Une lettre ouverte de Seraphin Rehbinder, président de l'OLTR,  à la paroisse de la Sainte Trinité dans la crypte de la cathédrale Saint Alexandre de la Néva
Le site Orthodoxierusseoccident a publie le 9 mai 2012 le texte qui suit

Débat sur l’avenir de l’Archevêché

Le dernier bulletin de « la crypte de la rue Daru » contient un intéressant compte-rendu de l’assemblée générale de cette paroisse. Au cours de cette assemblée a été abordée la question de l’avenir de l’Archevêché en présence de Monseigneur l’Archevêque et du secrétaire de l’administration diocésaine. C’est peut-être une occasion d’ouvrir un débat utile et intéressant pour tous les membres de l’archevêché. De telles discussions devraient aller de soi dans un diocèse qui se réclame du concile de Moscou de 1917/18.

Et en effet, il y a matière à débat. Nous souhaitons apporter ici quelques éléments concernant l’histoire de l’archevêché et nous interroger sur la formule « Notre Eglise n’a pas d’Eglise Mère ». A cet égard, il est bon de se souvenir que le père Alexandre Schmemann nous a rappelé avec force qu’il n’y a dans l’Eglise rien de magique ni de juridique. Nous nous efforceront donc de discerner la réalité ecclésiale qui peut se cacher derrière les formules employées par les uns ou les autres.

C’est le Saint Patriarche Thikhon qui a fondé notre structure ecclésiale et il a placé à sa tête le métropolite Euloge. Ce dernier a voulu garder le plus longtemps possible sa fidélité au Patriarcat de Moscou, malgré la situation dramatique où celui ci se trouvait, en proie à des persécutions de plus en plus brutales. Mais il arriva un moment où il devint clair que les instructions reçues des évêques restés en URSS étaient en fait dictées sous contrainte par le pouvoir soviétique. Ce moment vint quand le Patriarcat prétendit interdire de prier pour que cessent les persécutions et exigea que le métropolite Euloge signe, lui-même et tout son clergé, une déclaration de loyauté envers le nouveau pouvoir anti religieux. Aller dans ce sens aurait été non pas aider l’Eglise russe mais aider ceux qui la crucifiaient.

Aussi Monseigneur Euloge se résigna à ne pas accepter ces instructions. Cependant, refuser de recevoir les demandes du synode de son Eglise a toujours été considéré par l’Eglise comme extrêmement grave. Lorsqu’un évêque commet un péché personnel, c’est un problème entre lui et Dieu. Mais lorsqu’il dévie dans le cadre de son ministère, il risque d’entraîner dans le shisme ou l’hérésie tout son troupeau. C’est pourquoi un tel comportement entraîne quasi automatiquement l’interdiction du coupable par l’Eglise à laquelle il appartient.

Mgr Euloge le savait très bien. Aussi se hâta-t-il de se rendre à Constantinople, avant que la décision d’interdiction ne lui parvienne. Il demanda au Patriarche, primat de l’Eglise de Constantinople, de le prendre dans sa juridiction.(1) Quelle réalité ecclésiale résulta de l’acceptation de cette demande ? L’Archevêché devint un diocèse de l’Eglise territoriale de Constantinople et c’est grâce à cette appartenance qu’il retrouva son lien avec la communion des Eglises orthodoxes.(2) Une des conséquences principales de cette nouvelle appartenance fut qu’à partir de ce moment, les évêques de ce diocèse ont été, et son toujours, élus par le Saint Synode de l’Eglise de Constantinople.(3)

Monseigneur Euloge comprenait tout à fait que sa démarche, bien qu’elle fut imposée par des circonstances tragiques et exceptionnelles, ne respectait pas la lettre des canons. C’est pour cela qu’il promit solennellement devant tout son troupeau de soumettre son choix au jugement de l’Eglise russe dès qu’elle aurait retrouvé sa liberté. (4) Pendant la guerre de 1939/45, le pouvoir soviétique suspendit les persécutions de l’Eglise pour renforcer le patriotisme du peuple. Après la guerre une campagne de propagande visant à faire revenir les émigrés fut lancée. Sans doute le Métropolite Euloge fut-il trompé par cette propagande comme un certain nombre d’autres russes émigrés. Il cru venu le moment de la réconciliation et lança le processus de réunion avec l’Eglise russe, qu’il pensait libérée. Mais il mourut en 1946. Son successeur, le Métropolite Vladimir, qui avait pourtant signé la demande de retour, réalisa qu’il s’agissait d’une tromperie et ne donna pas suite. Il se tira de ce mauvais pas en répondant au Patriarcat de Moscou : « nous recevons vos instructions pour information mais pas pour exécution. », cette phrase, que je cite de mémoire, est restée célèbre parmi ses contemporains qui avaient été fort inquiets des intentions de Monseigneur Euloge.

Cependant Monseigneur Vladimir ne fit rien d’autre que rétablir l’exarchat dans le statut exact où l’avait placé Monseigneur Euloge. Il serait donc inexact de dire que Monseigneur Vladimir avait fait le choix d’une implantation durable comme cela est affirmé dans le compte rendu de la discussion.
Après cette mise au point sur l’histoire de notre archevêché qu’il convient de bien connaître et comprendre, pour discuter de son avenir, je voudrais m’arrêter sur cette parole de Monseigneur l’Archevêque : « nous n’avons pas d’ « Eglise-mère » ». C’est une parole énigmatique.

