Il y a 27 ans le père Alexandre Men était assassiné
Les Éditions du Patriarcat de Moscou s'apprêtent à publier les œuvres complète du père Alexandre Men

2016 Le métropolite Juvénal officie la prière des défunts sur la tombe du père Alexandre VIDEO

Le p. Alexandre appelé « Apôtre de l’intelligentsia » de son vivant a été tué par un inconnu qui l’avait frappé avec un lourd objet sur la tête au petit matin du 9 septembre 1990 sur un sentier menant vers la gare de « Semhoz ».

Revue « Possev » №6-2014, Moscou-Francfort
Anna Kourt - Traduction Nikita Krivocheine

PARTIE I

Des dizaines d’ouvrages ont été consacrés à la vie d’ Alexandre Men (1935-1990), au sacerdoce, à l’œuvre écrite, à son éminente personnalité. Chaque année de sa vie, chacun de ses articles, de ses conférences et de ses homélies ont été étudiés et analysés.

J’ai eu le bonheur d’avoir pu converser avec Pavel Volfovitch Men, le frère cadet du père Alexandre avec lequel il était très proche.

Pavel Men a évoqué des faits inconnus, des souvenirs de leur enfance et de leur jeunesse communes, il a trouvé des éclairages nouveaux de ce destin passionnant et tragique. Sergueï Averintsev lors de l’enterrement du père Alexandre citait Pascal dans sa géniale oraison funèbre « J’en crois à des témoins qui se font égorger ».

Le père Men était de ceux là.

Il y a 27 ans le père Alexandre Men était assassiné
Alexandre Men, son frère Pavel et leurs parents

Anna Kourt : Parlez-nous de votre famille, de votre enfance ?

Pavel Men : Ma mère nous a raconté l’histoire authentique de notre arrière grand-mère qui avait été miraculeusement guérie par Saint Jean de Cronstadt.
Le décès de son époux laissa Anna Vassilievna seule avec sept enfants âgés de 3 à 18 ans sur les bras. Elle était encore jeune. Le chagrin fit qu’elle se mit à souffrir de douloureux ballonnements. Les gens croyaient qu’elle était enceinte.

Le père Jean vint en 1890 à Kharkov où mon aïeule résidait. Sa voisine la persuada d’allez voir le père Jean pour qu’il la guérisse. Anna Vassilievna réussit à se frayer un chemin à travers la foule des solliciteurs. Lorsqu’elle se trouva auprès du père Jean celui-ci la regarda et dit : « Je sais que vous êtes juive mais je vois en vous une très profonde foi en Dieu. Priez le Seigneur et il vous délivrera de votre mal. Cela se produira dans un mois. Il lui donna sa bénédiction. La tumeur commença à se réduire et un mois plus tard il n’en restait rien ».

Ma mère avait elle-même une foi très forte. Lorsqu’elle était enceinte de moi elle contracta la tuberculose. Les médecins étaient unanimes à préconiser une interruption de grossesse. N’obéissant qu’à sa foi, et à elle seule, ma mère alla vivre à Taroussa (non loin de Moscou). Elle s’efforçait de manger beaucoup, au fur et à mesure de la croissance du fœtus la pression qu’il exerçait sur sa cage thoracique s’accroissait et peu à peu la maladie s’en alla. Je naquis en excellente santé, à l’âge de trente j’ai appris que mon sang était auto-immun et que j’étais donc très bien protégé. Des mères d’enfants souffrants m’appelaient pour que je leur vienne en aide. Je sui ainsi devenu donneur de sang. Mon sang aide à combattre l’hépatite.

A.K : Où habitait votre famille ?

P.Men : Nous habitions un immeuble de rapport construit avant la révolution, non loin du centre ville de Moscou. Nous disposions d’une pièce de 20 m2 dans un appartement de quatre pièces. Mon père s’enorgueillissait, c’était l’époque, de pouvoir vivre dans des conditions aussi spacieuses… Il y avait trois autres familles dans cet appartement. De l’un des voisins on disait en chuchotant qu’il avait été propriétaire d’une entreprise. Le fils de cet homme fut condamné à 10 ans, simplement pour ses origines et pour avoir levé son verre « A la Russie ! ».

Nous nous chauffions au bois. La cuisine était assez grande, elle faisait à peu près vingt mètres carrés. Notre pièce donnait directement dans la cuisine où se trouvait l’unique robinet d’eau. C’est là que tous les habitants se lavaient. Il n’y avait qu’un seul W.C., au matin les files d’’attente pour y accéder étaient une occasion de bavarder et d’échanger.

