MOLDAVIE – VI : LES RELATIONS ENTRE L’EGLISE ET L’ETAT A L’EPOQUE DE STALINE
L’hiéromoine Joseph ( Pavlinciuc), archevêché de Chersonèse

Nous terminons par cet extrait la publication de cette recherche consacrée à l'histoire de l'Église orthodoxe en Moldavie. Extraits précédents: I - II - III - IV - V
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Une autre cause de mécontentement fut la destitution des archiprêtres qui étaient vieux et malades ainsi que la nomination de jeunes à leur place.
Les prêtres ainsi écartés de leur service accusèrent rapidement le métropolite de pratiquer l’absolutisme et de se comporter à la manière d’un dictateur.
Lors de l’assemblée générale diocésaine de mai 1936, les conspirateurs poussèrent toutes les personnes présentes à la révolte et demandèrent au métropolite de se retirer de la direction de la métropolie. Par ailleurs, le métropolite fut accusé d’utilisation inappropriée et frauduleuse des biens de la métropolie. Plusieurs infractions furent invoquées : gestion négligente de la forêt à Radin et Bumbata, utilisation à des fins personnelles des revenus provenant de l’exploitation de la maison de l’archevêque (la plupart des bâtiments étant en location), de même que l’utilisation frauduleuse des revenus provenant du monastère de Hirjauca ainsi que l’existence d’emprunts souscrits par le monastère de Hirjauca pour son frère, le prêtre Andrei Grosu.

MOLDAVIE – VI : LES RELATIONS ENTRE L’EGLISE ET L’ETAT A L’EPOQUE DE STALINE
Il est intéressant de noter que toutes ces accusations auraient pu être retirées si le métropolite avait démissionné de sa chaire. Le Saint Synode, avec le Patriarche Miron en tête, refusa d’accorder la moindre aide ou soutien au métropolite. Le Patriarche s’adressa ainsi au métropolite : « Que Dieu te garde de déposer une plainte au Tribunal ! Même si tu n’es pas coupable, tu souffriras grandement, c'est ainsi, lorsqu'on n'a pas de pouvoir. . Des dizaines de faux témoignages se lèveront contre toi et les accusations redoubleront. Moi-même, rien que le Tribunal du Saint Synode m'effraie» .

Lors des débats judiciaires qui se tinrent au Synode, le métropolite répondit dignement et donna tous les documents correspondants, mais il ne voulut pas aller plus loin. Considérant que tous ces évènements arrivaient par la Providence de Dieu, le métropolite Gurie se retira au monastère d’Antim à Bucarest et plus tard à Caldurusani et Cernica, situé non loin de la capitale .

Ainsi, l’épisode relatif à la réforme agraire, la Constitution d’État et le cas du métropolite Gurie, entre autres, témoignent-ils de la tension existant dans les relations entre l’Église et l’État à cette période. Le clergé et les laïcs durent déployer de très grands efforts pour défendre les intérêts de l’Église.
Il n’y eut tout de même pas, durant cette période, d’interventions sanglantes et violentes dans la vie de l’Église, comme il put y en avoir à l’époque du pouvoir soviétique. Les paroisses et les monastères continuèrent de se développer et d’être bien administrés. Le nombre d’églises et de monastères augmenta, ainsi que le nombre de prêtres. Sur le territoire de la Bessarabie, 100 églises furent construites et autant furent rénovées. Au total il existait 1090 églises et 30 monastères avec 1104 prêtres et 2400 moines. A part le séminaire de Chisinau fondé par le métropolite Gavriil en 1813, deux autres séminaires furent fondés à Ismail et à Edineti ainsi qu’une faculté de théologie auprès de l’université à Chisinau .

