Les articles proposés précédemment I & II reprenaient des conférences de Mgr Antoine des années 1967-68, quand le mouvement œcuménique avait atteint une apogée. Prés de 35 ans après, à la fin de sa vie, Mgr Antoine voit "qu'une grande confusion en a résulté " mais continue à croire à la validité de la participation orthodoxe au mouvement œcuménique pour "apporter à l'Occident l'Orthodoxie, avec un O majuscule". Il propose aux Orthodoxes "un nouvel œcuménisme… non pas un œcuménisme fait de discussions et d'argumentation théologique, de compromis et de recherche d'une quelconque voie commune, mais un œcuménisme accompli par des hommes et des femmes qui, quelle que soit leur indignité, peuvent néanmoins dire avec étonnement : "«Voici ce que le Christ m'a révélé. Je veux le partager avec vous. Je n'ai jamais été capable de vivre selon cette révélation, vous, vous le pourrez. Prenez cela et devenez véritablement corps du Christ»". Plus de dix ans après, ce constat et cet appel sont d'une brulante actualité…

Voici un extrait de l'intervention du métropolite Antoine à l'Assemblée de son diocèse le 9 juin 2001. (V.G.)


Apporter au monde une nouvelle présence du Christ

Aujourd'hui, nous vivons dans un monde où le dialogue et les relations œcuméniques sont devenus très différents de ce qu'ils étaient à mon arrivée en Angleterre. À l'époque, les différences confessionnelles étaient clairement définies, mais on cherchait à se rencontrer et on essayait de se comprendre mutuellement. Il n'en est plus ainsi aujourd'hui, et une grande confusion en a résulté. À moins que nous ne soyons profondément enracinés dans une vie de prière, dans la vie de l'Église non pas en tant qu'administration ou groupe confessionnel, mais en tant que corps du Christ, il s'ensuivra un sentiment d'aliénation. Nous devons promouvoir une vision différente et chercher une approche nouvelle.

Tout d'abord, les chrétiens ne constituent pas une entité. Ils sont divisés en confessions différentes. Cela fait longtemps déjà que nous nous rencontrons et essayons de trouver un langage commun. Malheureusement, si nous avons trouvé un langage commun qui nous a permis de devenir amis, frères et sœurs, nous n'en sommes pas moins restés séparés. Cela ne suffit pas. Surmonter la séparation par le compromis n'est pas une solution. Et rester séparés, tout en faisant semblant d'être uns, n'est pas non plus une solution ; c'est une trahison du Christ et de son Évangile. Ce que nous devons faire, c'est apporter à l'Occident l'Orthodoxie, avec un O majuscule : non pas une confession religieuse parmi d'autres, mais une nouvelle présence du Christ.

Quand l'Église orthodoxe russe est devenue membre du Conseil œcuménique des Églises (COE)( Note de VG: En 1961), nous étions représentés par l'évêque Jean (Wendland) [par la suite métropolite de laroslavl (1909-1989)]. Je n'ai jamais oublié ses paroles. Il s'est adressé au COE en ces termes : "Nous voulons vous remercier de nous avoir acceptés, nous orthodoxes, en votre sein. Vous pouvez vous demander ce que nous vous, apportons. Nous n'apportons pas une nouvelle doctrine religieuse, nous apportons la foi de l'Église primitive. Nous n'avons pas été capables de vivre à sa hauteur. Nous vous la remettons et nous espérons que vous serez capables de produire les fruits que nous nous sommes avérés incapables de produire". Ce furent là les paroles prononcées lors de l'admission de l'Église orthodoxe russe au COE.

II y a ici une vérité suprême : nous n'apportons pas une nouvelle confession, et si nous nous considérons vraiment comme une nouvelle confession, nous trahissons l'orthodoxie, nous sommes étrangers à notre vocation. Ce que nous devons apporter, c'est le Christ, et l'esprit de l'Égljse tel qu'il était présent dans les premiers siècles, avant que l'Église ne soit, reconnue par l'État et soumise au pouvoir de diverses manières. Si vous regardez l'histoire de l'Église, vous observerez que c'est - hélas, trop souvent - sur ordre de l'État que les conciles œcuméniques ont été convoqués, dans des moments de crise, car ce que voulait l'État et les empereurs de Byzance, c'était que l'Église soit avant tout un facteur d'unité pour l'Empire, et non pas une expérience vécue de la foi. Le père Georges Florovsky a dit un jour que les conciles œcuméniques avaient été légitimement convoqués, certes, et qu'ils avaient légitimement proclamé la vérité de l'orthodoxie, mais qu'ils n'avaient jamais apporté de réponse aux hérétiques et à ceux qui s'étaient séparés de l'orthodoxie., Nous avons condamné ces hérétiques, nous avons vu en eux des personnes en dehors de l'Église, mais nous n'avons trouvé aucun langage, aucun argument pour les retenir dans l'Église, si ce n'est des arguments intellectuels, philosophiques, mais aucun qui ait trait à l'essentiel de la vie chrétienne. Nous sommes aujourd'hui retombés dans la même situation.

