« Vive la liberté !  La liberté ou la mort !» ai-je entendu crier au cours de cette noble Assemblée Générale
« Vive la liberté ! » ai-je entendu crier au cours de cette noble Assemblée. Cela aussi, je m’en méfie. « La liberté ou la mort », criaient les révolutionnaires, juste avant d’établir la Terreur.

Mes pères, mes frères, mes amis

A mon tour, je me permets de commenter à mon humble niveau la situation de notre archevêché et partager ces quelques réflexions qui j’espère ne blesseront personne en particulier, bien que le politiquement correct ne soit pas précisément ma spécialité. Jusqu’à présent, je n’ai pas osé les manifester, pensant qu’avant l’Assemblée cela n’était d’aucune utilité, dès lors que d’autres avaient dit ou bien diraient mieux que moi ce que je ressentais, et aussi par le fait que de meilleurs que moi retenaient leur parole ou bien choisissaient opportunément de se taire. Je n’ai pas non plus voulu prendre la parole à cette Assemblée car la règle des 5 minutes de parole qui est très probablement nécessaire dans ces situations (je ne la remets pas en cause) est par trop contraignante pour beaucoup. Il est vrai que ce que j’ai lu et entendu ces derniers temps m’ont quelque peu décomplexé.

Je suis moi-même diplômé en Théologie, en Philosophie et en Histoire, mais mon existence assez périphérique fait que je n’ai que peu de part et donc d’informations sur les enjeux très complexes de notre situation canonique. Je vous prie donc de pardonner mes approximations éventuelles.

« Vive la liberté !  La liberté ou la mort !» ai-je entendu crier au cours de cette noble Assemblée Générale
J’essaierai d’être méthodique et concis.

Depuis le début de cette crise, je me trouve convaincu du fait qu’elle est d’abord une manifestation d’une crise plus générale et plus profonde qui concerne toute l’Orthodoxie, c’est-à-dire toutes les juridictions de l’EO dans leur ensemble. Il n’y a pas que la question de la territorialité, mais aussi celle de l’autorité, de la conciliarité. D’une manière générale,

je suis de ceux qui pensent que le fonctionnement des Eglises Orthodoxes est devenu vraiment obsolète et décalé au regard des exigences et des enjeux de notre temps. L’eschatologie constitutif de notre belle Tradition nous sert trop souvent de défausse, justifiant un pragmatisme assez souvent catastrophique comme la situation paradoxale de l’EO en Occident le manifeste. Je dis « nous » car nous sommes tous les baptisés bien évidemment tous responsables, et pas seulement tel ou tel évêque, mais dans ce pays, l’AEOF porte à mon avis une responsabilité particulière dans cet état de fait. Cela a déjà été dit et écrit par plusieurs, je ne le développerai donc pas. Je veux juste attirer votre attention sur le fait que ce signe, ce symptôme, est révélateur d’une situation qui n’est pas juste, et qui doit donc, qui peut donc (surtout) être rectifiée.

N’étant moi-même qu’un simple prêtre assez ignorant, il serait présomptueux de ma part de proposer des solutions à une problématique aussi difficile, mais depuis les pères Sophrony ou Cyrille hier, jusqu’au métropolite Amphiloque aujourd’hui, plusieurs ont montré mieux que je ne le ferais qu’il fallait avancer coûte que coûte sur ce chemin d’une nouvelle « symphonie » des Eglises sans rien changer au corpus théologique de la Tradition de l’Eglise, notamment dans les pays dits occidentaux. Ce sera peut-être l’ouvrage de la génération qui nous suivra, si ce n’est pas trop tard.

Comme vous peut-être, comme notre archevêque sûrement, cette dernière Assemblée Générale m’a profondément attristé. J’en suis reparti mal à l’aise.

Dès le début, assister à ces contestations procédurières un peu vociférantes, voir Mgr Jean pris à partie à la fin par tel ou telle sur un ton hystérique, cela m’a profondément gêné. Ce n’est pas ma culture, pas ma sensibilité. Où était-on ?

