Ils ont préféré la mort
Anatole Krasnov-Levitine

(1930-1991, écrivain orthodoxe, il a été à plusieurs reprises arrêté. Expulsé d’URSS en 1975, il termine ses jours à Lucerne et Paris. Auteur de nombreux ouvrages consacrés à l’orthodoxie)

* * *
De nos jours, tous les termes vieillissent à une vitesse effrayante. Cela s’explique par le rythme précipité de notre vie. Autrefois, dans les années 50, l’Eglise orthodoxe russe était l’Eglise du silence. Mais, avec les années 60, l’Eglise du silence s’est mise à parler.D’abord doucement, sans assurance, par la voix du Samizdat religieux, puis de plus en plus fort, et enfin de toute sa voix, pour le monde entier.


Cela se passait le 13 décembre 1965, quand fut publiée ma pétition de deux prêtres moscovites, les pères Gleb Iakounine et Nikolai Echliman. Et depuis, l’Eglise russe ne s’est plus tue : elle parle par la bouche de l’archevêque Hermogène et d’Alexandre Issaevitch Soljenitsyne, par celles du père Alexandre Men et du père Serge Jeloudkov, et dans les sermons du père Dimitri Doudko.

Et d’autres Eglises ont élevé la voix : l’Eglise baptiste (dissidente), les Pentecôtistes, les catholiques lituaniens. Ce qui fait qu’on ne peut plus appeler les Eglises d’URSS des Eglises du silence. Elles parlent, obligeant le monde entier à écouter leurs paroles, et rendent vaines toutes tentatives de les réduire au silence.

Et maintenant, alors que l’Eglise russe a parlé, on voudrait se rappeler le temps où elle était une Eglise du silence. Le silence l’enveloppait dans les années 30 et 40. Ce fut particulièrement terrible entre 1935 et 1941. Tout le clergé orthodoxe se trouvait dans les camps dont il ne revint pas. Ne restons pas dans le vague, citons des chiffres : en 1933, l’Eglise orthodoxe russe avait 370 évêques ; en 1941, il n’en restait plus que 7 ; en 1933, l’Eglise orthodoxe rénovée avait 420 évêques, en 1941, 12.

En 1933, le diocèse de Leningrad comptait 1.500 prêtres orthodoxes, en 1941 seulement 14. L’Eglise rénovée 480 desservants en 1935, et en 1941 seulement 8. En 1932, en un seul jour, le 18 février, furent arrêtés tous les moines russes : environ 10.000 personnes ; presque aucun d’entre eux ne revint. Les choses se déroulèrent exactement de la même façon pour les sectes : « sectaires » était un mot analogue à « ennemi du peuple », « contre-révolutionnaire ».

« Les ecclésiastiques et les sectaires veulent inoculer à nos enfants le poison de la religion. Nous combattrons l’œuvre destructrice des ecclésiastiques et des sectaires », proclamait l’un des slogans du Comité central du parti communiste soviétiques déployés sur les banderoles rouges des manifestations d’Octobre et du 1 mai entre 1935 et 1941.

Bien sûr, il n’y avait pas que des prêtres et des moines dans les prisons et les camps : il y avait aussi d’anciens communistes, des mencheviks, des socialistes révolutionnaires et des gens tombés par hasard dans les mains du KGB. Cependant, le clergé se trouvait dans une position particulière : ils étaient les seuls à pouvoir se sauver et il ne dépendait que d’eux de rester en liberté. Il leur suffisait de quitter la prêtrise et de renier (en le publiant dans les journaux) la foi en Dieu.

Je ne connais pas un seul cas où un défroqué a été arrêté. Et, pour l’honneur du clergé russe, les défroqués ont été remarquablement peu nombreux : ils étaient littéralement l’exception. Les prêtres étaient des parias : on ne leur donnait pas de cartes de pain, ils ne pouvaient pas (dans les villages) entrer dans une boutique, leurs enfants n’étaient pas admis à l’institut, on crachait sur eux, on les offensait – et tout cela n’était qu’un prélude à l’arrestation et à la mort dans les camps. Et ils auraient pu s’éviter tout cela : il suffisait de s’asseoir à sa table, d’écrire quelques lignes et de les envoyer à un journal.

Et des milliers de prêtres, des popes de village peu instruits, ont préféré la mort au reniement. Ils ont agi sans grands mots, sans pose, sans aucune affectation : « je vais souffrir pour le Christ », dit doucement un certain prêtre de Kharkov faisant ses adieux à sa femme au moment de son arrestation. La majorité du clergé ne dit même pas cela : l’image du Christ dans le cœur, le sceau du silence sur les lèvres, ils partaient au camp et y mourraient de faim, de froid, des balles des tchékistes.
Ils ont préféré la mort

C’était la véritable Eglise du silence.

Ces gens n’attendaient pour eux ni monuments ni couronnes de lauriers. Aucun d’eaux ne pensait que la mémoire des hommes garderait leurs noms. Et en effet, ils furent bientôt oubliés – même de leurs enfants. Et on ne distingue quelques fois les petits-enfants de prêtres que par leurs noms : Ousspensky (de la Dormition), Arkhangelsky (de l’Archange), Voskressensky (de la Résurrection).

Humbles, ils n’auraient jamais accepté d’être appelés martyrs. Ils se seraient effrayés de ce nom et auraient dit : « Voyons, quels martyrs sommes-nous – nous sommes des pêcheurs ! » et personne aujourd’hui ne se souvient de leur héroïsme. Et seul Celui qui sait tout et se souvient de tout sait leurs noms.


Article paru dans « Catacombes », avril 1975
Anatole Krasnov-Levitine

"Les nouveaux martyrs de la terre russe", éditions Résiac, archiprêtre Michel Polsky, 1976
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Parlons d'orthodoxie
Femmes martyres pour la foi 1932-1938
«Ils sont morts pour leur foi»
Pensons aux nouveaux martyrs
Ils ont préféré la mort

Rédigé par Parlons D'orthodoxie le 27 Novembre 2019 à 08:38 | 1 commentaire | Permalien



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