Les relations entre l’Église et l’État connurent un tournant en 1940
En effet le 28 juin 1940, en application du pacte Molotov – Ribbentrop signé le 23 août 1939, les troupes soviétiques traversèrent le Dniestr et envahirent la Bessarabie ainsi que la Bucovine du Nord. Ils occupèrent le district Herta qui n’appartenait ni à la Bessarabie, ni à la Bucovine mais qui faisait toujours partie du « vieux royaume moldave ». Le même jour, la République Soviétique de Moldavie fut fondée . Il faut préciser ici qu’avant 1940 existait déjà une République Soviétique Socialiste Autonome Moldave (RSSAM) intégrée à la République Soviétique Socialiste d’Ukraine (RSSU). Elle exista entre le 12 octobre 1924 et jusqu’au 2 août 1940 . Cette république comprenait la rive gauche du Dniestr de la Moldavie actuelle (Pridnestrovije ou Transnistrie) ainsi qu’une partie de l’Ukraine actuelle. Le centre administratif (ou capitale) en était la ville de Balta (aujourd’hui située en Ukraine), puis ce fut Tiraspol à partir de 1929. Le territoire de la république s’étendait sur une surface de 8288 km² et était administrativement découpé en 11 districts. La population s’élevait, en 1929, à 572 300 habitants. En 1940, suite à l’annexion de la Bessarabie par l’URSS, la région Pridnestrovije ou Transnistrie et la Bessarabie entrèrent dans la composition de la RSSM nouvellement recréée. Les districts du Nord de la RSSAM furent, quant à eux, intégrées à d’autres régions de la RSSU .
En ce qui concerne les relations entre l’Eglise et l’Etat dans cette région, elles correspondaient pleinement à la politique soviétique du moment. Il faut souligner qu’à cette période, la quasi-totalité des paroisses situées sur le territoire de la république furent fermées, transformées en dépôts ou en écurie et nombre d’entre elles furent détruites. Les prêtres et fidèles qui se distinguaient par leur piété furent sauvagement martyrisés, tués ou injustement condamnés à la peine de mort. Parmi eux, on peut citer certains prêtres-martyrs comme le prêtre Mihail Lupaşcu. Il naquit en 1881 et vécut dans le village de Pîtîta du district de Dubasari. Il fut accusé, en 1931, d'agitation antisoviétique. Sa détention se déroula dans un camp de travail forcé. Egalement le prêtre Marchel Smirov, né en 1881 et fusillé en 1937; le prêtre Efimie Puşcarenco, né en 1891, ayant dans le village Delacău du district de Grigoriopol : il fut arrêté et accusé d’activité contre-révolutionnaire en 1938 . Le président adjoint du Comité de sécurité d’Etat de Moldavie, D. Munteanu, affirme que 81 688 personnes furent victimes de la répression et que 51 542 furent déportées dans les années 20-30. Il précise par ailleurs que pour le mois d’octobre, novembre et décembre 1937, 625 personnes furent condamnées à mort et 5 485 fusillées pendant les années de terreur stalinienne .
Dans des délais très brefs, le pouvoir soviétique réussit à établir, sur le territoire de la Bessarabie, les lois qui s’appliquaient en URSS, y compris la législation relative aux relations de l’État avec l’Église. Cette législation était basée sur le décret de séparation de l’Église et de l’État ainsi que de l’école et de l’Église signé le 20 janvier 1918. Ainsi, l’Église fut séparée de l’État et de l’école et privée des droits que lui accordait sa personnalité juridique, entre autre son droit à la propriété…
La religion devint alors l’affaire personnelle de chacun. Face à cette situation, le clergé fut désorienté. Ce climat d’incertitude fut aggravé par la vacance de la chaire de l’évêque de l’Église de Bessarabie en 1940. Suite à la sollicitation envoyée à Moscou par l’archimandrite Macary Chirita et l’archiprêtre Vladimir Poliacov, l’évêque Alexis Sergheev fut nommé à cette chaire en décembre 1940, avec la bénédiction du métropolite Sergueï.
Le métropolite Sergueï tenta d’administrer la vie du diocèse de Chisinau. Il installa la direction du diocèse, modifia le calendrier liturgique en passant au style ancien, mais il tacha aussi de faire accepter le nouvel ordre politique par le clergé et les croyants.
Malgré tous les efforts entrepris pendant cette période pour améliorer les affaires des diocèses, il fut impossible à l’Eglise de mener une vie normale et d’avoir des relations stables avec l’Etat moldave.

