V.G.
Vous me demandez dans quelle mesure cette spiritualité, propre à l’Orthodoxie mais sans doute pas « réservée » à elle, peut être assimilée par les Occidentaux et devenir leur. Je crois que la spiritualité orthodoxe, de ce point de vue, est simplement de la spiritualité chrétienne. Je crois que ce qu’il y a de vrai dans ce que j’ai dit appartient à l’Occident comme à l’Orient, appartient à quiconque est chrétien.

Des barrières qui ne viennent pas de Dieu

Il y a cependant des barrières qui se sont établies, qui ne viennent pas de Dieu ni de l’Évangile ; elles viennent, je crois, de ce que l’Occident a perdu de vue un certain nombre de choses : l’Occident a perdu de vue l’aspect cosmique de l’Incarnation et de tout ce qui a trait au Verbe incarné. En Occident, l’Incarnation, ainsi que tous les événements de l’œuvre de la Rédemption, qui ont une portée dépassant infiniment notre petit monde humain, se sont trouvés réduits à une histoire du salut des hommes. « Réduits » n’est peut-être pas le mot qu’il faudrait dire, parce qu’ils sont essentiels pour nous ; mais tout en étant essentielle pour nous, leur portée est plus grande. Voilà, je crois, un aspect que l’Occident est en train de redécouvrir.

Il y a aussi, en Occident, une sorte de rejet du fait de la Résurrection, comme du fait de la Crucifixion, à un point de l’histoire dans le passé. Je crois que toutes les discussions, vraiment un peu longues, sur le problème du mémorial, sont une erreur d’optique. Quand nous faisons le mémorial de la Passion, ou le mémorial de la Sainte Cène, si nous nous imaginons que nous parlons du passé et que nous nous reportons, en mémoire, à un moment du temps qui nous précède, je crois que nous faisons simplement une erreur lamentable, parce que tous ces événements sont situés dans l’éternité, et pas simplement dans le temps.

Et quand nous faisons le mémorial de ces événements, le but, c’est de nous replacer face à face avec un événement qui est présent, et non pas de nous remémorer un événement qui est passé. Si la Croix et la Résurrection appartiennent au passé, et bien, c’est fini : le passé, les moutons broutent dessus ! Tandis que si la remémoration consiste à nous rappeler que nous ne voyons pas ce qui est devant nous, alors elle a sa pleine valeur.

Mais alors il n’y a plus cette divergence désespérante entre le problème du sacrement et du mémorial ; c’est un événement unique, pas un événement dissocié en deux morceaux : « parce que quelque chose est arrivé il y a deux mille ans, quelque chose peut arriver aujourd’hui sur tel autel ».

C’est notre Résurrection qui est impliquée dans la Résurrection du Chris

Cela veut dire simplement que ce qui est arrivé il y a deux mille ans est une présence continue, et que nous nous trouvons placés face à face avec cette présence continue, nous sommes dans la Chambre haute, nous sommes au Calvaire, nous sommes au Jardin des Oliviers, près de la tombe, et ainsi de suite ....

Je crois qu’il est très important de retrouver ce sens de la présence continue : ce qui est réel et stable, c’est la Croix, c’est la Résurrection, c’est l’Ascension, et l’histoire se profile dessus comme un film transparent qui se déplace, un siècle après l’autre, alors que l’Événement est là, bien au centre de l’histoire, et toujours l’Événement d’aujourd’hui et non d’hier.

Je crois qu’il faudrait, en Occident, repenser beaucoup plus la Résurrection et devenir plus conscient de la façon dont la Résurrection n’affecte pas seulement le Christ : c’est notre Résurrection qui est impliquée dans la Résurrection du Christ, et quand nous disons « le Christ est ressuscité », ce que nous disons aussi, c’est que « moi, je suis vivant au lieu d’être mort ».

C’est cela qui fait la gloire de la nuit de Pâques : nous ne nous réjouissons pas simplement de ce qu’un événement heureux est advenu au Seigneur, – nous nous réjouissons justement de ce que, à l’intérieur de cet événement, nous sommes tous saisis et unis dans l’Éternité, encore que maintenus dans l’histoire, dans le monde, comme présence de l’Éternité.

Source "Lumière du Thabor" Numéro 42 ● Septembre 2012 Page 27
Bulletin des Pages Orthodoxes La Transfiguration
(Sous-titres VG)

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(*) Mgr Antoine (Bloom, Lausanne 1914 - Londres 2003.) était une des figures les plus respectées et les plus aimées de l’orthodoxie d’Europe occidentale pendant presque un demi-siècle. Métropolite de Souroge (ou Sourozh), Mgr Antoine était responsable du diocèse orthodoxe de Grande-Bretagne du patriarcat de Moscou.

Prédicateur et conférencier inspiré et populaire, il a travaillé inlassablement pour l’instauration d’une véritable orthodoxie locale en restant toujours fidèle à l'Eglise russe. Il a prononcé d’innombrables homélies et conférences, animé un grand nombre de retraites et ses émissions à la radio britannique étaient très suivies. Beaucoup de ses présentations orales, en anglais, en français et en russe, sur une vaste gamme de sujets touchant la vie spirituelle de nos jours, notamment sur la prière, ont été enregistrés et transcrits.

Le numéro 42, septembre 2012, du Bulletin "Lumière du Thabor" (Pages Orthodoxes La Transfiguration) est consacré à Mgr Antoine. Il comprend un résumé de sa vie, un extrait de son « Récit autobiographique » où il parle de sa conversion au Christ alors qu’il était encore adolescent non-croyant, et plusieurs de ses textes, pour la plupart des transcriptions d’homélies et de conférences, sur « La Résurrection et la Croix », la guérison, la Divine Liturgie, la confession, la prière et l’intercession, « la spiritualité orthodoxe et les Occidentaux » (ci-dessus), comment « Vivre avec soi-même », et la mort : « Comme un vivant revenu d’entre les morts ».

Voir aussi:
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Père Stephen C. Headley: "La liberté puisée dans le voir" d'apres les sermons de Métropolite Antoine (Bloom)

Rédigé par Parlons D'orthodoxie le 9 Mai 2018 à 13:39 | -1 commentaire | Permalien



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