"LA NEF": L'Eglise russe depuis 1990
Le cahier juillet-août de l'excellente revue "La Nef" vient d'être mis en ligne. Au sommaire , un dossier consacré à l'orthodoxie russe. Avec l'aimable autorisation de la rédaction de "La Nef" nous vous proposons l'article de Nikita Krivochéine

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Le 19 août 1991, fête de la Transfiguration, le pouvoir soviétique s’effondre et ouvre une nouvelle ère pour la Russie et l’Église orthodoxe. Histoire et enjeux de ces vingt-cinq ans.

L’Église orthodoxe russe, comme le monde entier, avait été prise de court par la perestroïka puis, très rapidement, la chute du mur de Berlin et l’effondrement du régime athée. La propagande totalitaire avait fait que, malgré la misère et l’incurie du régime, les « gens simples » ainsi que la grande majorité des intellectuels étaient convaincus de vivre dans un Empire de mille ans figé et immuable.

Puis en 1989, c’est la première édition de l’Archipel du Goulag en Union Soviétique. Plus question de « socialisme à visage humain » ou d’une quelconque redite du « printemps de Prague ».

Le vide moral et idéologique était omniprésent. Pour la nomenclature, le peuple, l’Église, il fallait redémarrer à zéro, à partir d’un champ de ruines spirituelles. Impossible et inacceptable de rebrousser chemin. Pas le moindre GPS pour indiquer la route. L’Allemagne défaite a réussi, précisément grâce à sa capitulation, grâce à Nuremberg et la dénazification, à se « normaliser » en l’espace de 10-15 ans, et ce à la suite d’un régime totalitaire qui ne l’a gouverné que pendant 12 ans.

En Russie (75 ans de communisme), le procès entamé en Cour constitutionnelle pour mettre en place une décommunisation faisant jurisprudence se termine en queue de poisson et n’aboutit qu’à un simple changement de sigle du PC. Mais la liberté est de retour.

1990 est pour l’Église russe l’année du tournant. Le patriarche Pimène décède. Gorbatchev en personne décide de laisser le Concile des évêques choisir librement son successeur. Le candidat soutenu par le Comité d’État pour les affaires de l’Église orthodoxe russe, pas encore dissous, est le métropolite Philarète Denissenko, dont les liens avec le KGB et la vie dissolue sont connus de tous. Le Concile élit le métropolite Alexis (Riddiger), né et formé en Estonie libre, dans une famille émigrée traditionnelle. Défait, Philarète s’empresse d’aller à Kiev où il fonde une entité schismatique dite « patriarcat de Kiev » qui se fonde sur un nationalisme obscur et ne bénéficie d’aucune reconnaissance canonique de la part des autres Églises autocéphales.

L’orthodoxie russe peut revivre, libre de ses entraves et débarrassée de la peur.

La hiérarchie a été marquée – heureusement pas toute, loin de là – par des décennies de collaboration avec le pouvoir, sinon directement avec « les organes » : rançon de la survie même de l’institution qui, en la personne du patriarche Serge, avait choisi de reconnaître ex cathedra la « légitimité » des Soviets par sa célèbre déclaration de 1927. Cette reconnaissance ne freine en rien l’ardeur déicide du régime qui obtient dans son action répressive des résultats quasi stakhanovistes. Pour une population de 170 millions d’habitants (recensement 1939), l’ex-URSS ne comptait que quatre évêques en fonction… La terreur fait rage dès 1918, parmi les premiers à être passés par les armes sont les métropolites Benjamin et Pierre récemment proclamés saints. Le nombre de clercs, moines et fidèles fusillés et déportés au cours des décennies soviétiques est terrifiant.

Les voies de la divine Providence sont impénétrables et souvent perçues comme paradoxales, mais il faut énoncer la vérité historique, au risque de choquer : l’orthodoxie russe a été sauvée par Hitler… Les occupants allemands laissent les églises s’ouvrir, les paroisses reconstituées sont pleines. Cela se sait. L’Armée rouge est en débandade, Staline se rend compte que les Russes ne sont pas partants pour défendre « l’avenir radieux ». Le prêt-bail est devenu vital, or les Alliés se cabrent sur le retour de la liberté de conscience en URSS.