Le véritable enjeu de l'œcuménisme

Nous discutons avec d'autres confessions — encore que nous discutions très peu à l'heure actuelle, vu que nous ne sentons plus la différence entre les diverses confessions comme nous la sentions, il y a cinquante, soixante ou soixante-dix ans —, mais nous continuons à ne pas répondre à ces questions dont l'enjeu est la transfiguration du monde. Nous vivons dans un monde qui est largement devenu païen. Nous n'avons plus de code moral, nous n'avons plus qu'une conception de I'humanité et de l'homme, ce qui est très différent. Quand des gens disent que l'Église, ou les Églises, sont étrangères à la modernité car elles croient à des concepts démodés, comme le mariage, par exemple, là n'est pas la question. Le fait est que l'Église n'a pas à mener de discussion avec ce que le monde a accepté, l'Église présente une vision qui est plus haute et plus grande.

Un homme qui a joué un grand rôle dans ma découverte de la foi, un ancien sous-diacre du patriarche Tikhon de Moscou et qui, par la suite, est devenu prédicateur évangéliste, écrivait que, lorsque vous discutez avec quelqu'un, il résiste et réfute vos arguments. Vous devez toujours vous élever au-dessus de ses arguments, de sorte que votre interlocuteur puisse écouter ce que vous dites et s'écrier : "Comme c'est magnifique !", et ainsi s'ouvrir à ce que vous avez à lui faire comprendre. C'est ce que nous devons apprendre à faire dans le monde dans lequel nous vivons maintenant. L'œcuménisme ne doit pas être une sorte de compromis, une manière de réunir des Églises différentes et de rapprocher des croyants, car plus grand est le compromis, plus il est facile d'être ensemble. L'œcuménisme, comme nous devons le comprendre, c'est une attitude de l'esprit qui reconnaît que le Christ est le Seigneur et le Roi de Yoikoumenè, de la totalité du monde, et que notre rôle est d'apporter à cet univers une vérité qui l'embrasse, l'englobe, et le mène à une grandeur, un épanouissement, une beauté qu'il ne connaissait pas.

"Devenez véritablement le corps du Christ"

Ainsi, si nous pensons à ce que doit être notre assemblée (note VG: l'Assemblée du diocèse), il nous semble qu'elle doit être un lieu où nous mènerions notre réflexion sur ces questions jusqu'au bout, et ce non seulement avec notre intellect, mais avec notre être tout entier, avec toute la passion que nous pourrions avoir, même si nous sommes indignes d'elles. Je suis totalement indigne de ce que je prêche : mais là n'est pas la question. J'en répondrai un jour. Pour mes paroles, je serai jugé, et condamné, probablement. Mais les paroles restent vraies. Nous devons être prêts à proclamer la vérité, non pas comme une vérité intellectuelle ou une philosophie, mais comme la vraie vie. Utilisez les mots, utilisez toute votre vie - y compris la liturgie, non pas comme les actes d'un culte rendu au nom d'une communauté qui vit refermée sur elle-même, mais comme un moyen pour introduire à la connaissance du Christ et à la vie éternelle ceux qui vivent en dehors de l'Eglise.

Tel est le nouvel œcuménisme qui doit être le nôtre ; non pas un œcuménisme fait de discussions et d'argumentation théologique, de compromis et de recherche d'une quelconque voie commune, mais un œcuménisme accompli par des hommes et des femmes qui, quelle que soit leur indignité, peuvent néanmoins dire avec étonnement : "Voici ce que le Christ m'a révélé. Je veux le partager avec vous. Je n'ai jamais été capable de vivre selon cette révélation, vous, vous le pourrez. Prenez cela et devenez véritablement corps du Christ".

Source: revue du diocèse, "Sourozh (n° 86, novembre 2001). SOP265 février 2002
(Traduction et intertitres sont de la rédaction du SOP.)

Source: http://masarchive.org/Sites/texts/2001-06-09-1-F-E-T-EM02-007.html



Rédigé par Vladimir Golovanow le 14 Mars 2014 à 09:21 | 0 commentaire | Permalien



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