J’avais parfois l’impression de me trouver dans l’une de ces réunions syndicales d’enseignants auxquelles j’ai assisté jadis. Monseigneur Jean ne méritait certainement pas cela de par sa dignité d’archevêque, ni non plus de par sa qualité personnelle et humaine. Au vu d’un tel spectacle, je n’ai aucun mal à comprendre pourquoi les autres juridictions ne nous prennent pas toujours au sérieux. C’est toujours pareil, si l’Eglise ressemble au monde, comment peut-elle le sauver ? La culture de l’obéissance et de l’humilité qui fait le socle de notre pratique ecclésiale et qui nourrit certainement chacun d’entre nous ne me paraît pas être à géométrie variable à ce point.

La plupart des interventions avaient pour propos de s’opposer à la proposition de l’archevêque Jean. Soit, c’est précisément le propos d’une telle assemblée d’en débattre. Cela étant, Il me semble qu’en face d’une proposition connue de tous, lisible et concrètement réalisable, souhaitée d’ailleurs par la majorité, nous avons une vision pour le moins nébuleuse. Que voulez-vous ? Malgré toute mon attention, je ne suis pas parvenu à le discerner.

D’une part ces personnes ne souhaitent pas quitter l’archevêché comme ils le pourraient sans difficulté mais d’autre part ils admettent qu’il soit dissout puisqu’ils adhèrent à la vision du Phanar (tel le locum tenens d’une cathédrale qui n’en sera plus une). D’une part vous voulez que l’archevêché perdure mais d’autre part vous savez qu’il n’aura plus de réalité ni d’authenticité canonique : une coquille vide en somme. D’une part vous désirez que l’identité de l’archevêché subsiste vaguement au travers de rassemblements culturels ou intellectuels, ou sous la forme d’un vicariat dont je cherche en vain l’équivalent dans l’ecclésiologie byzantine (en revanche, la tradition latine jusqu’à l’époque contemporaine en abuse), d’autre part vous ne voulez surtout pas d’un retour naturel de l’archevêché des Eglises russes (appellation que j’aimerais voir changer moi aussi) à l’Eglise russe dont il est issu selon la volonté de son fondateur, le Métropolite Euloge de bienheureuse mémoire, lorsque les conditions en seraient réunies. D’une part vous dites souhaiter que l’archevêché vive envers et contre tout, d’autre part vous semblez bien admettre et même parfois souhaiter son élimination. Au sortir de cette assemblée, j’avais vraiment le sentiment que vous vouliez sa peau!

D’une part vous paraissez désirer que nous demeurions « toujours ensemble », et d’autre part vous paraissez ignorer qu’il n’est qu’une façon de demeurer ensemble selon l’Eglise et non selon le monde, c’est d’être rassemblés dans l’unité autour de l’évêque qui est l’icône du Christ. Je n’en connais pas d’autre, mais j’ai peut-être manqué un chapitre de ma formation théologique.

J’ai cru comprendre que n’ayant aucune solution lisible et réaliste à proposer à la crise que nous traversons, les opposants à Mgr Jean demandaient essentiellement du temps. Qu’il me soit permis de m’étonner dès lors que celui-ci vient de faire l’objet d’une mise en congé canonique unilatérale. Du temps pour que l’archevêché se délite encore plus sans doute. Du temps pour que nous nous trouvions sans pasteur sans direction et bien forcés d’admettre le fait de notre éradication ? Du temps alors que les paroissiens me demandent régulièrement à juste titre jusques à quand ce bazar va-t-il encore durer ? Certains peut-être s’en réjouissent, pas tous.

J’ai été assez frappé d’entendre la dernière intervention de cette Assemblée disant à Mgr Jean qu’il n’avait qu’à partir, mais « laissez-nous le diocèse. » Je me trompe peut-être mais à mon sens, en plus d’un culot certain (ça n’a pas l’air d’être votre problème), ce type de réflexion d’une fidèle à son évêque témoigne d’un paradigme assez éloigné du sens de l’Eglise dans l’EO. Ce propos est absurde puisque sans l’évêque, il n’y a plus de diocèse, et cela d’autant plus qu’à ma connaissance, ce diocèse a été aboli en tant que tel par le synode patriarcal.