Dans le langage courant on appelle « Eglise-mère » l’Eglise qui a été à l’origine d’une nouvelle entité ecclésiale. L’Eglise de Constantinople est ainsi l’Eglise-mère de l’Eglise russe. Pour l’archevêché c’est l’Eglise russe qui est manifestement l’ « Eglise-mère » et, dans ce sens, il n’y a que l’Eglise de Jérusalem qui n’a pas d’Eglise-mère parce que c’est à partir de ce lieu que les Apôtres ont entamé leur mission. En ce sens, l’Eglise de Jérusalem est souvent appelée « Mère des Eglises ». Ce n’est donc pas de ce côté qu’il faut chercher le sens de la formule.
Mais cette expression voudrait-elle dire que l’archevêché est en quelque sorte indépendant de toute autre Eglise, qu’il n’aurait aucun synode auquel il puisse se référer ? S’il en était ainsi, l’archevêché serait privé de ce lien indispensable avec l’Eglise du Christ toute entière qui n’existe que dans la communion des Eglises territoriales. Ou alors faudrait-il considérer qu’il constitue une Eglise autocéphale, ce qui n’a pas de sens s’agissant d’une entité qui ne dispose que d’un seul évêque. Si l’on prend « Eglise-mère » dans ce sens un peu particulier, celle de l’archevêché est actuellement l’Eglise de Constantinople. Et l’archevêque placé à sa tête est incontestablement un évêque de cette Eglise.

Mais peut-être cette expression veut-elle manifester que l’archevêché ne dépend pas d’une Eglise qui voudrait lui imposer son héritage culturel, qualifié de nationaliste par certains. Il est vrai que, rattaché à l’Eglise russe par l’histoire et à celle de Constantinople par les circonstances dramatiques de la révolution russe, l’archevêché peut se sentir libre d’élaborer des traditions autres, notamment françaises. Mais ce serait oublier que le patriarcat de Constantinople a accepté cette entité distincte de sa propre métropole à Paris uniquement par ce qu’elle était de tradition non grecque mais russe. Et il lui a enjoint de : « garder dans les paroisses les bonnes traditions orthodoxes du pieux peuple russe » (Tomos : Charte du Patriarche œcuménique du17 février 1931). Ce serait oublier aussi qu’une tradition véritablement locale ne peut être le fruit que de la vie de l’ensemble des orthodoxes résidents dans ce lieu et non d’une partie très spécifique d’entre eux. C’est d’ailleurs se leurrer complètement que de considérer que les lieux de culte des autres Eglises orthodoxes ne sont créés « exclusivement que pour leurs ressortissants » comme il est dit dans le texte de la causerie sur l’avenir de l’archevêché. Quasiment toutes les juridictions installées en France, par exemple, possèdent des paroisses françaises. Cela est l’expression de la nature missionnaire de l’Eglise.

Au total, il reste que dans le sens le plus commun de l’expression « Eglise –mère » celle de « l’archevêché des églises orthodoxes russes en Europe occidentale » est incontestablement l’Eglise russe .

On ne peut que se réjouir de ce qu’une suite soit prévue aux discussions qui ont eu lieu dans la paroisse de la crypte. On peut même souhaiter que ces discussions soient élargies de façon à ce que les malentendus qui existent au sein de l’Archevêché puissent progressivement se réduire.

Séraphin Rehbinder
Président de l’OLTR

avril 2012.



(1) Le Patriarcat de Constantinople n’avait pas le droit de recevoir Monseigneur Euloge selon les règles de l’Eglise. Cela reste vrai même si l’on admet la théorie relativement récente et contestée par beaucoup, (voir par ex. « Les canons des quatre premiers conciles de Mgr Pierre l’Huillier) d’un droit d’appel qui appartiendrait au siège de Constantinople. Le droit de rejuger, même s’il existait, ne permettrait pas de bafouer les canons les mieux établis. Dans sa décision (du 17 février 1931) envoyée à Mgr Euloge, le Patriarche invoqua d’ailleurs, pour se justifier, ses « droits canoniques en tant qu’Eglise-mère de votre Eglise de Russie». Mais les droits de l’Eglise-mère disparaissent quand la nouvelle Eglise accède à la situation d’Eglise territoriale (« pomiestnaïa ») autocéphale. C’est ce qui est advenu à l’Eglise russe. On peut toutefois admettre que le Patriarche ait agi en vertu du principe « d’économie » qui est retenu lorsque l’application stricte des canons dans une situation particulière donnée produit plus de mal que de bien.

(2) Ce lien n’a rien à voir avec le titre de Patriarche Œcuménique que porte le primat de l’Eglise de Constantinople et qui parfois le fait faussement prendre pour le « Patriarche Universel ».

(3) L’élection à laquelle procède l’assemblée générale de l’archevêché n’est que l’élection de candidats à l’épiscopat que propose l’archevêché au Synode. Ce dernier n’est pas tenu de suivre ces propositions, comme l’a récemment montré son refus d’accepter un tel candidat, qui, de ce fait, n’a pas été consacré.

(4) voir la lettre pastorale datée du 12 février 1931



Rédigé par Parlons d'orthodoxie le 9 Mai 2012 à 10:10 | 3 commentaires | Permalien



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