«VIE» découverte dans le GRAND PATERIKON d'ÉGYPTE
Vitaly Koissin
Traduction Hélène Bekisz-Boklevsky

Au 5ème siècle s'installa dans le Désert de Lybie l'abba Felixphile. Il vivait en solitaire, n'allant qu'une seule fois par mois à l'église qui se trouvait dans l'oasis à 50 stades* de son ermitage. Il partageait sa vie d'anachorète avec seulement un chat, venu chez lui un an plus tôt. Au début le voisinage du chat lui avait bien plu.

Mais avec le temps, le père commença à trouver sa présence pesante, parce que le chat faisait le difficile devant les racines et les croûtons que mangeait l'ermite, et au moment de la prière, le chat, le plus souvent dormait, ronronnant bien fort et le rendait distrait. D'ailleurs il dormait quasi tout le temps !

En outre, l'ermite soupçonnait que le chat rompait le jeûne monastique en chassant les gerboises. Sinon – comment se faisait-il qu'il était si bien en chair alors qu'il refusait les racines et les biscuits ? Et durant le mois de «pakhon» – que les Romains appellent «mars» – le chat avait disparu pendant au moins deux semaines, revenant le museau égratigné, mais l'air satisfait. Il était, c'est sûr, allé dans l'oasis pour se battre et s'adonner à la luxure !

Enfin survint un événement qui fit déborder la coupe de patience de Felixphile. Ce soir-là il constata que ses sandales sentaient très mauvais ! Certainement la faute au chat ! Pour le père, c'était un vrai malheur ! Ces sandales mêmes, usées, avec lesquelles il avait, jeune, effectué des pèlerinages au Sinaï et à Jérusalem ! Combien de routes avaient-elles parcourues, combien de saints et réjouissants souvenirs leur étaient liés !

Furieux, Felixphile décida d'expulser définitivement le chat hors de son ermitage

Stupide, paresseuse et lubrique bête ! s'exclama-t-il. Combien de temps encore devrais-je te supporter ? Combien de temps encore vas-tu troubler mes pensées par ta conduite honteuse ? Je t'ai donné couvert et nourriture, mais tu me récompenses par ton ingratitude! Va-t'en ! Retourne à l'oasis et fouille dans les ordures, c'est là la bonne place pour ceux comme toi !

Le chat lui jeta un regard plein de tristesse et baissant tête et queue, sortit obéissant et se coucha sur un rocher proche. Il faut dire que le chat était de la race égyptienne des «sphinxs», qui n'ont presque pas de poils, – et les nuits peuvent être froides dans le désert. Oh qu'il est dur, pour un animal chauve de passer la nuit dans le désert.... Demain, je le renverrais encore plus loin ! pensa fâché, Felixphile. Pour l'instant, c'est l'heure de la prière!

C'est ainsi que petit à petit, Felixphile fit entrer dans son coeur, sans le remarquer, orgueil et condamnation, dont s'ensuivit cruauté ! Comme vous le savez, frères et soeurs, la moindre faille dans un barrage peut très vite s'ouvrir davantage et finir par le démolir. Et dès lors le torrent tempétueux des eaux apportera dévastation et mort. C'en est ainsi aussi pour la vie spirituelle ! Ravages possibles pour ce pauvre Felixphile ...

Mais le Ciel n'avait aucun besoin de la perte de Felixphile et lui envoya un ange, qui lui dit : «O Felixphile ! Je te vois pris dans les noeuds du péché et de l'amer mensonge. ! Tu crois que tu as atteint l'humilité et les dons spirituels. Et pourtant même ton chat a plus de mérite que toi !»

«Comment ?» s'exclama Felixphile, effrayé et tremblant.

«Je t'ouvrirai pour un peu de temps, les yeux de l'esprit. Regarde !» dit l'ange. Et les murs disparaissent, et le père Felixphile voit dormir son chat dehors sur la pierre. Et – miracle ! Le chat rayonne de lumière, et part vers le ciel illuminé, une fumée dorée telle un merveilleux encens. Et ses volutes suivent comme des vagues le tempo des ronronnements du chat.

Felixphile étonné : «Que veut dire tout cela ?»

Et l'ange de répondre : «Ne comprends-tu pas ce que cela signifie? Tu vois les fruits de la généreuse vie spirituelle de ton chat. Ce que tu considérais comme ronronnement insignifiant – c'est la prière intime de l'hésychaste. Ce chat saint prie pour toi sans se lasser ; As-tu remarqué que contrairement aux autres ermites du lieu, qui doivent subir les attaques des bêtes sauvages et des brigands, cette année-ci, tu n'en as pas souffert. Et même les serpents ne se sont pas aventurés près de ton ermitage !»

«Oui ! Je comprends ! Mais pourquoi mes sandales ?» s’exclame Felixphile.

«Le malheur arrivé à tes sandales était pour éprouver ton humilité et ton amour, saint homme. Ainsi tu avais préféré une matière morte à un être vivant ? A propos, quel est le nom de ton chat ?» répond l’Ange.

«Il n'en a pas !» répondit Felixphile surpris. «J'y avais songé au début, mais quand il a commencé à m'énerver, j'ai changé d'avis !»

«Comment as-tu pu agir de la sorte ! Comment peut-on ne pas connaître le nom de celui qui est à ton côté ? Et comment as-tu pu le renvoyer dans les ténèbres sombres d'une froide nuit ? Ne te souviens-tu donc pas des mots d'un Saint Père, Antoine de Lyon : «Tu es responsable de celui que tu as apprivoisé ?» a résonné l’Ange.

«Oh oui, tu as raison, saint messager» – dit Felixphile, pleurant à grosses larmes.

«Ne pleure pas, abba !» le consola l'ange. «Il n'y a rien d'irréparable si ton esprit est fort et ton coeur aspire à la perfection en affaires d'amour et de bonté ! Adieu et que ta vie soit heureuse et sans péché !»

L'ange disparut. Et Felixphile prit le chat dans ses bras, le serra tendrement contre son coeur et le ramena dans l'ermitage. Et le nomma Gatis ben Felixphile**.
Et depuis ils se protégèrent l'un l'autre et nous sommes sûrs qu'ils jouissent d'un bonheur éternel dans le Royaume des Cieux. Amen !

* +/- 10 km
** soit Chat fils de Felixphile
«VIE» découverte dans le GRAND PATERIKON d'ÉGYPTE


Rédigé par Parlons D'orthodoxie le 4 Avril 2019 à 11:29 | 14 commentaires | Permalien



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