Et surtout, laissez-nous le diocèse, certes, mais pour en faire quoi ? Pour aller demander l’hospitalité au patriarcat roumain ? Alors là, je crois rêver. Je ne suis pas d’origine russe et j’ai beaucoup d’estime pour l’Eglise roumaine mais le fait que certains envisagent sérieusement d’intégrer un patriarcat hyper national qui se comporte en aumônerie pour son émigration, où les laïcs n’ont aucun droit de parole, et dont la plupart des fidèles détestent d’ailleurs cordialement les Russes (je l’ai entendu 50 fois), me laisse effectivement rêveur quant aux bricolages acrobatiques auxquels on est prêt pour éviter Moscou. La dernière fois que la Roumanie a accordé son hospitalité canonique, c’était pour donner une légitimité ecclésiale à l’ECOF. Excellente référence… Je me suis demandé si le but n’était pas d’ailleurs finalement de « faire notre truc à nous ».. Si certains ont visiblement une peur bleue d’une Eglise qui a surmonté 70 ans de communisme au prix de millions de saints martyrs, personnellement, j’ai surtout peur d’une ènième juridiction deutéro-canonique messianico-idéaliste, même si elle est dans l’air du temps.


TSM, tout sauf Moscou, c’est l’axe véritable de votre démarche.. Je l’ai compris tout récemment, n’ayant pour ma part jamais eu à me plaindre de l’Eglise russe pour laquelle j’ai une grande admiration, dès lors que je n’oublie pas ce que vous semblez oublier, qu’une Eglise ce n’est pas que des prélats. C’est surtout des fidèles vivants et défunts, des prêtres, des anonymes… C’est là un oubli bien compréhensible, dès lors que le Patriarcat Oecuménique est en effet essentiellement une Eglise de prélats. Ce qui explique qu’il se démène (avec la bénédiction du Département d’Etat américain qui l’entretient et le protège à ses fins stratégiques), pour conquérir ce qui lui manque : un territoire et un peuple. Ce n’est pas moi qui le dit, ce sont les délégués de Constantinople en Ukraine qui nous l’ont montré récemment, en compagnie des autorités nationales (et nationalistes) locales ainsi que du représentant d’un Etat américain très actif dans l’une des nombreuses régions du monde où les USA n’ont rien à faire. J’ai compris récemment à quel point vous déplorez que la guerre froide soit terminée depuis trente ans, usant des mêmes clichés qui avaient cours à propos de la Russie sous Brejnev.

En cela, vous êtes sans doute en phase avec la pensée ordinaire nourrie du lait de l’AFP ou de Reuters dont les experts nous expliquent que la Crimée n’a jamais été russe comme le Kosovo n’a jamais été serbe. J’aurais moi-même pu penser la même chose si je n’avais osé me cultiver et voyager un peu pour découvrir que la Russie n’est pas le pays du diable ni l’Eglise russe l’antichambre de l’enfer. Peut-être qu’une telle animosité viscérale envers l’Eglise russe est constitutive de l’identité familiale ou personnelle de certains, je ne sais. Je respecte bien évidemment le passé de chacun. Ce que je sais en revanche, c’est que lorsque j’entends parler d’ingérence russe, il me revient toujours cette expérience d’une Assemblée Générale où j’avais voté blanc lors d’une élection d’archevêque qui avait été littéralement confisquée à distance par le Phanar avec un mépris extraordinaire envers la conciliarité particulière à notre diocèse et dont on parle tant. Une liste de trois personnes nous avait été imposée au dernier moment, dont le seul point commun était d’être ukrainiens, à tel point que je m’étais demandé si le propos véritable était d’avoir le meilleur évêque ou bien tout simplement d’embêter l’Eglise russe, comme fin en soi. Avec les résultats que l’on a vus.

Lorsque j’étais au Canada, j’ai échangé avec des prêtres de l’EHF qui ne m’ont pas paru plus malheureux que cela d’être sous l’homophore du PM, mais c’était peut-être des espions (sourire). Je puis comprendre ceux qui souhaitaient rester fidèles au Patriarcat Œcuménique en tout état de cause. C’est un vrai choix. Ils sont cohérents à tous égards, et rejoindront de toute façon ses métropoles nationales. Je comprends beaucoup moins les nombreuses personnes qui ont souhaité avec beaucoup de détermination que notre archevêché perdure en tant que tel, et qui militent contre la seule solution canonique sérieuse et réaliste.