Fin 1943, Staline, séminariste défroqué, farouche sans Dieu, fait libérer trois métropolites, leur attribue des voitures, autorise l’ouverture de paroisses et de séminaires, l’élection d’un patriarche, la publication d’une revue. À partir de la fin de la guerre et jusqu’en 1991, commencent pour l’Église des décennies de difficile coexistence avec le pouvoir. Lorsqu’il se rend compte, en 1948, de l’impossibilité de réunir un grand concile panorthodoxe, Staline revient à sa posture d’avant-guerre sans, toutefois, lancer contre les croyants une offensive telle que par le passé. L’Église lui est utile dans « le combat pour la paix ».

"LA NEF": L'Eglise russe depuis 1990

Nouvelle persécution Khrouchtchev qui lui succède en 1954 croit ferme à la prochaine mise en place d’un Éden pour les travailleurs devant être parachevé en 1980, Éden envisageable seulement si la population est débarrassée des préjugés religieux. L’offensive qu’il déclenche contre la foi n’implique cependant pas de condamnations à mort.

Khrouchtchev fait fermer les séminaires, les monastères, les paroisses, fait détruire de nombreuses églises, en transforme d’autres en Maisons de la culture ou en entrepôts… Les prêtres sont privés « d’enregistrement » auprès du Comité pour les affaires de l’Église. Ils sont alors interdits d’officier. Dans tous les établissements d’enseignement supérieur, les étudiants doivent subir en troisième année un examen « d’athéisme scientifique ».

Ceux qui refusent de s’y soumettre ou échouent sont exclus et se retrouvent souvent dans l’armée. Pour Pâques des voyous s’emploient à perturber les offices. Des auxiliaires de la milice filtrent les entrées, interdisant l’accès aux offices à tous les jeunes. Un impôt confiscatoire est prélevé sur les paroisses : il est destiné à financer le « Fonds de la paix ». Le courage est très grand de ceux, jeunes ou moins jeunes, qui ne cachent pas qu’ils ont la foi, vont ouvertement à l’église, baptisent leurs enfants, font circuler autour d’eux des Bibles, voire du samizdat religieux. Le nom du Père Alexandre Men, assassiné en 1990 sans que le crime soit élucidé, celui du Père Georges Kotchetkov, fondateur d’un mouvement associatif semi-clandestin, sont déjà largement connus. L’actuel jeune évêque de Chersonèse, Mgr Nestor – son diocèse comprend la France, l’Espagne, la Suisse et le Portugal – a grandi dans une famille d’intellectuels qui s’appliquait, dans le secret, à diffuser des textes de catéchèse.

Les laïcs complètement désarçonnés par le vide total que laissait derrière elle la déconfiture manifeste de l’idéologie marxiste, les chrétiens de toutes confessions, le clergé et la hiérarchie durent faire face aux choix que leur imposait la liberté littéralement tombée du Ciel. Les souffrances endurées par les croyants, leur martyre pendant près de 80 ans – martyre, si l’on prend en compte les proportionnalités de l’histoire, d’une envergure bien supérieure aux persécutions de la Rome antique – ont produit un miracle : celui de la renaissance « spontanée » de la foi, de la soif de Dieu, de l’épanouissement d’une Église si longtemps muselée et ligotée, celui de la formation plus que rapide d’une intelligentsia orthodoxe de haut niveau, intelligentsia que pourraient envier à la Russie nombre de pays en proie à une sécularisation galopante…

Une grande pierre est solennellement transportée des îles Solovki, dans le Grand Nord, emplacement du premier camp de concentration soviétique, et installée face au siège de l’ex-KGB. Une Commission de canonisation est mise en place par le Synode, cela fait près de quinze ans qu’elle est à l’œuvre, et il lui reste encore beaucoup de dossiers à traiter.
"LA NEF": L'Eglise russe depuis 1990

L’État, conscient des crimes commis contre la foi par ses prédécesseurs, s’applique à aider l’Église renaissante autant qu’il le peut. Les monastères sont nombreux. Les concours d’admission dans les séminaires et les Académies fort difficiles, tellement les candidats s’y pressent. Le Synode élabore et adopte la « Doctrine sociale de l’Église orthodoxe russe ». Elle stipule que les croyants se doivent de refuser d’obéir aux ordres, d’où qu’ils émanent, s’ils vont contre leur foi !

