite Romain, qu'il célèbre, et la version du Concile de Trente. Il faut se rendre compte que pour un "iota" dans le qualificatif théologique du Christ tel qu'exprimé conciliairement, le Fils de Dieu n'était d'un coup plus que "semblable" à Dieu le Père (homo"i"ousios). Alors si un seul iota rajouté par les impies était capable de radicalement changer la foi, que dire de 12 points, dont certains clairement opposés à la foi de l'Église Indivise, patriarcat de Rome compris? Le propos du p. Nicholas est donc de rappeler que ce qui "ressemble" à du "tridentin" dans l'Église Orthodoxe ne l'est pas, car cela existait déjà AVANT ce Concile de Trente, qui l'a lui en grande partie adopté, et en partie légèrement "adapté."
Le p. Nicholas ne dit pas "ouvrez un missel tridentin, retirez l'hérésie du filioque et quelques autres dévotions douteuses voire parfois hérétiques et célébrez", parce que le texte n'est pas tout à fait le même, il a été changé dans son essence en quelques petits points, petits mais essentiels. Plusieurs siècles de Schisme étaient déjà passés par là, et n'oublions pas leur "tremblement de terre liturgique" de 1256, équivalent à ce qu'ils vivront après Vatican 2.
Le propos ci-dessus c'est donc resituer en perspective historique les faits. Saint Grégoire le Grand, c'est un évêque orthodoxe, pas autre chose. Orthodoxe n'est pas "grec", n'est pas confessionnel, mais signifie "foi exacte, vraie, droite". L'Église dite "Orthodoxe" a été fondée à la Pentecôte à Jérusalem par le Saint-Esprit. Ce n'est pas injurieux ou méchant mais simplement respect de la vérité historique que de rappeler que nous étions là des siècles avant les catholiques-romains et leur "rite tridentin", et qui a servit d'inspiration à qui. Car plusieurs siècles d'absence en Occident font penser aux gens le contraire. Simple erreur d'information. Il est important de rétablir les faits. Je précise que je rajoute ces notes exclusivement à destination du lectorat Orthodoxe; ceux qui ne sont pas dans l'Église ne souscriront probablement pas aux faits établis de l'antériorité de l'Église sur leur organisation. C'est leur choix, je n'ai pas à (les) juger ni à m'en mêler.

Traduit et publié en la fête de saint Hilaire de Poitiers, Père de l'Église d'Occident, alter ego Latin de saint Basile le Grand pour toute l'Église.

http://stmaterne.blogspot.fr/2007/01/orthodoxie-occidentale-quel-rite-est.html

3.Posté par Marie Genko le 06/10/2017 19:25
Merci à Nikita pour la traduction de ce texte et à Vladimir pour ses commentaires.
Je m'étonne un peu que Vladimir Bourega puisse dire à propos de l'ORHF:

"Une vision missionnaire productive n’y a pas été élaborée, ceci à la différence de l’exarchat « Eulogien ». Un modèle de vie ecclésiale ouvert à l’Occident a été élaboré à Paris, les résultats missionnaires de ce modèle sont remarquables. Les « Hors Frontières » se sont axés sur le maintien de la tradition ce qui les a fait mettre de coté la nécessité missionnaire de toute vie ecclésiale. "

L'EORHF a su se maintenir et essaimer sur plusieurs continents, Australie, USA, Europe occidentale.

Comme je l'ai écrit sur un fil de discussion différent certains trouvent leur Chemin vers le Seigneur dans des structures ecclésiales très traditionnelles et d'autres sont plus à l'aise dans une approche plus
dépouillée (moderne?).
Souvenons nous toutefois que rien ne peut se construire sans Prière, sans Humilité, sans Repentir et sans Obéissance!
Gardons nous de nos propres convictions et du terrible complexe de Procuste.

4.Posté par Angelopoulos le 07/10/2017 15:32
@Vladimir, post 1 déjà très ancien

Loin de moi de vouloir faire l'apologie de ces groupes marginaux non canoniques, mais il semble qu'il y a une certaine confusion entre deux de ces entités. D'un côté, l'ECOF qui revendique à ce jour une trentaine de lieux de culte en France et une dizaine à l'étranger, d'un autre l'EOF (Eglise Orthodoxe Française) qui semble circonscrite dans le Sud-Est et qui est, elle, liée aux deux autres citées dans l'article initial, ce qui n'est pas le cas de l'ECOF.

Pour ce qui est du chant liturgique (note 1 du post 2), je ne sais pas d'où le traducteur tire l'information que certaines paroisses antiochiennes en Amérique chantent du grégorien.

Je ne sais pas ce qu'il en est des rares paroisses de l'EORHF qui utilisaient le rite occidental. Les soubresauts actuels de cette Eglise et la dislocation malheureuse de ce qu'il en est resté pour ceux qui n'ont pas accepté la jonction avec le PM.

Je pense que les liturgies de Saint Jean Chrysostome et de Saint Basile s'adaptent parfaitement aux différentes cultures dans lesquelles elles s'enracinent. Je n'ai pas été choqué d'entendre des chants typiquement africains (légèrement accompagnés par des instruments) en Afrique ou des mélodies mayas en Amérique du Sud lors de liturgies dominicales. C'est l'un des génies de ces liturgies.

Concernant la pluralité des rites, existe-t-il des paroisses qui célèbrent la liturgie de Saint Marc ? Sans doute dans le patriarcat d'Alexandrie.

5.Posté par Vladimir G: tous ces groupes participent au Salut le 08/10/2017 10:58
Merci pour ces précisions, bien cher Angelopoulos,

J'ai posté l'interview du P. Nicholas Alford après celle de Vladimir Bourega pour illustrer mon propos sur la diffusion des "rites occidentaux": le rite utilisé par l'ECOF et ses dérivés n'est clairement connu que chez nous et les rites dérivés de missels Anglicans et de la liturgie romaine paraissent nettement plus répandus ailleurs...

J'avoue avoir beaucoup de mal à me retrouver dans la nébuleuse des différents groupes "orthodoxes" issus de l'ECOF, de l'EORHF, voire de vieux-calendaristes grecs ou autres VCO (je signale à ce propos que le sigle "EORHF" est revendiqué par l'un de ces groupes; l'Église autonome au sein du patriarcat de Moscou depuis 2007 s'appelle ROCOR en anglais et "Église Ortodoxe Russe à l'Étranger" en français; cf. http://www.diocesedegeneve.net/index.php?option=com_frontpage&Itemid=1). Sans vouloir en faire l'apologie, je pense que tous ces groupes participent au Salut en faisant découvrir l'Orthodoxie: nombre de leurs fidèles finissent par rejoindre l'une des juridictions canoniques. Ainsi nous avons dans notre paroisse d'anciens paroissiens vitalistes ou ECOF (voir aussi les parcours des PP Ephrem Mezziani et Georges Leroy et Georges Leroy que j'avais interviewés il y a quelque temps) ...

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