Après la guerre deux étages furent ajoutés à l’immeuble, il fallut provisoirement déménager pendant les travaux qui durèrent plusieurs mois. Depuis nous pouvions avoir accès au couloir directement de notre pièce. Comme le disait Staline « Camarades, la vie est devenue meilleure, la vie est devenue plus gaie ». Mais l’immeuble continuait à grincer, à s’affaisser, la tuyauterie des W.C. fuyait.

Il y a 27 ans le père Alexandre Men était assassiné
Photo: Alexandre Men bachelier

Anna Kourt: Comment était votre frère à cette époque ?

P.Men - A l’âge de 12 ans mon frère composait des poèmes respirant la tristesse. Il était féru de Lermontov, de poésie romantique. Mais je ne l’imagine pas vivre une crise d’adolescence ou se replier sur lui-même. Mon frère était très sociable, beaucoup d’amis venaient le voir. Toujours de bonne humeur, il lisait énormément et partageait ses impressions de lecture. Il aimait raconter les livres qu’il venait de lire. Vivre à ses cotés était un plaisir. Il s’était inscrit à de nombreux cercles. L’un d’eux se consacrait à l’étude de la nature, des oiseaux et des plantes. Réagissant à l’esprit coincé de l’époque les amis de mon frère fondèrent une association qu’ils nommèrent « Le club des doux dingues ». C’était en 1952. L’une des fillettes dénonça et l’affaire faillit mal finir.

Anna Kourt: Est-ce qu’il arrivait à votre frère de pleurer ?

P.Men: Non, je ne m’en souviens pas. Souvent je l’avais vu triste. Il avait une grande perspicacité quant aux autres, et cela ne vous rend pas heureux. Les trahisons le faisaient énormément souffrir. Nous étions entourés de gens qui pensaient comme nous. Mais vers la fin de sa vie ne sont restés que le père Alexandre Borissov et Vladimir Arkhipov.

Lorsque mon frère a été exclu de l’Ecole supérieure où il était cela l’a fortement perturbé. Il faisait ses études à l’Institut de pelleterie et des fourrures à Irkoutsk, en Sibérie. Il revint à Moscou conscient des difficultés qui l’y attendaient. Il m’avoua une fois très franchement que ses choix n’étaient pas simples et lui coutaient. Notre papa était loin d’être enthousiaste ayant appris qu’Alexandre avait décidé de devenir prêtre.

A Irkoutsk ses amis les plus proches étaient tous des croyants qui avaient souffert pour leur foi, qui avaient été déportés. Nous avions la chance d’appartenir à une famille où l’on nous disait toujours toute la vérité quant à la situation réelle dans le pays. Notre oncle paternel, un révolutionnaire, membre du parti, avait été exécuté suite à une dénonciation anonyme. Mon père était persuadé de l’innocence de son frère. Il prit conscience du mensonge environnant et n’adhéra jamais au parti.

Anna Kourt: Y avait-il parmi vos amis des personnes qui avaient souffert pour leurs convictions ?

P.Men: Les arrestations étaient nombreuses parmi les fidèles de l’église des catacombes. Nous faisions parvenir des colis aux déportés. Maman comprenait parfaitement que nous vivions sous un pouvoir athée. Nous savions que les communistes ne peuvent avoir rien de bon. « Ces brigands », disait d’eux sœur Marie, higoumène du schème. Elle était la supérieure d’un cloître de l’église des catacombes à Zagorsk (maintenant Serguiev Possad) et était devenue notre guide spirituel après le décès de l’archimandrite Séraphin. « Tu ne perçois pas ta retraite ? » - questionnait-elle l’une des sœurs. « Et tu voudrais que ces brigands te la versent ? ».

Il y a 27 ans le père Alexandre Men était assassiné
Notre tante, Vera Vassilevskaïa, souffrait de devoir participer aux manifestations communistes avec les collègues du centre de recherches où elle travaillait. C’était pour elle une véritable torture. Sa culture était profondément européenne. Parfois elle allait à l’église catholique de Moscou. Cela n’était pas sans danger car il y avait beaucoup de diplomates étrangers parmi les fidèles et l’endroit était étroitement surveillé.

Les chrétiens étaient très peu nombreux, les différences confessionnelles s’étaient estompées. Nous disions que les protestants nous donnent une leçon de cohésion alors que le catholicisme avait donné une philosophie, une architecture, une musique admirables !

Anna Kourt: Vous souvenez-vous d’un orthodoxe qui ait exercé sur vous une forte influence ?

