Archiprêtre Alexandre Borissov : Il y a 26 ans, l’échec du putsch communiste en Russie
L’appel lancé par la municipalité de Moscou aux unités entrées dans la capitale sur l’ordre des putschistes a été rédigé par l’archiprêtre Alexandre Borissov. La revue « Neskoutchny Sad » a demandé à l’archiprêtre Alexandre Borissov, recteur de la paroisse Saints Cosme et Damien à Choubino, dans la proche banlieue de Moscou , de raconter ses souvenirs des journées d’août 1991

"Peu avant les évènements d’août le patriarche Alexis II m’avait nommé recteur de la paroisse Cosme et Damien, rue Stolechnikov, dans le centre ville. Sous le régime soviétique cette église servait d’imprimerie au Ministère de la Culture. Les responsables de l’entreprise nous ont attribué un local dans lequel nous disions régulièrement des offices d’action de grâce et des acathistes. La paroisse à laquelle je restais rattaché était celle de la Vierge du Signe, non loin du port fluvial. C’est le matin du 19 août 1991, fête de la Transfiguration du Seigneur, que nous avons appris la nouvelle du putsch. J’ai, bien sûr, officié la liturgie. De 1990 à 1993 j’ai été député du Conseil de Moscou.

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Immédiatement après la fin de l’office je me suis rendu à l’Hôtel de ville de Moscou. Près de 50 députés s’y étaient rassemblés. J’ai fait la proposition d’adresser un message du Soviet de Moscou aux unités entrées dans la capitale. Le projet de texte que j’ai élaboré a été adopté à l’unanimité par le bureau du Soviet. L’appel commençait ainsi : « Chers frères soldats ! Les communistes veulent à nouveau vous lancer contre votre peuple ». Le texte se terminait par les mots : « Tu ne tueras point ! ».

Nous avons réussi, à imprimer cet appel à mille exemplaires d’une manière clandestine et nous avons tiré autant d’exemplaires du Manifeste lancé par Boris Eltsine. Je faisais alors partie du Conseil de la Société biblique de Russie. Nous avions en stock un grand nombre d’évangiles en format de poche, don de la société des « Frères de Gédéon ». Le 20 août nous avons chargé un minibus de livres et de tracts et nous sommes allés les distribuer aux soldats. Lorsque je suis sorti du car, vêtu de ma soutane, avec ma croix pectorale, arborant aussi l’insigne de député de Moscou mon apparence fit une telle impression sur les officiers et les miliciens qu’ils nous laissèrent nous approcher des chars et des véhicules blindés. Plusieurs collaborateurs de la Société biblique, mon épouse ainsi que des paroissiennes de mon église participaient à cette action.

Chargés de caisses remplies d’évangiles nous frappions aux hublots des tanks. Un soldat se montre. Je lui demande combien d’hommes d’équipage compte ce blindé. Silence. J’explique que nous voulons distribuer des évangiles. Le soldat fait un sourire et répond qu’ils sont cinq. A chacun d’entre eux nous donnons un livre et un tract. En une soirée nous avons réussi à distribuer près de deux mille livres et autant d’appels du Soviet de Moscou. Commencée dans les parages de l’hôtel Baltchoug l’action s’est poursuivie Pont Kamenny, puis Place du Manège et rue Tverskaya. Un seul militaire a refusé d’accepter notre don. Les officiers ne faisaient pas obstacle à cette distribution, au contraire, ils se montraient plutôt bienveillants.

Le lendemain matin j’ai appris que trois jeunes gens avaient péri pendant la nuit dans le tunnel du Nouvel Arbat en essayant d’arrêter l’avancée des tanks. Avec l’aide de quelques paroissiens et chantres nous avons confectionné un crucifix en assemblant des planches et nous nous sommes rendus sur les lieux pour y chanter une panikhide, office funèbre. Des traces de sang étaient encore apparentes sur le sol.

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Par la suite nous avons appris que le général Routzkoy avait pris l’avion pour la Crimée où était retenu Gorbatchev pour le libérer. Les membres du Comité des situations extraordinaires ( organisateurs du putsch) avaient été arrêtés. Un meeting avait été organisé près la Maison Blanche (siège du parlement). J’y ai pris la parole en ma qualité de député et j’ai appelé les participants à se rendre à la manifestation que nous organisions. Un immense drapeau aux trois couleurs de la Russie, 70m x 15m., ornait la Maison Blanche. Puis nous allâmes avec cet étendard de la Maison Blanche jusqu’à la Place Rouge. J’étais aux premiers rangs de cette marche, accompagné d’un ami prêtre. Nous portions tous les deux nos soutanes et nos croix. Il a fallu près de 500 personnes pour porter le drapeau. Nous étions en liesse car nous comprenions que le danger d’une guerre civile avait été évité.