« Vive la liberté ! » ai-je entendu crier au cours de cette noble Assemblée. Cela aussi, je m’en méfie.
« La liberté ou la mort », criaient les révolutionnaires, juste avant d’établir la Terreur. « Liberté, liberté chérie », chantaient les soldats de l’an II dont l’armée était une conscription forcée de 300 000 hommes. En son temps et avant beaucoup d’autres, mon saint patron nous a dûment répété que la liberté chrétienne est oblative, dans une perspective inversée (Ad Thalassium), ce que je veux bien croire quatorze siècles après, en nos temps où tout veut m’inviter à satisfaire mes envies et à réaliser ma volonté pour le bien de mon ego et la mort de mon âme.

A ce titre, je me demande s’il n’est pas quelque contradiction pernicieuse à la racine de cet archevêché si fier de son Ecole historique à juste titre, dont on oublie d’ailleurs souvent en se l’appropriant qu’une grande partie de ses représentants étaient des fidèles du PM (Krug, Ouspensky, Schmemann, etc…).. Je veux dire simplement que cette situation révèle comme il est difficile de ne pas basculer dans un malentendu dès lors que certains s’attendent à de la liberté et d’autres à de l’autorité. Il faut savoir. Du coup, personne n’est content. J’ai bien compris que cet archevêché a su être pour beaucoup (pour moi aussi) le ferment prophétique d’une ecclésialité renouvelée qui est sans doute nécessaire, j’ai moi-même toujours partagé cet enthousiasme. Ce n’est en tout cas pas dans les paroisses américaines du Patriarcat Oecuménique qui croulent sous les dollars, où tout le monde est assis sur ses bancs bien alignés pour suivre la liturgie en sono (notamment les plus riches aux premiers rangs), qu’on me l’a inspiré.

A propos de notre archevêque Jean, un ami m’a fait remarquer qu’il était victime de ce que les sots reprochent systématiquement à celui qui préside. S’il décide pour avancer, on lui reproche d’être totalitaire, et s’il consulte et atermoie, on lui reproche de ne pas avancer. C’est classique. Il n’est pas impossible que vous parveniez à le décourager et qu’il jette l’éponge comme vous paraissez le souhaiter. C’est en tout cas l’impression que la fin de la récente Assemblée m’a donnée. Si vous y parvenez, vous vous chargerez du fardeau d’une responsabilité que je ne vous souhaite pas.

Je me doute bien que vous vous dites « Mais c’est qui ce petit prêtre rural bas-breton qu’on ne connaît même pas qui nous fait la leçon, il n’a qu’à aller à Moscou et basta ! »

C’est en effet probablement ce que je vais faire, ou que je ferai si cette situation devait durer indéfiniment. Je n’ai pas besoin que le p. Jivko Panev m’explique patiemment une fois de plus avec sa pédagogie coutumière ce que tous devraient savoir, qu’on est pas dans l’Eglise sans une Eglise.

Je ne doute pas que rien ne changera dans ma vie paroissiale, que personne ne viendra m’opprimer ou me terroriser, et que mes seuls ennemis resteront mes passions. Cependant, je préfèrerais de loin que ce ne soit pas seul et surtout de moi-même. Qu’on ne se méprenne pas, j’écris « vous » à des personnes qui se reconnaîtront ou pas, que je ne connais pas car je connais peu de monde, mais que je n’ostracise pas car c’est un peu d’une manière abstraite que je m’adresse à vous. Vous êtes certainement d’excellentes personnes et de meilleurs pasteurs que moi. Il est probable que si nous célébrions ensemble, nous nous aimerions dans une même foi dans le même Sauveur. Je ne veux donc nullement dramatiser cette situation et j’ose espérer que ce qui nous divise n’est pas aussi grand que ce qui nous relie.

+ prêtre Maxime Lediraison
Communauté Sainte-Anne

Rédigé par Parlons D'orthodoxie le 13 Septembre 2019 à 11:06 | 18 commentaires | Permalien



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