En 2007, l’Église Orthodoxe Russe Hors Frontières, nombreuse et parfaitement organisée, regroupant à l’étranger plusieurs « vagues » d’émigrés, reconnaît que les causes de la séparation avec l’Église mère ont disparu. Le patriarche Alexis II et le métropolite Laure signent un Acte d’union qui laisse à cette Église une large autonomie.
L’archevêché des Églises orthodoxes russes en Europe occidentale (connu comme « l’archevêché de la rue Daru »), auquel le défunt patriarche Alexis II adresse le 1er avril 2003 un message dans lequel il suggère la mise en place commune d’une métropole en Europe occidentale, décline brutalement cette offre et se positionne pour les dix ans qui suivent dans une hostilité marquée à l’égard de l’Église russe. Avec l’élection récente de l’évêque Job, les relations entre les deux entités se sont améliorées.

L’internet russe offre un vaste choix de sites allant de la théologie au plus haut niveau jusqu’à des sites de catéchisation destinés aux prosélytes. Le mouvement associatif orthodoxe est en plein épanouissement : groupes caritatifs, d’études et de débats, d’action sociale et missionnaire (dont la Fraternité Saint-Philarète dirigée par le Père Kotchetkov).

À Moscou, un projet de construction de deux cents églises « de proximité » dans les quartiers a été mis en œuvre. La reconstruction, en plein centre de la capitale, de la cathédrale du Christ Sauveur qui avait été dynamitée en 1931, est le signe le plus visible et le plus symbolique du renouveau de la foi.

Hors du pays, les diocèses du patriarcat de Moscou ainsi que les Églises autonomes qui lui sont rattachées connaissent un renouveau marqué qui s’explique en grande partie par les flux migratoires (main-d’œuvre et jeunes diplômés) en provenance des pays ex-soviétiques. De nombreuses paroisses (les offices y sont célébrés en slavon d’église comme dans les langues vernaculaires) se sont ouvertes dans les pays du diocèse, souvent dans des églises catholiques « prêtées » par le clergé local. Tout récemment a été solennellement posée la première pierre du centre religieux et culturel russe quai Branly à Paris. Située non loin du pont Alexandre III, la nouvelle Cathédrale consacrera la présence multiséculaire de la diaspora russe en France. Depuis le 1er septembre 2009, un séminaire orthodoxe existe à Epinay-sous-Senart. Y sont formés, en particulier à la « Catho » de la rue d’Assas ainsi qu’à la Sorbonne, les futurs prêtres qui desserviront les paroisses en Europe ou qui reviendront au pays porteurs de diplômes européens.

Ombres au tableau : de nombreux clercs et croyants n’ont pas fait table rase du passé communiste. Face au désarroi et aux désordres provoqués par la lente désoviétisation, à la corruption rampante, ils se laissent aller à manifester une nostalgie de « la grandeur et de l’ordre » qui régnaient sous Staline. Cette nostalgie, il se trouve des prêtres pour l’exprimer publiquement et sans vergogne. Ils ne sont que rarement repris par leur hiérarchie.

Le jeune métropolite Hilarion, président du département des relations extérieures du Synode, théologien de grand talent, est heureusement là pour les rappeler à la décence. Mgr Hilarion a récemment rappelé : « Il est indispensable, pour avoir une perception plus lucide des choses, de visiter le “polygone de Boutovo” dans la proche banlieue de Moscou. Il y a là-bas un musée, des photos qui montrent parfaitement ce qui s’y était passé. Chaque nuit, de 200 à 400 victimes de la terreur soviétique ont été assassinées à Boutovo.

Dont nombre d'adolescents de 14 ou 15 ans ! C’est par la grâce divine qu’un centre mémorial a pu être fondé ici. Il n’y a pas et il ne saurait y avoir la moindre justification à ces crimes monstrueux. »

Pour conclure ce trop bref exposé : comment ne pas rendre grâce au Seigneur d’avoir délivré une grande nation qui s’était laissée piéger par l’idéologie communiste déicide, d’avoir rendu à ce pays liberté et espoir !
"LA NEF": L'Eglise russe depuis 1990

Nikita Krivochéine est né en 1934 à Paris. Ses parents, émigrés russes, regagnent l'URSS en 1948. Son père est déporté de 1949 à 1954, lui de 1957 à 1961, dans les camps de rééducation par le travail. Il réussit à revenir en France en 1971. Interprète de conférence (ONU, Conseil de l'Europe...) et auteur de Les tribulations d'un Russe blanc en ex-URSS, Nijny-Novgorod, 2014. Modérateur, avec Xenia Krivochéine, du site « Parlons d'orthodoxie »

Lien La Nef n°272 de juillet-août 2015
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Rédigé par Parlons D'orthodoxie le 10 Octobre 2019 à 18:20 | 5 commentaires | Permalien



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