Nos espoirs ne sont pas tous réalisés. Mais l’Eglise est à nouveau libre et en plain épanouissement. Des paroisses nouvelles s’ouvrent constamment, il est possible d’acquérir facilement les Saintes Ecritures, des ouvrages religieux. Cependant l’intelligentsia russe n’était pas tout à fait prête aux changements démocratiques. De nombreux députés ont fait preuve de cupidité.


Archiprêtre Alexandre Borissov : Il y a 26 ans, l’échec du putsch communiste en Russie
Deux fois par semaine notre paroisse offre des repas aux sans abri. Ils sont très nombreux à Moscou et c’est malheureusement un phénomène nouveau. Il y a parmi eux des victimes d’escrocs qui spéculent sur l’immobilier mais la majorité sont des alcooliques et des toxicomanes. Les conflits inter ethniques se sont exacerbés à la suite de la chute de l’URSS et bien des gens en souffrent.

Les erreurs ont certes été nombreuses. Mais malgré certaines déceptions je ne regrette en rien de m’être ainsi comporté en ces journées d’août 1991. Nous avons fait de notre mieux pour éviter une effusion de sang. C’était de la part d’un croyant la réaction la plus naturelle qui puisse être.
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L’archiprêtre Alexandre Borissov
Traduction "PO"

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L'archiprêtre Alexandre Borissov : l’indifférence est l’ennemi numéro 1 de l’église

Archiprêtre Alexandre Borissov : Il y a 26 ans, l’échec du putsch communiste en Russie
"Une coïncidence qui n'est pas un hasard: le lundi 19 août 1991, est le jour de la fête de la Transfiguration pour les Russes orthodoxes. Ce même jour, en Union soviétique, un coup d'Etat se fomentait. Il n'est peut-être pas inutile de rappeler que la fête de la Transfiguration signifie la joie de voir la Lumière, c'est-à-dire le Christ en gloire et par là même d'être transfiguré.

On peut voir là un signe irréfutable de la sainteté de la Russie, sainte par sa sainte et immense patience (que d'aucuns prennent pour une indéfinie, intolérable et incompréhensible soumission) et le signe aussi que le moment était venu pour être transfiguré à la stupeur du monde entier, mais non de ceux qui savent qu'un jour "ceux qui pleurenty seront consolés".

Anne Khoudokormoff/Vienne/Autriche

Rédigé par Parlons d'orthodoxie le 20 Août 2017 à 09:00 | 2 commentaires | Permalien


Commentaires

1.Posté par Théophile le 19/08/2015 22:14
Le père Alexandre est un homme étonnant. Sa paroisse est l'une des plus vivantes de Moscou. Que le Seigneur le bénisse pour tout ce qu'il a fait durant toutes ces années difficiles, vraiment c'est un exemple!
Si la Russie se remet petit à petit du communisme et du totalitarisme, c'est grâce à ce genre d'attitudes - suivre l'évangile avant toute chose.

2.Posté par Vladimir. G: deux témoignages le 20/08/2015 14:06

C'était le jour de la Transfiguration (selon le calendrier julien et le patriarche Alexis devait célébrer la divine Liturgie dans la cathédrale de la Dormition du Kremlin. "C’était l’un des premiers offices à avoir été autorisé dans les basiliques du Kremlin d’où toute manifestation religieuse avait été bannie par Lénine, témoigne le père diacre André Kouraev qui appartenait alors au secrétariat du patriarche. La nouvelle du putsch fut connue tôt le matin et "lorsque le patriarche l'apprit, il décida de ne pas commémorer « les autorités et l’armée» durant la Liturgie et les fidèles comprirent que l’Eglise ne reconnaissait pas comme légitimes les nouvelles autorités autoproclamées ainsi que l’armée obéissant à leur volonté." Ce fut le début.

Après l'office, le Patriarche Alexis sortit de la Cathédrale pour regagner sa voiture accompagné par le futur patriarche Cyrille (qui était à l'époque le bras droit du patriarche Alexis) et d'autres évêques et prêtres; ils furent alors assaillis par une meute de journalistes qui les interrogea : « Que pense l'Eglise du putsch ? Quelle sera l'attitude de l'Eglise et ses relations avec le pouvoir ? etc, etc, ».. «Nous n'étions pas du tout préparés et nous étions en train de réaliser que nous avions à penser quelque chose de la situation, que l'Eglise avait son mot à dire » témoigna plus tard Mgr Cyrille en précisant qu'ils étaient très peu au fait des événements qui se déroulaient alors. Ils durent esquiver les questions et se précipitèrent au monastère Saint Daniel pour réfléchir à la nouvelle situation à huis clos.

C'est ainsi que l'Eglise fut transformée (transfigurée?) ce jour là en passant du statut d'esclave soumis à celui d'acteur social important.

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