P.Men: Je me souviens d’une amie de ma mère, Marie Tepnina (1904-1992). A l’université elle avait refusé de voter une motion exigeant l’exécution des « ennemis du peuple ». Elle fut exclue. Un prêtre lui conseilla de faire des études de médecine dentaire. Elle était une paroissienne fervente de l’église Saints Jean et Cyr. L’archimandrite Séraphin (Bitiougov) 1880-1942 recteur de cette paroisse, a choisi l’église des catacombes en 1927 suite à la déclaration de loyauté à l’égard du régime soviétique du patriarche Serge.

Mon premier souvenir d’elle est une liturgie clandestine officiée dans son appartement de Roublevo, dans la banlieue de Moscou. Elle a été arrêtée en 1946. Ayant reçu une convocation au MGB (ancêtre du KGB) elle alla le matin se recueillir à l’église Saint Elie. Dans un sac elle avait pris le minimum nécessaire pour la prison. Pendant qu’elle priait le sac fut volé et c’est sans rien qu’elle fut incarcérée. On la condamna à cinq années de camp pour « propagande antisoviétique », suivis par une relégation « éternelle ». Mais que savez-vous de l’éternité pensa-t-elle alors…


Dans les camps et en exil elle avait affectée dentiste et disait que ce n’est qu’alors qu’elle s’était rendu compte de la sagesse du conseil que lui avait donné un prêtre lorsqu’elle était jeune. Ce travail lui était pénible mais elle l’accomplissait de la manière la plus consciencieuse possible. Elle excellait dans ce métier.

Je me souviens de son retour d’exil en 1953, après la mort de Staline. Rarement j’ai rencontré quelqu’un d’aussi pieux. Elle connaissait la liturgie par cœur. Marie était capable d’expliquer les textes liturgiques comme personne d’autre, les offices avaient pour elle leur propre vie ! A cette époque ils revêtaient pour nous une importance toute particulière : il était impensable de trouver des ouvrages de théologie, la Bible n’était pas en vente. C’est dans les églises, aux offices que nous trouvions « l’unique nécessaire ».

Marie, riche de la terrible expérience qui avait été la sienne, donnait un exemple de force chrétienne. Jamais elle ne se montrait exigeante à l’égard d’autrui, elle préférait donner du courage aux autres que de les blâmer. Lorsque, à sa plus grande satisfaction, Marie put prendre sa retraite elle consacrait tout son temps à l’église et était d’un grand secours pour le père Alexandre.

Anna Kourt: Pourriez-vous évoquer votre enfance et votre jeunesse aux côtés du futur père Alexandre ? Quels conseils vous prodiguait votre frère ? A-t-il eu sur vous une influence spirituelle ?

Pavel Men: Nous avions avec mon frère une compréhension réciproque totale, il nous arrivait de dialoguer l’un avec l’autre par allusions sans que personne ne comprenne de quoi il s’agissait.

Parmi mes tout premier souvenirs une bataille aérienne, deux petits avions qui se pourchassent dans le ciel au-dessus de notre village, l’un arborant une étoile rouge, l’autre une croix noire. Le nôtre réussit à tirer dans l’empennage de l’adversaire, l’appareil allemand prend feu et se crashe. Heureux, nous courrons dire à maman que nous avons vaincus. Toujours à cette époque je me souviens de mon frère me conseillant de prier lorsque j’étais pris par un accès de peur. La prière m’avait libéré de l’effroi.

En 1943 maman a réussi à s’inscrire dans un institut pédagogique de Moscou (école normale) et nous avons pu aller nous installer sans la capitale.

La nourriture manquait. En partant au travail maman nous laissait notre ration que je m’empressais d’engloutir. Puis je me mettais à pleurnicher. Après un certain temps Alexandre me donnait sa ration, puis il s’approfondissait dans la lecture ou se mettait à raconter des histoires pour nous distraire. Alexandre, devenu un jeune homme, alors que je n’avais 10 ans, me prenait toujours avec lui. Une fois il avait organisé une fête avec beaucoup d’amis de son âge. Voyant que j’étais intimidé, il déclara : « C’est mon frère. Nous devons le sacrer chevalier ! ». Chose dite, chose faite : le rituel fut observé et sous peu j’étais muni d’une épée en carton.

C’est, naturellement, ma mère qui a joué un rôle primordial dans notre éducation religieuse. Alexandre lui est toujours venu en aide. Il y avait dans les années quarante-cinquante beaucoup d’admirables prédicateurs dans les églises de Moscou. Nous nous passionnions pour leurs homélies et leurs causeries.

Alexandre ne donnait des conseils qu’après avoir écouté et envisagé les différentes solutions possibles, il avait du respect pour la liberté de l’autre et préférait le dialogue.....

SUITE

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Rédigé par Parlons D'orthodoxie le 9 Septembre 2017 à 13:08 | 4 commentaires | Permalien



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