En 1940 et 1941 les communistes fermèrent, profanèrent et détruisirent des dizaines d’églises et de monastères, torturèrent à mort beaucoup de prêtres et de moines et diffusèrent la doctrine athée .
En 1940 plusieurs monastères furent arbitrairement liquidés par les autorités. A titre d’exemple, Hirjavca fut « occupé par des soldats soviétiques, ensuite le monastère fut transformé en maison de repos » ; le sovkhoz confisqua tous les terrains agricoles, les jardins et les vignobles du monastère Noul-Neamt à Chitcani . Les biens des autres monastères furent confisqués par le pouvoir soviétique. Il faut remarquer que le pouvoir soviétique confisqua, en deux jours seulement après sa prise du pouvoir, tous les terrains du monastère Capriana , ce qui signifie que les actions des communistes athées avaient été planifiées bien à l’avance. Avec l’arrivée du pouvoir soviétique, la plupart des prêtres et laïcs furent persécutés pour leur foi : beaucoup en souffrirent, d'autres furent expatriés ou même tués. Le prêtre N. Munteanu de Ismail fut tué par des bolcheviques, le prêtre Petru Cernautean avec son frère furent arrêtés dans la ville de Chisinau, l’archiprêtre Alexandru Baltaga, âgé de 80 ans, fut tué avec les détenus politiques dans le train . La liste des prêtres qui furent frappés de répression est très longue.
Le gouvernement soviétique était guidé dans ses actions par la Constitution de Staline, adoptée le 5 décembre 1936. Cette Constitution resta en vigueur jusqu’au 7 octobre 1977 avant d'être remplacée par la nouvelle Constitution de Brejnev. Ces deux constitutions ne se distinguaient en rien sur les questions de la liberté de conscience et des relations entre l'Église et l'État. La liberté de conscience était proclamée. Selon le texte de la Constitution de Staline, les citoyens avaient tous des droits démocratiques : liberté de parole, de réunion, liberté de presse, de rassemblement, de culte religieux, de propagande antireligieuse, inviolabilité du domicile, secret de la correspondance, etc. Les élections étaient, selon ce même texte, secrètes, libres et égalitaires. La Constitution soviétique fut déclarée comme la plus démocratique au monde, ce qui était vrai. Les amis de l’URSS se rattachèrent rapidement à cette opinion . Mais dans les faits, le texte de cette Constitution n'était en rien appliqué. La théorie et la réalité de la pratique n'avaient entre elles rien de commun. Cette Constitution avait été adoptée uniquement pour créer l'illusion d'un système démocratique.
L’Église Orthodoxe Russe fut séparée de l’État en 1918, ce qui lui fit perdre les droits rattachés à sa personnalité juridique. « Aucune communauté ecclésiastique ou religieuse n’a de droit à la propriété. Elle n’a aucun droit juridique. Tous les biens des communautés ecclésiastiques et religieuses en Russie doivent être considérés comme appartenant au peuple » . De cette façon, les églises, les monastères et toutes les autres structures ecclésiastiques perdirent leur droit à la propriété et à la possession de toutes terres ou bien.
L’éducation religieuse des enfants fut interdite aussi bien à l’école que dans les milieux privés. « L’enseignement de la religion dans tous les établissements étatiques et communautaires privés scientifiques, où sont enseignées des matières d’éducation générale, n’est pas permis » . Ce décret interdisait ainsi les rassemblements de prière pour les enfants et les jeunes mais aussi les cercles et groupes de littérature, toutes les activités religieuses et l’enseignement du chant religieux. Il fut également interdit aux établissements religieux d’organiser des excursions ou des terrains de jeu pour les enfants ainsi que de posséder des bibliothèques ou des salles de lecture .
Par une disposition du 25 janvier 1918, le concile local de Église Orthodoxe Russe condamna fermement ce décret: « Le décret promulgué par le Conseil des Commissaires du Peuple au sujet de la séparation de l’Église et de l’État représente, sous couvert de la loi sur la liberté de conscience, une violation malsaine de toute la structure de vie de l’Église Orthodoxe et un acte de persécution ouverte contre elle » .
Le Patriarche Tikhon, ainsi que de nombreux autres prêtres de l’Église Russe, déclarèrent ainsi ouvertement leur mécontentement face à l’activité des autorités soviétiques, se positionnant ainsi en défenseurs de l’Église persécutée De tels propos et interventions de la part des autorités de l’Église Orthodoxe Russe furent considérés comme antipopulaires et antisoviétiques par les organes soviétiques. A l’instar de leurs confrères russes, de nombreux clercs et laïcs du diocèse de Chisinau tentèrent de défendre l’Église, exigeant un traitement équitable. Les évêques Hiéronime Zakharov et Bénédicte (Benoît ?) Poliakov furent écartés de la hiérarchie du diocèse ; à cause de telles interventions, le doyen du monastère de Noul-Neamţ, l’higoumène Avksenti Munteanu, le protoprêtre Léonid Antonovitch et de nombreux autres prêtres et moines finirent leur vie en martyrs dans les camps.

Les relations entre l’Église et l’État devinrent de plus en plus compliquées
Le contrôle total et l’intervention permanente exercés par l’État sur la vie de l’Église empêchèrent le développement d'une vie ecclésiastique libre et normale. Le clergé et les laïcs vivaient constamment dans la peur. Chacune des activités de l’Eglise et de ses représentants était estimée comme étant antisoviétique et les organisateurs étaient poursuivis et cruellement réprimés.
Pour résumer ce premier chapitre, on peut conclure que les relations entre l’Eglise et l’Etat tout au long de ces différentes périodes de l’histoire furent difficiles et instables. En comparant les relations entre l’Église et l’État en Bessarabie telles qu'elles furent pendant la période roumaine et celles que l'on put observer pendant la période soviétique, on peut dire qu'elles étaient profondément différentes : en Moldavie soviétique, l’Église n’avait pas le statut de personne juridique, c'est-à-dire qu’elle se trouvait en dehors du champ juridique, alors que pendant la période roumaine, elle était considérée comme une personne juridique de droit privé dotée de droits. On peut ajouter que la période soviétique se caractérisait par son intolérance envers l’hétérodoxie, or en Moldavie, l’Eglise était l’une des institutions idéologiques de l’hétérodoxie.


ECOLE PRATIQUE DES HAUTES ETUDES
SCIENCES HISTORIQUES, PHILOLOGIQUES ET RELIGIEUSES
MENTION « SCIENCES DES RELIGIONS ET SOCIETE »

Rédigé par l'équipe rédaction le 24 Septembre 2010 à 09:30 | 0 commentaire | Permalien



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